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Mr Scruff
Discophilie compulsive

F : D’où viennent tes goûts musicaux, d’où vient Mr Scruff ?

Mr S : J’évolue dans toutes sortes de styles musicaux, et j’aime la musique avec un sens de l’humour.

F : Et le nom Mr Scruff, ça fait partie de cette approche " humoristique " ?

Mr S : ça date en fait de mon premier single pour Roll’s records en 1994. J’étais dans le studio, on venait d’enregistrer quatre morceaux, la DAT était prête et je n’avais pas de nom, alors j’ai pris un chapeau et j’ai tiré celui là, et ça a marché.

F : Sur tes Ep’s, tu as souvent un son très sec, qui s’apparente presque à de la jungle acoustique. Quelle est la part de sample et d’enregistrement live sur tes productions ?

Mr S : J’utilise pratiquement que des samples. Je ne joue d’aucun instrument, mais j’ai déjà enregistrer avec des musiciens live, un truc que je voudrai développer. Je n’ai pas été en studio depuis quatre mois, tout le temps en tournée, et en " promo ". J’ai été à San Francisco, en Irelande, un peu partout en Europe. Tout le temps débordé, sans stratégie… tant que ça me plaît.

F : Sur la chanson Fish, il y a pas mal de samples qui ont fait résonner des souvenirs de mon enfance (Matthew was brought up in the Northern provinces of England). Je pense par exemple à la voix de Brian Cant (célèbre animateur d’émissions pour enfants sur la BBC dans les années 70).
Qu’est-ce qui inspire ces références éclectiques ?

Mr S : J’achète beaucoup de disques pour enfants. Je suis un acheteur compulsif en ce qui concerne la musique, partout où il y a un magasin de disques, je craque.

F : Tu laisses une place au hasard dans cette frénésie ?

Mr S : Complètement. Je vais dans des endroits comme Phat City pour acheter du neuf, mais quand il s’agit d’occasions, je vais n’importe où, dans des magasins de charité, ou dans des magasins spécialisés de fous, hyper chers. Je peux payer entre vingt-cinq pence (deux francs cinquante) et cinquante livres (cinq cent balles !) pour un disque, je m’en fous. N’importe quel magasin, je rentre et je ressors les mains pleines.

"Anything, any shop, I'll go in and find something."

F : Que du vinyle ?

Mr S : Surtout du vinyle. J’ai acheté un CD aujourd’hui mais… Il y a des trucs comme la musique africaine qui sont assez difficiles à trouver sur vinyle.

F : Comment tu vois l’avenir du DJ à l’aube du troisième millénaire et de l’apogée de nouveaux formats, DVD, CD, MP3… simulation de scratch et avènement de home studios très complexes et de plus en plus abordables…?

Mr S : Le vinyle reste un objet que le DJ peut exploiter au maximum, en faisant des trucs irréalisables avec un CD. Tu ne peux pas toucher la surface d’un CD qui tourne à 500 tours minute. Tu ne peux pas passer de 33 à 45 tours.

C’est ce rapport tactile au vinyle qui me plaît, il y a peut-être aussi un peu de snobisme là-dedans.

Mais même si je n’utilise presque que du vinyle, je ne suis pas absolument cd-phobe. Et il y a aussi des trucs que tu ne peux faire que sur CD – faire tourner des séquences en boucle, faire des fondus avec le début des morceaux, ou changer la vitesse sans changer le pitch. Filia Brazilia fait ses sets live avec des CD – ils mettent les rythmiques sur un CD, les basses sur un autre… et mixent live, en rajoutant tous les effets en live. C’est vraiment très créatif. J’aimerai bien essayer de toucher à ça.

Les CD’s sont bien aussi quand tu fais de la décoration, du bricolage. Tu mets un album assez long, et ça t’évite de foutre de la peinture sur tes disques préférés toutes les quinze minutes…

Je ne pense pas qu’il faille opposer les nouvelles technologies aux anciennes – le vinyle a ses avantages, le CD les siens. Je crois que le mix sur CD ne doit pas tenter de reproduire les techniques de platine, ça n’a aucun intérêt.

F : Le marché du vinyle est devenu assez exclusif, c’est le CD qui domine vraiment la distribution. Tu penses que c’est possible que le vinyle redevienne très utilisé, même comme un fait de mode ?

