| Un bon conseil : ne lui demandez pas son âge !
Joan Primero, (comprenez " Premier ") de Mallorca
esquivera cette question hautement indiscrète et vous rétorquera avec superbe que
son âge est " indeterminado, intemporal " (" indéfini,
intemporel "), et quil a " la edad del
corazon " (" lâge du cur "). Il, ou
plutôt elle, car ce soir, Joan est une femme. Et quelle femme !
Imaginez Woody Allen coiffé dune
perruque blonde platine, une partie des cheveux tressés et remontés en macarons
au-dessus des oreilles, le reste tombant droit jusquaux épaules. Ajoutez au tableau
de grosses lunettes noires à double foyer chaussées sur un nez presque digne de Cyrano,
et, tapis derrière les lunettes, de petits yeux noirs très vifs dont
lexpressivité est accentuée par un grimage outrancier, mélange de mascara et de
crayon kohl noirs. Vous obtiendrez une image à peu près exacte de Joan Primero de
Mallorca, si ce nest la tenue vestimentaire : une robe vieillotte dans les tons
vieux rose-beige, agrémentée dun fatras de bijoux-breloques de toutes sortes, qui
cliquettent lorsque Joan passe sa main dans ses (faux) cheveux, dans un geste quil
veut diablement sensuel.

Elle est affalé(e) sur le zinc du
" Kentucky ", un ancien bar à prostituées de l" Arc
del Teatre ", une ruelle sombre dun quartier populaire de Barcelone, près
de la Rambla. Comme en témoignent les plaques didentité accrochées au mur à
côté des photos de bateaux, ce bar était autrefois fréquenté par des militaires
américains en mal daffection, de passage à Barcelone. Aujourdhui, ironie du
sort, il est devenu un endroit à la mode où vient sencanailler la jeunesse
barcelonaise. Seul Joan témoigne encore de cette époque révolue. Dune main, elle
tient un verre de bière, de lautre, elle brandit, de ses doigts tremblants et tous
ornés de grosses bagues kitsch, une cigarette. Les jambes croisées, le regard
ostensiblement ténébreux, Joan sefforce de se donner une contenance.
Joan Primera de Mallorca est comédien.
Elle pratique ce quelle appelle l" arte total " (l
" art total ") dans différents cabarets de Barcelone, mais aussi
dans une série télévisée comique, " Doroll Darom ", diffusée sur
TV3 catalane. " Jai commencé le théâtre à dix ans, cétait
comme une passion, un poison. Jaime changer de sexe, de personnage. Pour écrire mes
textes, je minspire de Garcia Lorca, Beckett, Santa Theresa de Jesus et surtout
dun poète catalan, Saime Gielde Biedma ".
Pour Joan, Barcelone est une ville de
la nuit, une ville libérale et libérée sexuellement : " Ici, je peux
me promener comme ça sans être inquiété. A Madrid, je finis directement au
poste : les travestis sont des parias relégués dans certains quartiers-ghettos de
la ville ".
Passe un bel hidalgo. Le regard de
Joan sanime et se plante dans celui de sa proie, mais sans grand succès
Hélène BRY |