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Flu
: Dans le dernier album, Gratte poil, je sens une évolution
vers des chansons de plus en plus politisées : ça se
voyait déjà avec Désaccords (dans Le Bout du Toit),
puis avec la reprise Dans la gueule du loup (dans Chamboultout),
ça se voit à présent dans des titres comme Patalo ou
Dépêche-toi et bien sûr dans L'Iditenté, où
vous parlez des Sans-papiers…
Têtes
Raides : Le meilleur pour te répondre serait Christian (le
chanteur ndlr) qui compose les textes. En l'occurrence, je
vais le faire, mais ça n'engage que moi. Je ne crois pas que
nous soyons plus politisés. Nos intentions n'ont pas réellement
changé : notre engagement est le même, même si on a pu
défendre nos convictions de manière plus onirique qu'aujourd'hui.
C'est peut-être un peu plus clair, un peu plus lisible, un
peu plus explicite maintenant pour les personnes qui écoutent
les chansons, mais pour nous, c'est la même chose depuis le
début.
F
: Comment s'est passé le duo avec Noir Désir (sur L'Iditenté),
que vous aviez déjà retrouvé sur une session avec Yann
Tiersen…
Têtes
Raides : C'était la première session des troubadours du troisième
millénaire, qui a été l'occasion de rencontrer des gens qu'on
aime bien. Les rencontres avec Noir Désir ou avec Yann Tiersen
par exemple, ce sont des épisodes qui s'imbriquent les uns
après les autres et qui participent ensemble de l'aventure
de l'album. C'est intéressant de travailler avec des gens
extérieurs sur un projet : c'est un processus collectif
qui permet de créer de nouvelles choses. Les rencontres sur
Gratte poil ont été vitalisantes pour nous, pour le
projet mais également pour les gens qui ont travaillé avec
nous. Je crois que c'est un échange. Il n'y a pas de bon échange
sans interactions.
F
: Ce que tu dis, ça implique qu'à chaque album, vous entamez
une nouvelle aventure avec peut-être à chaque fois une sorte
de remise en cause…
Têtes
Raides : Bien sûr, à chaque album, nous avons profité de rencontres
différentes. Il y a eu celle avec Jean Corti, qui remonte
à trois ans (sur L'Hermaphrodite dans Le Bout du
Toit), celle avec Samia Yahiaoui (sur Manuela,
idem). Sur Fleur de Yeux, Olivier est venu jouer sur
Zigo, car il n'y avait pas de piano à l'époque. Sur
Mange tes morts, d'autres rencontres se sont crées :
Pierro est venu jouer du trombone ; sur Les Oiseaux,
nos amis La Tordue sont venus faire les chœurs. En fait, il
y a toujours eu des rencontres : les moments d'enregistrement
sont des moments aigus, où on a envie de plein de choses.
C'est comme un film. Je ne suis pas du tout cinéaste, mais
j'envisage la chose de la même manière : tu as une histoire
à raconter, un casting est prévu au départ mais au fur et
à mesure que tu écris le scénario, il t'arrive des choses
et tu te dis : tiens, pourquoi je ferais pas appel à
Jeanne Moreau pour cette scène-là...
F
: Ce qui est assez surprenant dans votre rencontre avec Noir
Désir, c'est qu'ils ont un côté électrique qui vous est étranger,
avec un type de lyrisme différent du vôtre, ça fait toute
la réussite du duo…
Têtes
Raides : En fait, elle est surprenante sans l'être du tout.
Elle s'est imposée avec évidence sur une exigence commune :
L'histoire du fond (sur les Sans-papiers) est beaucoup plus
importante que la forme. J'ai l'impression que pour beaucoup
des gens que nous rencontrons, quel que soit leur mode d'expression,
que ce soit la littérature, la peinture ou la musique, les
idées qui sont véhiculées et la manière de les défendre sont
beaucoup plus importantes. Noir Désir est un groupe engagé
de manière différente que les Têtes Raides, ils ont d'autres
combats, mais ils ont également des convictions profondes
et une sincérité entière que l'on partage. On se retrouve
là-dessus. Le fait que ce soit, semble-t-il, réussi, d'après
ce que tu dis, c'est pour nous la justification que le fond
est toujours plus important que la forme. En l'occurrence,
la cause est particulière et explicite : les Sans-papiers.
Voilà, rien à dire là-dessus, sauf qu'il faut y aller.
F
: Autre chose qui m'a l'air très révélateur de Gratte poil,
c'est la place accordée à l'univers enfantin, dans les morceaux
Patalo ou Chapeau , mais aussi dans les illustrations.
Certaines font même penser à Tomi Ungerer…
Têtes
Raides : C'est à peu près la même chose que pour la politique.
Si tu prends La Galette en Carton (premier vinyl des
Têtes Raides, réédité en CD sous le titre Not dead but
bien raides), nous avions déjà des chœurs d'enfants. Même
dans le premier 45 tours, il y a des rapports à l'enfance
qui sont évidents. Et dans le graphisme aussi. Les Chats Pelés,
qui sont les graphistes des Têtes Raides, ont représenté dans
les deux pages centrales de La Galette en Carton des
enfants qui sont sur une chaîne, avec un homme et une femme
qui les fouettent. Il se trouve que l'enfance est là depuis
le début. Dans Mange tes morts, il y a en plus des
textes ("Allez les enfants, tuez vos parents !") ; des
enfants chantent sur Les Conquérants, et juste après
arrive la guitare électrique de Boy… Il y a en plus
des enfants dans le groupe. Mais même avant ça, je crois que
l'enfance, c'est un truc fantastique. Fantastique, parce qu'ils
ont un regard sur la vie qui est tellement plus vrai, plus
beau, plus tranchant, tellement plus lucide que le nôtre.
Quand tu regardes l'enfance, c'est ça qui vit : cette
fraîcheur, cette innocence et en même temps cet engagement,
ce courage. Il est normal qu'on soit fasciné par l'enfance.
F
: C'est une sorte de fil rouge qui parcourt vos chansons…
TR
: En même temps, je trouve que sous la forme des comptines
et des chansons, il y a des tas de choses fortes qui sont
dites. Ce qui est bien dans la lecture d'un texte, c'est qu'il
peut y avoir plusieurs niveaux. Et je crois que les chansons
des Têtes raides sont souvent des chansons à tiroirs. Celui
qui nous écoute prend ce qu'il veut, ouvre le tiroir qu'il
veut, en espérant qu'il y trouvera beaucoup de choses. Parfois
il y trouve quelque chose, parfois il n'y a rien !
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