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Interview
Natalia M. King


Fluctuat :
Ton album s'appelle Milagro (" Miracle ") et ton parcours tient lui aussi du miracle. Parmi les événements qui ont mené à ton succès et à la production de cet album, il y a ton départ des Etats-Unis pour la France. Peux-tu nous en dire un peu plus à ce sujet, qu'est-ce qui t'a poussé à choisir cette destination plutôt qu'une autre ?
Natalia M.King : Je voulais voir si le mythe de la France, terre d'accueil des artistes était encore vivant et d'une certaine façon, je n'ai pas été déçue. On m'a d'ailleurs offert un livre qui parle de tout ce qui s'est passé ici dans les années 40 et 50, Paris Noir, les intellectuels de la rive gauche, les jazzmen et les artistes venus des Etats-Unis, pas seulement des noirs, qui sont venus former une communauté et s'inspirer de l'héritage culturel parisien. Les choses bougent moins aujourd'hui mais l'esprit, l'ouverture est restée. Grâce à la France, j'ai réussi à réaliser cet album et à bénéficier de toute une promotion, articles dans les journaux, passages à la radio, une vidéo (You are my song) qu'il m'aurait été plus difficile à obtenir ailleurs, surtout aux Etats-Unis.

Quand on te rencontre, tu sembles habitée par une énergie positive, par une envie de vivre tournée vers le bonheur. Pourtant, lorsque l'on écoute ton album, il diffuse une émotion assez sombre, parfois traversée d'une colère sous-jacente. Comment expliques-tu ce paradoxe ?
C'est un paradoxe qui résume l'humanité. Pour moi, être en vie est déjà en soi un miracle, je peux regarder quelque chose de tout simple, ne serait-ce que ma propre main et m'émerveiller d'un tel prodige, je suis en vie ! J'ai en moi cette grande joie de vivre mais l'harmonie se construit, se nourrit également d'une profonde tristesse, de mélancolie et de rage. C'est un mélange de sentiments universels, que j'exprime dans les textes de mes chansons, alimentés par des souvenirs autobiographiques. J'ai eu une enfance heureuse mais parfois dure, ma mère était seule pour nous élever. Etre noire, ça a l'air d'un cliché mais c'est déjà suffisant pour avoir la rage et savoir qu'il va falloir se battre. Même ici, quand je vois la publicité pour Banania dans les boulangeries, j'ai envie de serrer les poings. Etre une femme, être artiste, ce sont autant de combats supplémentaires.

Tes goûts musicaux sont aussi variés qu'éclectiques mais une fois qu'on les connaît et qu'on les compare aux titres de ton album, on constate que tes influences ne sont pas, contrairement à d'autres auteurs compositeurs, immédiatement reconnaissables.
Mon influence première, ma plus grande admiration va à Nusrat Fateh Ali Khan. Pour la voix, pour la mélodie et pour "l'ouverture cosmique". Avec lui, ce n'est pas seulement la voix qui prime mais ce qu'il y a dedans, des larmes jusqu'au cri. Il a ouvert la porte à toutes les possibilités. Une "chanson" de Nusrat Fateh Ali Khan ne pouvait pas rester enfermée dans un format de 3 minutes pour passer à la radio. 10 minutes, 25 minutes, étaient parfois nécessaires pour aller au bout de son énergie. Je ne peux pas non plus ignorer les influences de la musique rock de la fin des années 60 et du début des années 70, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrisson, Creedance Clearwater Revival, Grateful Dead, les Rolling Stones. J'admire tous ces gens pas seulement pour leur musique mais pour ce qu'ils ont représenté avec leur musique. En anglais, on définirait cela par l'expression "raw, nice and raw", quelque chose de cru et de sauvage, une quête de liberté et d'ouverture, un besoin d'expérimenter de nouvelles dimensions. Il ne faut pas oublier non plus le jazz qui a été très important dans mon parcours musical.

Et à partir de tout ça, tu as pourtant réussi à donner sa personnalité propre à Milagro
Oui, parce que tous ces artistes ont en quelque sorte planté des graines, moi, j'ai fait pousser une autre plante, je récolte mes propres fruits. Je ne veux pas avoir l'air plus mystique que je ne le suis réellement mais je crois qu'au moment de notre naissance (et je suis née en 1969), nous sommes tous, chacun d'entre nous, la quintessence de l'univers, au sens large, qui nous entoure. Bien sûr, il y a des choses très proches de nous qui nous façonnent plus directement mais il ne faut pas oublier ces graines plus lointaines, apparemment moins reliées à notre existence et qui pourtant en font partie. Je parlais de Nusrat tout à l'heure, et bien, il est l'une de ces graines…

Tu penses que les artistes, les musiciens ont un rôle particulier dans cette transmission ?
Je ne crois pas que les artistes, quels qu'ils soient, aient un rôle, une mission ou une responsabilité particulière et si elle existe, elle doit être avant tout la notre, celle de notre évolution intérieure, pas pour donner un exemple aux autres. Ma musique, je la fais pour la musique elle-même, parce qu'il faut qu'elle sorte et que j'en ressens le besoin viscéral. Ensuite, si un échange, une rencontre avec les autres se produit, alors c'est là que cela devient beau.

Milagro est-il le produit d'une collaboration ou une œuvre entièrement individuelle ?
Les textes et les mélodies sont les miennes. Par contre, les arrangements, bien qu'ayant pour points de départ mes idées, sont le fruit d'une collaboration avec mes musiciens. Ils ont en quelque sorte complété, prolongé ce que j'avais déjà plus ou moins élaboré dans mon esprit. Mes musiciens ont été comme les mains qui ont sculpté mes intentions.

Garder le contrôle sur ta musique, c'est important pour toi ?
Oui, très important. Je n'ai fait aucun compromis pour Milagro. Je me suis battue pour obtenir exactement ce que je voulais, même les studios d'enregistrement.

J'ai commencé par te poser une question sur ta venue en France. Aux Etats-Unis, le succès des chanteuses auteurs compositeurs est indéniable, on pense par exemple à Alanis Morissette ou Fiona Apple (ou à Ani Di Franco dont Natalia a récemment fait la première partie). Leur musique est malgré tout, comparée à la tienne, plus "facile". Est-ce que tu te verrais revenir aux States pour donner une autre dimension à ta carrière ?
Pour dire la vérité, j'aimerai rester ici le plus longtemps possible. Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais ici, la vie est tranquille, tout est plus lent comparé aux Etats-Unis. Il existe ici un amour des choses comme parler, boire, manger, que je ne retrouverai jamais là-bas. Si jamais il arrivait qu'on me dise, les maisons de disques ou quelqu'un d'autre, tu dois y retourner pour ta musique, pour ta carrière, ce serait une décision lourde de conséquences, que je ne serai pas sûre de prendre. La musique, la vie, c'est la même chose après tout, on ne peut pas dissocier les deux. Faire primer ma carrière au détriment du reste, qu'est-ce que ça voudrait dire ? De toute façon, de la vie, je demande tout. Rester en vie, aimer, "être" sans faire de compromis. Toutes mes chansons ne parlent que de ça, de l'amour, des relations humaines, même conflictuelles, Eye to Eye (un des titres de l'album). C'est le fil conducteur qui sous-tend Milagro, c'est là que réside le vrai miracle…

Propos recueillis par Caroline Bodin

>> Lire la chronique de l'album Milagro

Site officiel : www.nataliaking.com


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