| MegaloMan invente le Dancehall
Au cours de la période 75-81, alors que les Wailers
acquièrent une audience internationale, trois chanteurs simposent sur la scène
Dancehall jamaïcaine : Dennis Brown, Gregory Isaacs et Johnny
Clarke. Les deux premiers obtiendront un succès considérable en dehors de la
Jamaïque. Johnny Clarke, en revanche, ne parvint quasiment pas à se faire entendre en
dehors de lîle.
Ce paradoxe fait de Johnny Clarke une personnalité
originale. Rouleur de mécanique et superstar des Caraïbes, linventeur du Dancehall
reste un inconnu pour le reste du monde, comme la montré la relative discrétion
qui entoura sa récente tournée européenne, entreprise fin 98 pour promouvoir
lalbum-souvenir dont il est question ici. Une nouvelle fois, Blood&Fire vole au
secours des talents méconnus en rééditant les meilleurs sessions du petit malin qui
réussit à faire de lui le principal sujet de discussion dans le Kingston des années
76-78.
Au cours de sa collaboration avec le producteur Bunny Lee, Johnny Clarke changea
littéralement la façon de chanter et denregistrer le reggae, participant à
lémergence dun nouveau courant, le Dancehall. Depuis, naturellement, Johnny
Clarke a été éclipsé par la génération montante, les Chaka Demus, Ini
Kamoze et autre Bounty Killer.
Johnny Clarke est né en 1955 à Kingston. Il a
passé son enfance dans le quartier pauvre de Whitfield Town, comme il le rappelle dans In
the roots of the ghetto (piste 2), sur un rythme ultra rapide, conduit par le
battement impitoyable de la batterie.
Après plusieurs expériences, Johnny Clarke rejoint le studio de Bunny Lee. Lee cherche
à lépoque de nouveaux talents pour faire face à loffensive dun
producteur concurrent, Niney, qui vient de lancer avec succès le
jeune Dennis Brown. Avec Bunny Lee, Johnny jouit dune attention particulière. Lee
accélère le tempo des morceaux donnés à Johnny, convaincu quun débit rapide met
en valeur sa voix puissante. Doué dun gros potentiel, Johnny ne tarde pas à le
montrer. Il est vrai que quelques bonnes fées se sont penchées sur lui dès ses premiers
pas en studio.
Peu après leur rencontre, en 74, Lee travaille sur un morceau de son cru, None Shall
escape The Judgement. Johnny doit y faire les churs, laissant la vedette au
chanteur Earl Zero. Après quelques essais, Bunny Lee demande à Carlton
Santa Davis, le percussionniste du Soul Syndicate, de lui trouver
un truc spécial, genre out of space. Santa lui proposa alors de modifier le
tempo et de renforcer la place des cymbales, obtenant ainsi un son tout à fait nouveau,
popularisé par la suite sous le terme Flying cymbals. Enthousiaste, Bunny Lee
remet tout ce petit monde en studio, pressé de faire la nique à Niney. Une fois
lenregistrement terminé, les bandes partent chez King Tubby pour le mixage.
Là, le roi du Dub saperçoit que les pistes vocales ont disparu. Lorsquil
avertit Bunny Lee de cet incident, Johnny intervient pour proposer ses services en tant
que chanteur principal.
Lorsquun peu plus tard Lee entend le morceau en
Angleterre, où King Tubby dispose de relais de diffusion, il sait quil tient un
tube. En réalité, il sous-estime londe de choc quil vient de
provoquer : le style et le son annoncés dans None shall escape The Judgement
domine la scène Dancehall pendant plusieurs années, faisant de Johnny Clarke un de ses
principaux leaders. Limpact est tel que même Dennis Brown est obligé
denregistrer un disque avec Johnny Clarke pour se rappeler au bon souvenir de ses
fans volatiles. De Delroy Wilson à Robbie Shakespeare, tout le monde veut
travailler avec la nouvelle coqueluche de lîle, qui sort des tubes à la chaîne,
rayonnant sur Kingston depuis la boutique de Bunny Lee, installée au 101 Orange Street.
Léquipage fonctionne à merveille et Bunny Striker Lee apparaît plus que jamais comme un des producteurs les plus
percutants de lîle.
Hélas, la loi de loffre et de la demande
étant ce quelle est, le marché devient bientôt saturé, de multiples clones
ajoutant leur production à celle du prolixe Johnny Clarke. Ce dernier avait
dailleurs la réputation de passer sa vie en studio, se partageant entre le Randys, le studio
Channel One ou encore celui de Harry J. Il était devenu le meilleur au petit jeu de
lincruste, qui consiste pour un jeune plein dambitions à sapprocher pas
à pas de la console denregistrement en apportant aux personnes en place une
multitude de petits services, qui permettent d'apprendre le métier tout en justifiant sa
présence. Naturellement, devenu une star, Johnny navait plus besoin de ces
subterfuges pour squatter les meilleurs studios. Le reggaeman stakhanoviste conserva
paradoxalement son surnom de studio idler (l'oisif de studio), preuve
quil nest pas toujours facile de se faire aimer lorsquon chante son
complexe de supériorité.
Progressivement, Johnny Clarke passa au second plan de la scène Dancehall, supplanté par
une nouvelle génération de talents. Il passa quelque temps en Angleterre dans les
années 80, où il collabora avec Mad Professor et Jah Shaka. Ironie de
lhistoire, le dernier album de Johnny Clarke Rock with me, sorti en 97
a été produit par Niney, le concurrent de Bunny Lee dans les années 70.
Ceci étant dit, on comprend pourquoi cette
compilation ne contient rien que du très bon. Léquipe de Blood&Fire a
même du éprouver quelques cornéliens dilemmes pour établir cette sélection de vieux
hits, pour la plupart jamais réédités sur CD. Plus Dread que Dread, les 13 titres
hérités de cette décennie chérie surprendront ceux qui sattendent à découvrir
un Yellowman préhistorique, genre famille Pierrafeu du Dancehall*. Ici,
linspiration rasta et linimitable touche Dub de King Tubby se font
sentir. De Live up Jah Man à African People et Roots Natty, le CD
contient évidemment quelques perles. On les distingue par leur capacité à venir se
nicher quelque part au fond de la mémoire musicale, doù elles ressortent
régulièrement sous la forme dun chantonnement plus ou moins fidèle. A cet égard,
les moins doués veilleront à ne trop brailler Top ranking, sous-titré Im
the toughtest ( je suis le plus fort), comme aimait à le dire lauteur de
la chanson, Peter Tosh (qui pouvait se le permettre). Cest le genre de
situation décalée qui fait bien rire les observateurs, comme quand vous croisez un
boudin qui miaule Je suis libertine avec gourmandise.
Kzino
*Pour ceux qui
navaient pas la télé quand ils étaient mômes : les Pierrafeu sont une
famille de néandertaliens rigolos, héros dun dessin animé qui met en scène la
vie préhistorique en jouant à la fois sur les clichés le slip léopard, la
massue, etc. et les anachronismes télévision en pierre, canapé façon 30
Glorieuses, etc.

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Prix indicatif : 149 FF
En écoute (extraits) |
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