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129 Beat Street
Junior Byles & Friends
(Ja-Man Special 75-78, Blood&Fire)

Beat Street, c’est le surnom donné à la principale artère musicale de Kingston, Orange Street. Dans les années 70, Beat Street charria un bon paquet de hits, avec la puissance et la régularité du flux sanguin. Orange Street est perpendiculaire à la North Parade. A l’angle des deux rues se tenait le Randy’s studio, chroniqué avec enthousiasme il y a quelques mois dans Flu, à l’occasion de la sortie chez Pressure Sounds d’une compilation de titres inédits. Bref, ceux que les typologies musicales intéressent auront compris qu’ils sont ici en terrain déminé.

Au 129 Beat Street se tenait le studio de Dudley ‘Manzie’ Swaby et de son associé Leroy ‘Bunny’ Hollett. Les deux compères avaient installé là leur House of Music en 75, juste à côté du studio de Prince Buster. Le 129 beat Street devint ainsi un des cœurs du mouvement roots, battant à l’unisson des autres lieux de création situés dans la rue – les studios de Bunny Lee, Sonnia Potinger, Sir JJ Johnson ou encore le Randy’s. Pendant quelques magiques années, Manzie Swaby pu produire sous le label Ja-Man une série d’hymnes rasta et de chansons d’amour, qui pour la plupart ne sortirent jamais de Jamaïque. Fidèles à leur mission de sauvegarde du patrimoine reggae, l’équipe de Blood & Fire a retrouvé des bandes d’une valeur inestimable pour les poser sur CD et les offrir à la postérité. Les titres proposés ici furent initialement enregistrés au Randy’s et au Channel One Studio. La restauration des bandes et leur numérisation furent entreprises aux Studios Abbey Road. Passée par tant de lieux mythiques, la musique offre un pur son roots, cristallin et sourd à la fois, loin de l’uniformité digitale de la soupe dancehall.
Pour finir de planter le décor, revenons sur le contexte Jamaïcain de l’époque. Comment des lieux comme Beat Street ont-ils pu devenir aussi créatifs ? Si on essaie de vous convaincre que chaque sortie de Pressure Sounds et Blood & Fire est un événement, c’est qu’il s’est vraiment passé quelque chose dans le Kingston des années 70.

Au début de la décennie, donc, le rastafarisme connaît en Jamaïque un développement inédit, notamment sous l’influence des Wailers et de Burning Spear. Bob Marley vient tout juste de conclure sa retraite spirtuelle dans les montagnes. Il tombe le costume, laisse pousser les locks et commence à sauter nyabinghi. Peter Tosh et Bunny Wailer le suivent dans son trip, mettant fin à la période Rock Steady et emmenant le reggae vers de nouveaux horizons. La période qui s’ouvre consacre le reggae " roots ", fondé sur une posture morale et culturelle nouvelle, des paroles inspirées par le rastafarisme et un son plus sourd, ralenti et enrichi par l’arrivée de technologies audio permettant des combinaisons originales. Parallèlement, l’arrivée au pouvoir de Michael Manley, leader du People National Party (de gauche) ouvre une période de paix relative sur l’île et de soutien à la création musicale. Le Premier Ministre, élu en 72, considère le reggae comme une des principales richesses culturelles de l’île et comme son meilleur ambassadeur. Il soutient la création et développe un discours qui reprend les revendications des rastas et des reggaemen : solidarité avec le tiers-monde, développement durable, combat contre le racisme et l’apartheid, pan-africanisme, socialisme. Ainsi légitimés, les artistes de Kingston connaissent un véritable âge d’or. C’est d’ailleurs en 74 que Manzie Swaby décide de se mettre à son compte comme producteur, trouvant le moment propice. Proche du PNP et fonctionnaire de l’Etat, il troque un poste sûr et bien payé contre la précarité du monde musical. Il s’engage à fond dans l’aventure, encouragé par les contacts noués avec Junior Byles et les Abyssinians.

Enracinés dans une réalité difficile – la pauvreté, la violence, les inégalités – les acteurs musicaux n’en sont pas moins confiants dans l’utopie qu’ils défendent. Ce contexte explique pour une large partie l’ambiance musicale de l’époque, où les chants graves, lourds et combatifs côtoient les rengaines sentimentales adressées aux filles de Trench Town. Lorsque Michael Manley perd le pouvoir, en 1981, cette alchimie disparaît. Le nouveau Premier Ministre, Edward Seaga, leader du JLP (Jamaican Labour Party, bien à droite malgré son nom), apprécie moyennement le son rasta et l’image qu’il donne de l’île. L’alternance politique inquiète Manzie Swaby, qui décide de prendre des vacances aux Etats-Unis. Il s’installe finalement à New York, dans le Bronx. Il y vit toujours, dirigeant une compagnie de taxi prospère. C’est à ces destins individuels qu’on mesure l’impact déplorable du retour de la droite sur la vie musicale jamaïcaine. Cette même année 81 marque la disparition de Bob Marley. Une période nouvelle alors s’ouvre pour le reggae. (suite)