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Randy’s Studio
17 North Parade

Randy's studio. fluctuat.net.1998.

Tous ceux que le reggae fascine, irrite ou blase – bref, tout le monde – doit se précipiter sur ce disque. Débrouillez-vous comme vous voulez : volez-le, prostituez-vous, allez bosser dans un télé-centre pendant une journée, piquez-le à un pote. Devant un tel chef-d’œuvre, les questions morales ne tiennent plus. Pour les plus honnêtes d’entre vous, je précise que votre achat devrait être rentabilisé en quelques jours : ce CD s’écoute en boucle.

17 North Parade constitue la dernière livraison de l’excellentissime label Pressure Sounds, excroissance du groupe animé par Adrian Sherwood, On-U sound. Créé fin 94, Pressure Sounds s’est donné pour objectif de rééditer en CD les morceaux reggae et Dub des années 70, principalement jamaïcains, tombés aux oubliettes. Des trésors sont en effet cachés – sous forme de bandes de qualité diverse – dans tous les recoins de l’île, et en premier lieu dans les multiples studios de Kingston et Spanish Town. Dans cette entreprise, Pressure Sounds montre de la minutie, de la fébrilité et de la passion. Il en faut : faute de moyens, les producteurs jamaïcains ont longtemps utilisé des bandes déjà gravées pour enregistrer de nouveaux morceaux. Il est donc urgent de sauver ce qui peut l’être. Il y a tant à faire u’Adrian Sherwood met actuellement en parenthèse sa collaboration avec le Dub syndicate pour se consacrer entièrement à sa tâche d’archéologue des musiques caraïbes.

Ce faisant, Pressure Sounds adopte une démarche proche de celle de Blood & Fire, autre grand restaurateur de monuments en périls. Pourtant, là où Blood & Fire concentre son action autour des principaux DJ – King Tubby en tête – Pressure Sounds ratisse large et ramène dans ses filets des trucs incroyables.

Randy studio. fluctuat.net. 1998.

En 1961, le Randy’s studio s’installe au cœur de Kingston, au 17 North Parade (voir photo ci-contre). Créé en 1959, le Randy’s est d’abord un magasin de disques. Il devient un studio d’enregistrement au fur et à mesure que les musiciens de l’île lui adressent leurs créations afin d’être commercialisés. Progressivement, le Randy’s se distingue. Il devient une référence après le passage de Quincy Jones, Augustus Pablo et Lee Perry. Dans les années 70, le Randy’s fait et défait les modes. Il maîtrise parfaitement la production et la distribution (il est resté un magasin), si bien que des files de musiciens se forment devant le 17 North Parade, attendant leur tour pour enregistrer ou espérant être repérés par les producteurs du cru. La légende voulait à l’époque que, pour sortir un tube, il fallait absolument enregistrer au Randy’s.
Daddy Naughty racontait un jour l’extrême humilité qu’il avait ressentie lors d’un enregistrement en Jamaïque, prenant conscience de la supériorité du quidam des DJ locaux sur sa propre personne. Dans les années 70, ce foisonnement de talents existait déjà, bien sûr. C’est pourquoi la compilation préparée par Pressure Sounds est d’un aussi bon niveau. Il est vrai que beaucoup des artistes présentés sont accompagnés du Soul Syndicate, qui fut aussi à l’origine de quelques unes des plus fameuses créations de King Tubby (dont l’éclatant Great Stone), aujourd’hui rassemblées sur la compilation Freedom Sounds in Dub (éditée par Blood & Fire, CQFD).King Tubby est également l'auteur, avec Glen Brown, du mythique Termination Dub, qui devrait être offert à chaque nouveau-né pour affronter la vie qui l’attend. 17 North Parade comprend aussi un morceau de Dennis Brown (Cheater). Le Randy’s est également le lieu ou Black Uhuru enregistra ses premiers morceaux (sous le nom Black sounds of Uhuru), ce qui nous vaut la présence sur cette compilation de Going to zion, superbe morceau accompagné à l’harmonica où Ducky, le chanteur du groupe, gémit doucement sur une mélodie parfaitement ponctuée (" we’re going to zion, where we meet lions, Jah is on our side… ").

www.bloodandfire.co.uk/zgbrowna.html

Le plus beau morceau est cependant à mettre au crédit des Gladiators, auteur de The race, extrait indépassable de ce que le reggae roots donna de meilleur et de plus limpide. Paul Personne (à moins que ce ne fut Murrey head ?) racontait un jour que les rockers rêvent tous d’inventer une intro aussi saisissante que celle de Help. Les raggamuffers de tous poils peuvent nourrir le même rêve à l’égard de The race.

D’autres figures légendaires du reggae ont hanté le studio 17, à commencer par les Heptones (qui interprètent ici un Daddy’s home un peu gnan-gnan) et Gregory Issacs (Lonely soldier). Dans cet ensemble, les Wailers (avec Peter Tosh mais sans Bob Marley) passent presque inaperçus, même si le Studio 17 était devenu un de leur lieu d’enregistrement favori (ils y firent même venir Joe Cocker pour une session commune).

Randy studio. fluctuat.net. 1998.

Clive Chin, le créateur et l’animateur du Randy’s studio, mit un terme à l’aventure en 78, lorsqu’il partit pour New York, où il ouvrit un restaurant tout en continuant à distribuer quelques disques. La magie cessa d’opérer, faute d’un centre géographique où les musiciens puissent se rassembler et bénéficier d’installations où un son particulier, à la fois caverneux et pur, avait été créé, selon une alchimie difficilement reproductible. A l’époque, l’équipe du studio prenait d’ailleurs garde à ne pas modifier intempestivement ses installations, de peur de perdre le son qui faisait la réputation du lieu.

La compilation est aussi l’occasion de découvrir certains artistes méconnus, comme Senya, crédités de deux morceaux sautillants (Roots man et Children of the Ghetto) et dont la voix rappelle étrangement celle d’Horace Handy. Enfin, l’ambiance quotidienne du Studio 17 est restituée au travers d’une reprise inattendue de Mission impossible, interprété par les habitués du lieu – le Randy’s all stars.

Ajoutons pour conclure que la pochette et le livret du CD sont classieux, restituant à merveille l’ambiance créée par la galette contenue dans la boîte. Pressure Sounds fournit des efforts méritoires pour sortir des disques ciselés dans leurs moindres détails. Ça nous change des pochettes insipides de Islands, pourtant le premier producteur de reggae. Finalement, je vous invite à rester honnêtes. La bande à Sherwood a bien mérité les 11 livres (+ 2 de frais de port) qu’ils réclament pour vous livrer à domicile ce petit bijou.

K. Zino

date de la dernière mise à jour 16/05/00