Mr S : Aucune idée. Ce qu’on appelle " l’industrie musicale " est partagée entre trois ou quatre très grandes compagnies. Le vinyle revient plus cher que le CD, surtout pour ce qui est du stockage et de la capacité à graver un maximum d’information. Je suis assez cynique au sujet des grandes compagnies et du business autour de la musique…

Extracts from www.ninjatune.net ?

F : Est-ce que Mr Scruff est un one-man-band ?

Mr S : J’ai toujours été du genre à me poser pas mal de questions dans mon coin et à partir pour une longue balade de soixante bornes, des trucs comme ça. J’aime la compagnie des autres mais j’aime bien aussi ma propre compagnie. Je ne suis pas vraiment le genre de personne qui a besoin de travailler avec les autres, même si c’est une autre forme de stimulation.

Le résultat d’une collaboration reflète l’interaction entre deux personnes, ça c’est intéressant.

Il faut sans doute commencer par bosser seul, trouver ses propres repaires, ses propres techniques. Mais je pense que je vais vouloir travailler avec plus de personnes à l’avenir.

F : Il y a des gens avec lesquels tu aimerais travailler en particulier ?

Mr S : Pas vraiment. Je pourrai énumérer tous mes héros, mais je ne pense pas que ça se passe de manière préméditée. Juste des amis, des gens que je rencontre, en tournée ou au pub, du genre " ouais, si on faisait un morceau ! ". Je préfère que les chose se présentent comme ça plutôt que de dire " ben j’aimerai bien faire un morceau avec Lee Perry, ou bien, euh, Bing Crosby ".

F : Alors ça te convient de participer à la conception plus "artisanale" de Ninja Tune ?

Square d'Anvers, XVIIIème, Paris. And the Park Keeper's getting frisky.

Mr S : Oui. J’aime pouvoir contrôler ce que je fais et travailler avec des gens avec lesquels je m’entends vraiment bien – c’est le plus important. J’ai eu pas mal d’opportunités pour faire du fric, mais en faisant des choses qui ne me plaisaient pas.

F : Quelles évolutions tu vois pour Ninja Tune, et plus généralement est-ce que tu pressens l’arrivée de nouvelles " tendances musicales " pour le futur ?

Mr S : Pour ce qui est des tendances musicales, pas vraiment. Ninja Tune n’existe que depuis sept ou huit ans. Coldcut a beaucoup de succès – ils pourraient être millionnaires s’ils avaient décidé de ne faire qu’une chose et d’en récolter les fruits.

A la place, ils préfèrent rester toujours à l’avant-garde, développer toutes ces expérimentations autour des sons et des visuels interactifs. Ce sont aujourd’hui des pionniers dans ce domaine. Il y a des gens comme Tina Turner ou Eric Clapton qui continuent à servir toujours la même musique ringarde pour les middle-aged people…

Qui reproduisent sans cesse le même " produit ". C’est un peu comme si… " Bon, je vais toucher tant de millions de livres pour mon prochain album, il vaut mieux que je continue dans la même veine ", c’est devenu du business, et puis " non Eric, non, tu ne peux pas faire ça, c’est un peu trop risqué ".

F : Ce qui vous rassemble, toi et Ninja Tune, c’est cette quête constante de quelque chose de neuf ?

Mr S : Ouais, ce n’est pas qu’une formule, " we’re not happy with what we’ve got ". C’est l’idée de ne pas se reposer sur ses lauriers, de ne pas s’enivrer de ses gloires passées. C’est comme… ce morceau est bon, mais on ne va pas le reproduire cinq fois de manière identique. C’est bon, mais on va chercher à faire autre chose qui soit bien, et autre chose encore.

Il y a tant de musique à sortir, tant de choses qui m’excitent. Les gens se demandent " quelle musique va venir maintenant ? ". Je me demandai ça aussi quant la drum’n bass est arrivée.

Il y a tellement de possibilités, tellement de nouveaux sons, et je veux mettre toute mon excitation, tout mon enthousiasme, mon amour de la musique sur vinyle…

…et, euh, sur CD aussi.

F : Le plus important pour toi ?

Mr S : Continuer à m’amuser. Ne jamais me répéter, ce qui est primordial. Si tu commences à scotché sur les même trucs, les gens se mettent à attendre quelque chose de toi. Je suis dans plein de styles musicaux en même temps, je joue des musiques différentes tout le temps, alors j’essaye de continuer à pousser tout ça de l’avant.

 

Prochaine étape (une minute d’arrêt) :
l’album " Keep It Unreal " en juin.

ML and yuri.G

 

date de la dernière mise à jour 28/03/00