En guise de clôture de sa tournée française, rencontre avec Michael
Jude Christodal, alias Jude, jeune "singer-songwriter" américain de 28 ans
actuellement installé à Los Angeles.
Après des débuts difficiles et quelques années de galère, Jude commence enfin à
rencontrer le succès mérité grâce à son album No one is really beautiful et des prestations scéniques époustouflantes où il est
aussi bien capable de chanter un Lullaby of Birdland ou un Cheek to cheek
à capella dans la meilleure tradition jazz que ses propres compositions. Il donne ainsi
toute la mesure de son talent grâce à une voix et une sincérité bouleversantes.
Attrapé au vol, juste avant qu'il ne reparte pour l'Espagne où il se produit
actuellement à Madrid au Chesterfield Café (avis aux fans s'ils ont de quoi se payer le
billet d'avion, mais vérifiez les dates !), nous échangeons quelques mots pour
revenir avec lui sur ce qui a déjà été dit et sur ce qui reste à venir dans sa
carrière. La
presse française n'a pas été avare de qualificatifs pour définir ton style : chanteur
pop, chanteur folk, chanteur rock
et toi, comment te définirais-tu ?
Alors là, vraiment, je n'en sais
rien. Un chanteur tout court, mais bien sûr, tous les chanteurs ont tendance à imiter,
plus ou moins involontairement les artistes qui les ont le plus influencés dans leur
jeunesse. Alors, je dirais que je m'apparente plutôt à une mouvance "early rock'n
roll", mais mon père trouve que ma voix sonne plutôt folk. En fait, je ne me pose
pas vraiment la question.
Et toutes ces comparaisons
avec des chanteurs connus venus du continent nord-américain, ayant ou ayant eu, eux
aussi, le statut de révélation, Rufus Wainwright ou Jeff Buckley par exemple ?
Même si elle flatteuse, une
comparaison a toujours ses limites. Me comparer à Jeff Buckley me semble un peu curieux,
car je connais mal sa musique et je n'ai pas pu par conséquent subir son influence. De
plus, je le considère avant tout comme un chanteur, un grand interprète alors que je me
considère avant tout comme un auteur compositeur, ce qui est très différent. J'adore me
produire sur scène, je peux jouer de la guitare et chanter interminablement mais
l'écriture reste la partie du processus qui me comble le plus. Je suis satisfait de ma
voix dans une certaine mesure mais elle reste avant tout un instrument au service du
reste. Je ne veux pas me focaliser sur l'aspect purement vocal et me laisser aller à une
recherche trop poussée. Lorsque je me produis sur scène, j'essaye toujours d'être
sincère, de conserver une sorte d'honnêteté. C'est pour cela que je ne contrains pas ma
voix, afin de la garder la plus naturelle possible. C'est ma façon à moi d'être
honnête.
L'introduction d'une de
tes chansons, I'm sorry now dit "Welcome to my world" et c'est avec ce
morceau que tu commences la plupart de tes concerts
Oui, en fait, je me demande si je
n'aurais pas du appeler comme ça mon album? Je crois que ça aurait peut-être été un
meilleur choix
Alors "Welcome to
Jude's world", bienvenu dans l'univers de Jude. Quel est ce monde qui est le tien ?
L'univers que je décris dans
cette chanson, le monde intérieur auquel je fais en fait allusion est plus prosaïque que
l'on ne pourrait penser. Cette chanson évoque en fait un moment de ma vie où mon univers
se résumait à une petite chambre avec à l'intérieur tout ce que je possédais au
monde, un lit à même le sol, des livres, quelques vêtements, un bureau, un ordinateur
sur lequel j'écrivais, seul. C'est précisément tout ce que je faisais alors, écrire.
C'est une vision concrète pour moi, celle d'un univers auquel je n'appartiens déjà plus
tout à fait. Lorsque j'écris une chanson, je le fais à la manière d'un écrivain et
dans ce cas précis, j'ai voulu fixer un moment de ma vie et envoyer un message à la
personne dont je parle dans la chanson. Tout est différent maintenant, je suis moins
pauvre aussi, enfin je n'en suis pas à faire des économies, mais cela change la
perception que l'on a des choses. J'ai eu des débuts plutôt difficiles. C'est
peut-être pour cela que je décris un monde dans mon album qui n'est pas de l'ordre de
l'imaginaire. Ce n'est pas le résultat d'un pur fantasme, mais plutôt l'expression d'une
véritable expérience que j'ai envie de faire partager avec ceux qui veulent bien
m'écouter.
Tu écris d'une manière
autobiographique alors ?
Ah oui!, presque complètement,
oui vraiment, il faut bien l'admettre.
Que doit-on alors penser
du titre de l'album No one is really beautiful ? Doit-on y voir un constat amer,
un certain cynisme de ta part par rapport au genre humain ?
