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Johnny Clarke
Dreader Dread 1976 – 1978
(Blood&Fire, décembre 98)

Johnny Clarke

MegaloMan invente le Dancehall

Au cours de la période 75-81, alors que les Wailers acquièrent une audience internationale, trois chanteurs s’imposent sur la scène Dancehall jamaïcaine : Dennis Brown, Gregory Isaacs et Johnny Clarke. Les deux premiers obtiendront un succès considérable en dehors de la Jamaïque. Johnny Clarke, en revanche, ne parvint quasiment pas à se faire entendre en dehors de l’île.

Ce paradoxe fait de Johnny Clarke une personnalité originale. Rouleur de mécanique et superstar des Caraïbes, l’inventeur du Dancehall reste un inconnu pour le reste du monde, comme l’a montré la relative discrétion qui entoura sa récente tournée européenne, entreprise fin 98 pour promouvoir l’album-souvenir dont il est question ici. Une nouvelle fois, Blood&Fire vole au secours des talents méconnus en rééditant les meilleurs sessions du petit malin qui réussit à faire de lui le principal sujet de discussion dans le Kingston des années 76-78.
Au cours de sa collaboration avec le producteur Bunny Lee, Johnny Clarke changea littéralement la façon de chanter et d’enregistrer le reggae, participant à l’émergence d’un nouveau courant, le Dancehall. Depuis, naturellement, Johnny Clarke a été éclipsé par la génération montante, les Chaka Demus, Ini Kamoze et autre Bounty Killer.

Johnny Clarke est né en 1955 à Kingston. Il a passé son enfance dans le quartier pauvre de Whitfield Town, comme il le rappelle dans In the roots of the ghetto (piste 2), sur un rythme ultra rapide, conduit par le battement impitoyable de la batterie.
Après plusieurs expériences, Johnny Clarke rejoint le studio de Bunny Lee. Lee cherche à l’époque de nouveaux talents pour faire face à l’offensive d’un producteur concurrent, Niney, qui vient de lancer – avec succès – le jeune Dennis Brown. Avec Bunny Lee, Johnny jouit d’une attention particulière. Lee accélère le tempo des morceaux donnés à Johnny, convaincu qu’un débit rapide met en valeur sa voix puissante. Doué d’un gros potentiel, Johnny ne tarde pas à le montrer. Il est vrai que quelques bonnes fées se sont penchées sur lui dès ses premiers pas en studio.
Peu après leur rencontre, en 74, Lee travaille sur un morceau de son cru, None Shall escape The Judgement. Johnny doit y faire les chœurs, laissant la vedette au chanteur Earl Zero. Après quelques essais, Bunny Lee demande à Carlton ‘Santa’ Davis, le percussionniste du Soul Syndicate, de lui trouver un truc spécial, genre ‘out of space’. Santa lui proposa alors de modifier le tempo et de renforcer la place des cymbales, obtenant ainsi un son tout à fait nouveau, popularisé par la suite sous le terme ‘Flying cymbals’. Enthousiaste, Bunny Lee remet tout ce petit monde en studio, pressé de faire la nique à Niney. Une fois l’enregistrement terminé, les bandes partent chez King Tubby pour le mixage. Là, le roi du Dub s’aperçoit que les pistes vocales ont disparu. Lorsqu’il avertit Bunny Lee de cet incident, Johnny intervient pour proposer ses services en tant que chanteur principal.

Lorsqu’un peu plus tard Lee entend le morceau en Angleterre, où King Tubby dispose de relais de diffusion, il sait qu’il tient un tube. En réalité, il sous-estime l’onde de choc qu’il vient de provoquer : le style et le son annoncés dans None shall escape The Judgement domine la scène Dancehall pendant plusieurs années, faisant de Johnny Clarke un de ses principaux leaders. L’impact est tel que même Dennis Brown est obligé d’enregistrer un disque avec Johnny Clarke pour se rappeler au bon souvenir de ses fans volatiles. De Delroy Wilson à Robbie Shakespeare, tout le monde veut travailler avec la nouvelle coqueluche de l’île, qui sort des tubes à la chaîne, rayonnant sur Kingston depuis la boutique de Bunny Lee, installée au 101 Orange Street. L’équipage fonctionne à merveille et Bunny Striker Lee apparaît plus que jamais comme un des producteurs les plus percutants de l’île.

Hélas, la loi de l’offre et de la demande étant ce qu’elle est, le marché devient bientôt saturé, de multiples clones ajoutant leur production à celle du prolixe Johnny Clarke. Ce dernier avait d’ailleurs la réputation de passer sa vie en studio, se partageant entre le Randy’s, le studio Channel One ou encore celui de Harry J. Il était devenu le meilleur au petit jeu de l’incruste, qui consiste pour un jeune plein d’ambitions à s’approcher pas à pas de la console d’enregistrement en apportant aux personnes en place une multitude de petits services, qui permettent d'apprendre le métier tout en justifiant sa présence. Naturellement, devenu une star, Johnny n’avait plus besoin de ces subterfuges pour squatter les meilleurs studios. Le reggaeman stakhanoviste conserva paradoxalement son surnom de ‘studio idler’ (l'oisif de studio), preuve qu’il n’est pas toujours facile de se faire aimer lorsqu’on chante son complexe de supériorité.
Progressivement, Johnny Clarke passa au second plan de la scène Dancehall, supplanté par une nouvelle génération de talents. Il passa quelque temps en Angleterre dans les années 80, où il collabora avec Mad Professor et Jah Shaka. Ironie de l’histoire, le dernier album de Johnny Clarke – Rock with me, sorti en 97 – a été produit par Niney, le concurrent de Bunny Lee dans les années 70.

Ceci étant dit, on comprend pourquoi cette compilation ne contient rien que du très bon. L’équipe de Blood&Fire a même du éprouver quelques cornéliens dilemmes pour établir cette sélection de vieux hits, pour la plupart jamais réédités sur CD. Plus Dread que Dread, les 13 titres hérités de cette décennie chérie surprendront ceux qui s’attendent à découvrir un Yellowman préhistorique, genre famille Pierrafeu du Dancehall*. Ici, l’inspiration rasta et l’inimitable touche Dub de King Tubby se font sentir. De Live up Jah Man à African People et Roots Natty, le CD contient évidemment quelques perles. On les distingue par leur capacité à venir se nicher quelque part au fond de la mémoire musicale, d’où elles ressortent régulièrement sous la forme d’un chantonnement plus ou moins fidèle. A cet égard, les moins doués veilleront à ne trop brailler Top ranking, sous-titré ‘I’m the toughtest’ ( je suis le plus fort), comme aimait à le dire l’auteur de la chanson, Peter Tosh (qui pouvait se le permettre). C’est le genre de situation décalée qui fait bien rire les observateurs, comme quand vous croisez un boudin qui miaule Je suis libertine avec gourmandise.

Kzino

*Pour ceux qui n’avaient pas la télé quand ils étaient mômes : les Pierrafeu sont une famille de néandertaliens rigolos, héros d’un dessin animé qui met en scène la vie préhistorique en jouant à la fois sur les clichés – le slip léopard, la massue, etc. – et les anachronismes – télévision en pierre, canapé façon 30 Glorieuses, etc.

 

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date de la dernière mise à jour 16/05/00