Beat
Street, cest le surnom donné à la principale artère musicale de Kingston, Orange
Street. Dans les années 70, Beat Street charria un bon paquet de hits, avec la puissance
et la régularité du flux sanguin. Orange Street est perpendiculaire à la North Parade.
A langle des deux rues se tenait le Randys studio,
chroniqué avec enthousiasme il y a quelques mois dans Flu, à loccasion de la
sortie chez Pressure Sounds dune compilation de titres inédits. Bref, ceux
que les typologies musicales intéressent auront compris quils sont ici en terrain
déminé.
Au 129 Beat Street se tenait le studio de Dudley
Manzie Swaby et de son associé Leroy Bunny Hollett.
Les deux compères avaient installé là leur House of Music en 75, juste à côté
du studio de Prince Buster. Le 129 beat Street devint ainsi un des curs du
mouvement roots, battant à lunisson des autres lieux de création situés
dans la rue les studios de Bunny Lee, Sonnia Potinger, Sir JJ
Johnson ou encore le Randys. Pendant quelques magiques années, Manzie Swaby pu
produire sous le label Ja-Man une série dhymnes rasta et de chansons damour,
qui pour la plupart ne sortirent jamais de Jamaïque. Fidèles à leur mission de
sauvegarde du patrimoine reggae, léquipe de Blood & Fire a retrouvé des
bandes dune valeur inestimable pour les poser sur CD et les offrir à la
postérité. Les titres proposés ici furent initialement enregistrés au Randys et
au Channel One Studio. La restauration des bandes et leur numérisation furent entreprises
aux Studios Abbey Road. Passée par tant de lieux mythiques, la musique offre un pur son
roots, cristallin et sourd à la fois, loin de luniformité digitale de la soupe
dancehall.
Pour finir de planter le décor, revenons sur le contexte Jamaïcain de lépoque.
Comment des lieux comme Beat Street ont-ils pu devenir aussi créatifs ? Si on essaie
de vous convaincre que chaque sortie de Pressure Sounds et Blood & Fire est un
événement, cest quil sest vraiment passé quelque chose dans le
Kingston des années 70.
Au début de la décennie, donc, le rastafarisme
connaît en Jamaïque un développement inédit, notamment sous linfluence des Wailers
et de Burning Spear. Bob Marley vient tout juste de conclure sa retraite
spirtuelle dans les montagnes. Il tombe le costume, laisse pousser les locks et commence
à sauter nyabinghi. Peter Tosh et Bunny Wailer le suivent dans son trip,
mettant fin à la période Rock Steady et emmenant le reggae vers de nouveaux horizons. La
période qui souvre consacre le reggae " roots ", fondé sur une
posture morale et culturelle nouvelle, des paroles inspirées par le rastafarisme et un
son plus sourd, ralenti et enrichi par larrivée de technologies audio permettant
des combinaisons originales. Parallèlement, larrivée au pouvoir de Michael Manley,
leader du People National Party (de gauche) ouvre une période de paix relative sur
lîle et de soutien à la création musicale. Le Premier Ministre, élu en 72,
considère le reggae comme une des principales richesses culturelles de lîle et
comme son meilleur ambassadeur. Il soutient la création et développe un discours qui
reprend les revendications des rastas et des reggaemen : solidarité avec le tiers-monde,
développement durable, combat contre le racisme et lapartheid, pan-africanisme,
socialisme. Ainsi légitimés, les artistes de Kingston connaissent un véritable âge
dor. Cest dailleurs en 74 que Manzie Swaby décide de se mettre
à son compte comme producteur, trouvant le moment propice. Proche du PNP et fonctionnaire
de lEtat, il troque un poste sûr et bien payé contre la précarité du monde
musical. Il sengage à fond dans laventure, encouragé par les contacts noués
avec Junior Byles et les Abyssinians.
Enracinés dans une réalité
difficile la pauvreté, la violence, les inégalités les acteurs musicaux
nen sont pas moins confiants dans lutopie quils défendent. Ce contexte
explique pour une large partie lambiance musicale de lépoque, où les chants
graves, lourds et combatifs côtoient les rengaines sentimentales adressées aux filles de
Trench Town. Lorsque Michael Manley perd le pouvoir, en 1981, cette alchimie disparaît.
Le nouveau Premier Ministre, Edward Seaga, leader du JLP (Jamaican Labour Party,
bien à droite malgré son nom), apprécie moyennement le son rasta et limage
quil donne de lîle. Lalternance politique inquiète Manzie Swaby,
qui décide de prendre des vacances aux Etats-Unis. Il sinstalle finalement à New
York, dans le Bronx. Il y vit toujours, dirigeant une compagnie de taxi prospère.
Cest à ces destins individuels quon mesure limpact déplorable du
retour de la droite sur la vie musicale jamaïcaine. Cette même année 81 marque la
disparition de Bob Marley. Une période nouvelle alors souvre pour le reggae.
(suite) |