Petite leçon
de Dub entre amis
King Tubby est mort mais il bouge encore. Aidé,
il est vrai, par léquipe de Blood &
Fire, qui est allé rechercher de vieux enregistrements du roi du Dub pour les
restituer sur CD. Pour les fans de King Tubby, ce Dub like Dirt napprendra
rien mais il complétera élégamment les chefs duvre du maître, déjà
rassemblés par Blood & Fire sur quelques anthologies, Dub gone crazy, Dub
gone 2 crazy (avec Prince Jammy), Freedom sounds in dub (avec le Soul
syndicate) et surtout lindépassable Termination Dub (avec Glen
Brown). Pour les autres, Dub like dirt constitue une excellente introduction à
la musique du seul King qui vaille et à celle de ses amis, puisquil en avait
beaucoup. Lalbum couvre la période 7579 avec lambition de montrer
lévolution du son qui se faisait au 18 Dromilly avenue, à Kingston, où se tenait
le studio de lingénieur du son devenu producteur après avoir inventé le Dub.
Dub ? Art musical consistant à remixer un
morceau de reggae existant, dont les vocaux et les arrangements ont été partiellement ou
totalement effacés pour ne se concentrer quautour du couple basse-batterie. En
cela, Dub like Dirt fait suite à lalbum The roots of Dub, qui retrace
les débuts de la collaboration entre King Tubby et les Aggrovators. Les
Aggrovators étaient alors le groupe de Sly & Robbie, qui suivront
ensuite leur propre route, avec lirrégularité que lon sait.
King Tubby est mort en 1989, victime des violences
endémiques qui rongent Kingston. Tué au petit matin dans un parc par un assassin
quon ne retrouvera pas et dont on ignore toujours les motivations, King Tubby
neut pas le temps de travailler beaucoup dans le nouveau studio quil avait
fait construire pour favoriser ses collaborations avec une nouvelle génération de
talents, parmi lesquels figuraient Scientist, Ninjaman ou encore Anthony
Red Rose. Luvre de King Tubby reste donc surtout liée aux années 70 et
au bricolage analogique auquel devaient se livrer les musiciens de lépoque, comme
lindique lintraduisible Dub like Dirt.
King Tubby, assisté comme souvent de son fidèle
apprenti, Prince Jammy, montre dailleurs une fois de plus quun deejay
sachant dubber doit aussi dubber les titres des morceaux quil remixe. Comme Tubby
était un type plein dhumour, les jeux de mots donnent un résultat assez marrant,
du style Beat them in Dub, Dub investigations, Everyone needs Dub ou Sly
want Dub. Revue de détail.
Lalbum souvre sur Tubby get smart, remix du Mr. Smart de Leroy Smart.
Belle entrée en matière vaporeuse et distordue. On continue avec Guidance
Dub, remix du tubesque Guiding star dHorace Andy. King
Tubby a eu la bonne idée de laisser en échos la voix dHorace Andy dans cette
version, un peu à la façon des Massive Attack quelques années plus tard. Le Dub était
tellement réussi que Tappa Zukie le reprendra pour son Jah is I guiding star.
Facile à dubber, Horace Andy fournit encore la matière première de Chapter of money (piste 3), dérivé de Money Money.
Bag
a wire Dub (piste 4) reprend une chanson de Johnny Clarke, Them never love poor Marcus, elle-même
pompée sur les Mighty Diamonds. King Tubby na gardé en paroles que le
refrain, qui part se perdre derrière la basse et les explosions de la table de mixage. Le
morceau suivant est un inédit. Intitulé Dub Ites green &
gold, il ravira les fans de Burning Spear, même si King Tubby a
préféré remixer une version chantée par Johnny Clarke, qui savait se démerder pour
exploiter les succès des petits copains.
Viennent ensuite quelques morceaux mixés par les
élèves du King. Prince Phillip Smart reprend un morceau de John Holt, Stealing
(Stealing version, piste 6), puis Prince Jammy
livre son idée du Freedom Blues de Little Richard, enregistré en 68 pour
le Studio One. Ça donne Beat them in Dub, sur lequel Corner
Campbell chante un refrain simple mais efficace, " Jah Jah A go beat
them ". Le couple Prince Jammy/Corner Campbell est encore à lorigine de Thunder Rock (piste 8), qui remet au goût du jour un vieux
hit jamaïcain, My conversation, notamment illustré en 68 par Slim Smith &
The Uniques, déjà coachés par Bunny Lee à lépoque. How long Dub (piste 9) est mixé par Pat Kelly,
chanteur et ingénieur du son au studio de King Tubby. Cette version date de 76 mais le
morceau original, déjà chanté par Pat kelly et produit par Bunny Lee, remonte à 1970. Dub investigation (piste 10) illustre une nouvelle fois la
coopération entre Prince Jammy et Corner Campbell, ce Dub constituant la face B dun
méga-hit sorti en 77. Jammy montre ensuite quil savait aussi faire plaisir à ses
amis, délivrant pour Sly Dunbar un Sly want Dub (piste 11) marqué par
lempreinte du célèbre batteur. A lorigine, le morceau fut produit pour
servir de face B au Wanti wanti cant getti de Johnny Clarke (1977).
Prince Jammy décline ensuite en deux temps le
riddim de Everyone needs love, un des premiers morceaux de Slim Smith & the
Temptations, produit en 1968 par Bunny Lee, encore lui. Ne soyez pas étonnés, donc,
des similarités sonores établies entre Everyone needs dub
(piste 12) et Horn for I (piste 13).
On continue dans les variations subtiles avec Six million dollar version (piste 14). Prince Jammy mixa en
76 cette version instrumentale du Six million dollar man de Dennis Alcapone
pour servir de face B à son 45 tours. Dennis Alcapone reprenait en fait un morceau
dAlton Ellis, Breaking Up, qui fut également chanté par Johnny
Clarke, cette fois sous son titre original. Leroy Smart reprendra
ladaptation de Dennis Alcapone sur un morceau intitulé Shame & pride. En
somme, ce Dub à six millions de dollars joue sur des rythmes devenus des classiques.
Lalbum Dub gone 2 crazy contenait dailleurs deux autres remix de ce
riddim, Channel one under heavy manners (à partir de la version de Leroy Smart) et
Breaking up in Dub (à partir de celle de Johnny Clarke). Mais ne compliquons pas.
Un peu plus loin, Prince Jammy confirme quil
connaît son boulot en lexpliquant sobrement et en 6 minutes : Dub is my occupation (piste 14). Il sagit dun
remix du Memories of Don De, de Vince Gordon. Enfin, lalbum se conclue
sur Fatter Dub, mixé par Prince Jammy à partir de Ram
Jam, morceau instrumental de Jackie Mittoo sorti en 76 et lui-même dérivé
dun tube des Heptones, Fatty Fatty.
Finalement, King Tubby intervient peu sur cet
album mais son style et son univers sonore sont là. Il reste aux commandes tout en
laissant ses amis et élèves produire leurs propres compositions. Dub like Dirt
montre ainsi que la relève est assurée avant que ne survienne la disparition du maître.
Aux côtés de Prince Jammy, qui deviendra un peu plus tard King Jammy, il faut
dailleurs insister sur lomniprésence de Bunny Lee, producteur hors pair dont
le talent consista entre autres choses à savoir mettre en relation les bonnes personnes
au bon moment pour faire 10 morceaux danthologie à partir dun bon riddim.
Kzino |