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Aston Familyman Barrett

COBRA STYLE
(HeartBeat 1999)

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Small world inna Babylon

Faut-il présenter Familyman ? Ancien bassiste de Bob Marley, auteur-compositeur, ingénieur du son, il est également l’initiateur de quelques entreprises restées célèbres, comme les Upsetters. De la fin des années 60 jusqu’à la mort de Bob Marley en 81, les deux géants ont collaboré intensément, accouchant ensemble de quelques uns des albums mythiques des Wailers, comme Catch a Fire.

Au-delà de cette collaboration, Familyman peut être considéré comme un des tous meilleurs bassistes de l’histoire jamaïcaine, ce qui n’est pas peu dire. Chaque époque a eu ses héros, bien sûr, mais Familyman est un des seuls à avoir traversé les époques – du Ska au Dancehall en passant par le Roots. Seul Robbie Shakespeare, d’ailleurs pote et disciple de Familyman, peut lui être comparé en terme de longévité et de créativité. 

On crédite d’ailleurs Familyman d’avoir été un des inventeurs du Reggae, un de ces types qui ralentirent le tempo du Rock Steady et lui ajoutèrent des lignes de basses sourdes pour poser dessus des histoires plaintives qu’on dirait parlées. A la fin des années 60, Familyman joue pour tous les producteurs, de Duke Reid à Joe Gibbs, Sonia Pottinger, Lee Perry, Niney et Clement Dodd. Au cœur de la création musicale, Familyman peut influencer l’évolution des grands courants. Il joue d’ailleurs sur les premiers hits reggae internationaux, des trucs comme Liquidator ou Return of Django.

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Familyman est né au cœur de Kingston, au coin de Beeston et Chauncy lane. La vie est finalement assez simple lorsque Familyman la résume : " I grew up in a musical environments so I gravitated towards music ". Son père joue de l’harmonica et son grand père connaît à peu près tous les instruments de la musique populaire jamaïcaine. Une des amies de Familyman, Fay Bennet, est une actrice qui enregistre parfois pour Lee Perry. Dans sa cour, Familyman se construit sa première basse tout seul tandis que son frangin préfère se bricoler une batterie.

Le premier enregistrement de Familyman a lieu au West Indies Studio. Familyman et son batteur de frère, Carlton, viennent de monter avec 2 amis un petit groupe, les Hippy Boys. Jusque là, ils avaient écumé les bars de la capitale pour roder leur son et se faire connaître. Souvent, Max Romeo fait le chanteur à leurs côtés. Dans ces occasions, les Hippy Boys s’appellent les Reggae Boys. Le groupe enchaîne quelques succès, comme Watch this sound, Dr. No Go, Lock Jaw ou Liquidator.

Lorsque Bob Marley revient des Etats-Unis, où il trimait à l’usine, il entend Watch this sound et demande illico à un de ses potes de lui faire rencontrer le bassiste. Les Hippy Boys et les Wailers se mettent alors à jouer ensemble, accouchant de Black Progress et de quelques autres morceaux sur lesquels Familyman se découvre des talents d’ingénieur du son.

Peu de temps après, les Hippy Boys et les Wailers rencontrent Lee ‘Scratch’ Perry au studio de Bunny Lee. Sans le savoir, les uns et les autres constituent désormais l’équipe mythique qui donnera au reggae un destin artistique hors pair et une audience internationale. Lee Perry décide de rebaptiser les Hippy Boys. Désormais, Familyman et sa bande s’appelleront les Upsetters et – sous la férule du maître – ils devront s’employer à faire ce à quoi leur nouveau nom les destine : agacer le monde. Trop bons, trop joueurs, trop peu académiques, Lee Perry et les Upsetters enchaînent les farces et les coups. Leur premier tube en commun s’appelle Clint Eastwood. Enregistré au Randy Studio, il constitue une réponse logique et impitoyable au Lee Van Cleef de Clancy Eccles, sorti peu de temps avant.

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Forcément, les Upsetters et les Wailers délivrent des morceaux d’anthologie dès les premières sessions communes avec Lee Perry. Leurs premiers enregistrements sont My cup et Duppy Conqueror. Puis vinrent les albums Soul Rebel et Soul Revolution. Les Upsetters poursuivent parallèlement leur propre carrière, décrochant un hit international avec Return of Django en 1969. Ils partent alors en tournée au Royaume-Uni. En 1970, Familyman s’en va animer une croisière mais, dès 1971, il rejoint les Wailers lorsqu’ils décident de s’installer en Angleterre. Ils ne tardent pas à attirer l’attention d’Island, qui leur fait enregistrer Catch a fire en 1972, " the album of all time " selon Familyman.

Plus modestement, l’album Cobra Style peut prétendre devenir un des albums de notre temps. Il vient comme un témoignage tardif des années de combat et de création, passées dans le sillage du Roi Marley.

Cobra Style (piste 1) est un morceau instrumental qui porte la marque de fabrique de Familyman. Avec Well pleased (piste 11), il appartient au petit catalogues des introuvables que les fans des Wailers et des Upsetters recherchent avec avidité. Ici, les deux morceaux sont proposés en 2 versions, classique et Discomix. L’originalité de ces créations acidulées provient d’un drôle d’appareil, The Rhythm King Drum Machine. Construite dans le plus grand secret par Familyman, elle est la première machine électronique dédiée au mixage des enregistrements reggae. Sorte d’ordinateur Dub, elle donne aux morceaux un swing sans équivalent. Les wailers y auront souvent recours, sur No woman no cry, Revelation et Johnny was notamment. Familyman offrira à sa King Drum Machine un album entier pour s’exprimer, sobrement intitulé Familyman in Dub et comprenant notamment le thème du bien nommé Guided Missile, présent sur Cobra Style.

