Faut-il présenter
Familyman ? Ancien bassiste de Bob Marley, auteur-compositeur, ingénieur du
son, il est également linitiateur de quelques entreprises restées célèbres,
comme les Upsetters. De la fin des années 60 jusquà la mort de Bob Marley
en 81, les deux géants ont collaboré intensément, accouchant ensemble de quelques uns
des albums mythiques des Wailers, comme Catch a Fire.
Au-delà de cette collaboration, Familyman peut
être considéré comme un des tous meilleurs bassistes de lhistoire jamaïcaine, ce
qui nest pas peu dire. Chaque époque a eu ses héros, bien sûr, mais Familyman est
un des seuls à avoir traversé les époques du Ska au Dancehall en passant par le
Roots. Seul Robbie Shakespeare,
dailleurs pote et disciple de Familyman, peut lui être comparé en terme de
longévité et de créativité.
On crédite dailleurs Familyman davoir
été un des inventeurs du Reggae, un de ces types qui ralentirent le tempo du Rock Steady
et lui ajoutèrent des lignes de basses sourdes pour poser dessus des histoires plaintives
quon dirait parlées. A la fin des années 60, Familyman joue pour tous les
producteurs, de Duke Reid à Joe Gibbs, Sonia Pottinger, Lee Perry, Niney et Clement Dodd.
Au cur de la création musicale, Familyman peut influencer lévolution des
grands courants. Il joue dailleurs sur les premiers hits reggae internationaux, des
trucs comme Liquidator ou Return of Django. |
Familyman est né au cur de
Kingston, au coin de Beeston et Chauncy lane. La vie est finalement assez simple lorsque
Familyman la résume : " I grew up in a musical environments so I
gravitated towards music ". Son père joue de lharmonica et son grand
père connaît à peu près tous les instruments de la musique populaire jamaïcaine. Une
des amies de Familyman, Fay Bennet, est une actrice qui enregistre parfois pour Lee Perry.
Dans sa cour, Familyman se construit sa première basse tout seul tandis que son frangin
préfère se bricoler une batterie.
Le premier enregistrement de Familyman a lieu au
West Indies Studio. Familyman et son batteur de frère, Carlton, viennent de monter avec 2
amis un petit groupe, les Hippy Boys. Jusque là, ils avaient écumé les bars de
la capitale pour roder leur son et se faire connaître. Souvent, Max Romeo fait le
chanteur à leurs côtés. Dans ces occasions, les Hippy Boys sappellent les Reggae
Boys. Le groupe enchaîne quelques succès, comme Watch this sound, Dr. No Go,
Lock Jaw ou Liquidator. |
Forcément, les Upsetters et les
Wailers délivrent des morceaux danthologie dès les premières sessions communes
avec Lee Perry. Leurs premiers enregistrements sont My cup et Duppy Conqueror.
Puis vinrent les albums Soul Rebel et Soul Revolution. Les Upsetters
poursuivent parallèlement leur propre carrière, décrochant un hit international avec Return
of Django en 1969. Ils partent alors en tournée au Royaume-Uni. En 1970, Familyman
sen va animer une croisière mais, dès 1971, il rejoint les Wailers lorsquils
décident de sinstaller en Angleterre. Ils ne tardent pas à attirer
lattention dIsland, qui leur fait enregistrer Catch a fire en 1972,
" the album of all time " selon Familyman.
Plus modestement, lalbum Cobra Style
peut prétendre devenir un des albums de notre temps. Il vient comme un témoignage tardif
des années de combat et de création, passées dans le sillage du Roi Marley.
Cobra
Style (piste 1) est un morceau instrumental qui porte la marque de fabrique de
Familyman. Avec Well pleased (piste 11), il appartient au petit catalogues des
introuvables que les fans des Wailers et des Upsetters recherchent avec avidité. Ici, les
deux morceaux sont proposés en 2 versions, classique et Discomix. Loriginalité de
ces créations acidulées provient dun drôle dappareil, The Rhythm King Drum Machine. Construite dans le plus grand secret par Familyman, elle est la première
machine électronique dédiée au mixage des enregistrements reggae. Sorte
dordinateur Dub, elle donne aux morceaux un swing sans équivalent. Les wailers y
auront souvent recours, sur No woman no cry, Revelation et Johnny was notamment. Familyman
offrira à sa King Drum Machine un album entier pour
sexprimer, sobrement intitulé Familyman
in Dub et comprenant notamment le thème du bien nommé Guided Missile, présent sur
Cobra Style.