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Il est amusant de reconstituer l’histoire musicale de l’île en écoutant l’album. Eastern Memphis (piste 4), par exemple, est un morceau instrumental où le saxo et le trombone soufflent à donf’ sans pouvoir lutter contre les modulations Dub insérées ici et là. Le morceau a été enregistré au Randy’s, lieu mythique souvent évoqué dans cette rubrique. Au cours de la même session, les Wailers enregistrèrent l’album Natty dread. C’est pourquoi Eastern Memphis fut intégré dans le Tuff Gong International Show, programmé tous les samedis matin sur Radio JBC, en Jamaïque. Naturellement, Eastern Memphis était distribué au magasin Tuff Gong, situé à l’époque au 56 Hope Road. La boutique était abritée dans un bâtiment construit justement par Familyman et un des potes, Selwyn, également connu sous le nom de Mafia pour avoir été le premier vendeur de Tuff Gong. [C’est quoi Tuff Gong ? ?]

L’intérêt de Cobra Style réside aussi dans son ouverture. On y retrouve en effet quelques unes des pointures avec lesquelles Familyman a collaboré. L’écoute de Cobra Style offre ainsi quelques éclatantes surprises, un peu comme quand vous allez au concert des Enfoirés et que derrière Muriel Robin vous découvrez Obispo, Lara Fabian et Zazie.

Back Weh (piste 2), Babylon (piste 6) et My Girl (piste 10), par exemple, donnent à entendre Brimstone, l’un des fondateurs d’Aswad, le supergroupe anglais pour qui les chroniqueurs créèrent l’expression ‘seminal reggae’. L’arrivée des orgues et des synthés dans ces morceaux illustrent la fusion progressive qui donnera naissance au reggae made in UK, avec des groupes comme Steel Pulse, Black Uhuru et – naturellement – Aswad.

Dans un registre proche, Elegant Shape (piste 7) est un des plus vieux morceaux de Dancehall jamais enregistré. On y entend Ashantiwah, le mari de Sharon Marley, faire le joli cœur à la façon de Gregory Isaacs. Le morceau est plaisant – sans plus – et laisse deviner l’appauvrissement des textes qui marquera la décennie 80, style " pretty face, nice hip, and good shape/ I gave you all my loving / I gave you all my time / But to me you’re just a waste of time ".

Plus fort (plus mieux), We’re gonna make it (piste 3) réunit Familyman et Jimmy Riley, ex-chanteur des Uniques. On reparlera bientôt des Uniques, un peu oubliés aujourd’hui et dont le parcours a longtemps été lié à celui des Hippy Boys. We’re gonna make it est le chaînon manquant entre le R&B et le reggae roots. Jimmy Riley y déchaîne une voix intense et chaloupée. 

Autre invité de marque, Senya, qui interprète ici Children of the Ghetto (piste 9) et Natural Woman (piste 14). On se souvient que Children of the Ghetto était déjà présent sur 17 North Parade, album souvenir de la grande époque du Randy Studio. Sur 17 North Parade, on trouvait aussi l’excellent Roots Man, également enregistré par Senya pour le compte du producteur Clive Chin. La voix de Senya, de son vrai nom Olive Grant, rappelle celle d’Horace Andy. Bunny Wailer la présenta à Familyman alors qu’elle n’avait que 15 ou 16 ans. Elle se fit assez vite une place dans le milieu un peu macho des studios, où elle devint l’ambassadrice des femmes rastas. Natural Woman, proposé ici en version Discomix sur près de 9 minutes, lui permet d’exposer son credo sur un tempo super vif avec un timbre cristallin :

Oh the good Lord made me a naturalk woman
And he provides food, clothes and shelter
I don't have to lust for vanity
I'll keep my sanity and love naturality
I am just a natural woman
I am just a natural woman, yeah !
Oh I'm so proud of my skin
I wear no makeup and remain natural
Because naturality is the best thing
I keep my sanity and eliminate profanity
That's why I said
Natural woman yeah !

Dans un style moins militant, Woman in love (piste 12) permet de découvrir Maria Anderson, interprète d’une ballade romantique qui donnerait envie de suivre même la pire des garces. Pour la petite histoire, le morceau était initialement intitulé Devil in Bed, ce qui change quelque peu la perspective annoncée. Familyman avait rencontré Maria Anderson au studio de Bunny Lee. Il se résigna à changer le titre pour éviter à sa jeune interprète les regards concupiscents lorsqu’elle s’en retournait chez elle, du côté de Trench Town.

Enfin, on termine ce tour avec l’incroyable – je pèse mes mots – Distant Drums (piste 8), où les WailersBob Marley, Peter Tosh, Bunny Wailer – jouent du tambour rasta derrière la guitare de Familyman, qui avait laissé pour l’occasion sa basse à Robbie Shakespeare. Les Wailers glandaient au Randy’s – ils y enregistraient Natty Dread – en attendant que les autres épuisent leur temps de passage. Le morceau est une version instrumentale profondément remaniée de la chanson de yabby You, Love their neighbor. Rythme lent, pas saccadé sous une clarinette vrillée, grincement de cuivres plaintifs : Distant drums ressemble à un vieux cheval héroïque qui se traîne sur la route avec l’assurance d’atteindre son but. A force de survivre, les icônes rastas finissent par devenir surnaturels. 

Kzino

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