Il est amusant de reconstituer lhistoire
musicale de lîle en écoutant lalbum. Eastern Memphis (piste 4), par
exemple, est un morceau instrumental où le saxo et le trombone soufflent à donf
sans pouvoir lutter contre les modulations Dub insérées ici et là. Le morceau a été
enregistré au Randys,
lieu mythique souvent évoqué dans cette rubrique. Au cours de la même session, les
Wailers enregistrèrent lalbum Natty dread. Cest pourquoi Eastern
Memphis fut intégré dans le Tuff Gong International Show, programmé tous les
samedis matin sur Radio JBC, en Jamaïque. Naturellement, Eastern Memphis était
distribué au magasin Tuff Gong, situé à lépoque au 56 Hope Road. La boutique
était abritée dans un bâtiment construit justement par Familyman et un des
potes, Selwyn, également connu sous le nom de Mafia pour avoir été le premier
vendeur de Tuff Gong. [Cest quoi Tuff
Gong ? ?]
Lintérêt de Cobra Style réside
aussi dans son ouverture. On y retrouve en effet quelques unes des pointures avec
lesquelles Familyman a collaboré. Lécoute de Cobra Style offre ainsi
quelques éclatantes surprises, un peu comme quand vous allez au concert des Enfoirés et
que derrière Muriel Robin vous découvrez Obispo, Lara Fabian et Zazie.
Back Weh (piste 2), Babylon
(piste 6) et My Girl (piste 10), par exemple, donnent à entendre Brimstone,
lun des fondateurs dAswad, le supergroupe anglais pour qui les
chroniqueurs créèrent lexpression seminal reggae. Larrivée des
orgues et des synthés dans ces morceaux illustrent la fusion progressive qui donnera
naissance au reggae made in UK, avec des groupes comme Steel Pulse, Black Uhuru
et naturellement Aswad.
Dans un registre proche, Elegant Shape
(piste 7) est un des plus vieux morceaux de Dancehall jamais enregistré. On y entend Ashantiwah,
le mari de Sharon Marley, faire le joli cur à la façon de Gregory Isaacs.
Le morceau est plaisant sans plus et laisse deviner lappauvrissement
des textes qui marquera la décennie 80, style " pretty face, nice hip, and good
shape/ I gave you all my loving / I gave you all my time / But to me youre just a
waste of time ".
Plus fort (plus mieux), Were gonna make
it (piste 3) réunit Familyman et Jimmy Riley, ex-chanteur des Uniques.
On reparlera bientôt des Uniques, un peu oubliés aujourdhui et dont le parcours a
longtemps été lié à celui des Hippy Boys. Were gonna make it est le
chaînon manquant entre le R&B et le reggae roots. Jimmy Riley y déchaîne une voix
intense et chaloupée.
Autre invité de marque, Senya, qui
interprète ici Children of the Ghetto (piste 9) et Natural Woman (piste
14). On se souvient que Children of the Ghetto était déjà présent sur 17 North Parade, album
souvenir de la grande époque du Randy Studio. Sur 17 North Parade, on trouvait aussi
lexcellent Roots Man, également enregistré par Senya pour le compte du
producteur Clive Chin. La voix de Senya, de son vrai nom Olive Grant, rappelle
celle dHorace Andy. Bunny Wailer la présenta à Familyman alors quelle
navait que 15 ou 16 ans. Elle se fit assez vite une place dans le milieu un peu
macho des studios, où elle devint lambassadrice des femmes rastas. Natural Woman,
proposé ici en version Discomix sur près de 9 minutes, lui permet dexposer son
credo sur un tempo super vif avec un timbre cristallin :
Oh the good Lord made me a
naturalk woman
And he provides food, clothes and shelter
I don't have to lust for vanity
I'll keep my sanity and love naturality
I am just a natural woman
I am just a natural woman, yeah !
Oh I'm so proud of my skin
I wear no makeup and remain natural
Because naturality is the best thing
I keep my sanity and eliminate profanity
That's why I said
Natural woman yeah !
Dans un style moins militant, Woman in love
(piste 12) permet de découvrir Maria Anderson, interprète dune ballade
romantique qui donnerait envie de suivre même la pire des garces. Pour la petite
histoire, le morceau était initialement intitulé Devil in Bed, ce qui change
quelque peu la perspective annoncée. Familyman avait rencontré Maria Anderson au studio
de Bunny Lee. Il se résigna à changer le titre pour éviter à sa jeune interprète les
regards concupiscents lorsquelle sen retournait chez elle, du côté de Trench
Town.
Enfin, on termine ce tour avec lincroyable
je pèse mes mots Distant Drums (piste 8), où les Wailers
Bob Marley, Peter Tosh, Bunny Wailer jouent du tambour
rasta derrière la guitare de Familyman, qui avait laissé pour loccasion sa basse
à Robbie Shakespeare. Les Wailers glandaient au Randys ils y
enregistraient Natty Dread en attendant que les autres épuisent leur temps
de passage. Le morceau est une version instrumentale profondément remaniée de la chanson
de yabby You, Love their neighbor. Rythme lent, pas saccadé sous une
clarinette vrillée, grincement de cuivres plaintifs : Distant drums ressemble
à un vieux cheval héroïque qui se traîne sur la route avec lassurance
datteindre son but. A force de survivre, les icônes rastas finissent par devenir
surnaturels.
Kzino |