Pas du tout, il s'agit en fait
d'une citation de ma part d'un texte de Charles Bukowski. J'ai rencontré tellement de
gens pour qui seules la beauté physique, l'apparence et la dimension artificielle de
l'individu comptaient que j'en ai été dégoûté. Faire valoir la notion du paraître au
détriment de tout ce qui constitue un être humain, son caractère, ses émotions, ses
idéaux me semble absurde au plus au point. Le texte de Bukowski, que je me permets
d'appeler familièrement Charlie dans ma chanson, d'où le refrain "Charlie
says", est très beau dans sa constatation désabusée. Cela dit en gros qu'il
n'existe "aucune femme réellement belle ou aucun homme véritablement fort" et
que "Personne ne possède ces pouvoirs étranges et cachés" qui sont l'essence
même de l'âme humaine. Je m'intéresse beaucoup à la littérature, les auteurs russes
sont, entre autres, une de mes grandes passions. C'est peut-être pour cette raison que
les textes de mes chansons sont si importants pour moi. Je me considère d'une certaine
façon comme un conteur. A Los Angeles, je me suis produit régulièrement dans un club et
j'avais pris pour habitude d'intercaler des sortes d'improvisations entre mes chansons. Je
racontais de vraies histoires qui prenaient parfois un tour assez hallucinant, une
manière comme une autre de tenir le public en haleine.
D'où ce mot
"wish", ce souhait, comme une formule magique, expression d'un possible encore
irréalisé, éminemment désirable, qui parcours tes chansons à la manière d'un
leitmotiv ?
Oui, ce "I wish" qui est
comme un message adressé à l'autre, aux autres en général. Je suis un grand rêveur et
ça aussi, on doit l'entendre dans mes chansons. Plus jeune, je ne faisais que ça, rêver
et plus tard, au moment où j'ai écris mon album, ma réalité était justement de rêver
énormément. Mes textes dérivent de ce paradoxe. Je rêve toujours autant mais ma vie a
changé.
Tu prépares un nouvel
album ?
Oui, en effet, mais il s'agit d'un
projet parallèle. Je travaille sur un disque qui ne sera pas édité par Maverick, mon
actuelle maison de disques, mais par un label indépendant. C'est une idée qui me tient
à cur, formellement, la structure du disque s'apparentera à une sorte d'album
concept qui racontera une histoire d'amour, du commencement à la fin. Il suivra pas à
pas cette histoire, son déroulement, chaque chanson représentant une étape, une sorte
d'autopsie des sentiments éprouvés et de ce qui peut arriver dans une relation de
couple. L'album sera plus court mais musicalement, je crois que l'on peut dire qu'il sera
dans la même veine que le précédent, mais la production en sera moins importante. Mon
tout premier album, 430 N. Harper Avenue, qui contient des chansons réutilisées
dans No one is really beautiful ainsi que d'autres, sortira peut-être également
en France mais ce n'est pas encore sûr. Il y a beaucoup de chansons que j'ai écrites il
y a un certain temps déjà mais plus le temps passe, plus je me demande s'il est encore
judicieux de les enregistrer. Je change, ma musique aussi, d'où ma sensation de décalage
par rapport à certaines d'entre elles.
Malgré tout cela, tu
resteras fidèle à Maverick en tant que maison de production ?
A priori oui. Un album est
également à l'ordre du jour avec eux, à moins que
On verra, en tout cas, la
demande de leur part existe bel et bien, ensuite, ce sera à moi de décider de mes
priorités. J'aimerais qu'ils me prouvent leur amour, le mot n'est pas trop fort, ainsi
que leur réel soutien.
Et en parlant de cela,
certaines allusions sont faites régulièrement dans la presse rock française à propos
de cette surprenante association entre ton nom et celui de Madonna à qui appartient la
maison de disques, ou la semaine dernière lors de ton passage dans Nulle Part Ailleurs
sur Canal + par exemple.
Oui, et c'est tout à fait dommage
car elle n'a absolument rien à voir là-dedans ! Je ne l'ai même jamais rencontrée et
alors qu'elle pourrait m'aider rien qu'en levant le petit doigt, elle n'en fait rien !
Cette assimilation entre son nom et le mien m'attriste plus qu'autre chose même si je
respecte d'une certaine manière son intelligence et ses capacités. Ce choix de signer
pour Maverick s'est fait à un moment où à Los Angeles, diverses opportunités
s'offraient à moi, plusieurs labels m'avaient fait des propositions. Il ne s'agissait pas
pour moi à l'époque de vouloir devenir célèbre à tout prix mais surtout d'atteindre
un maximum de gens à travers ma musique. Il m'a semblé qu'ils étaient ceux qui
croyaient le plus en moi et en mon travail. Entre temps, les gens qui travaillaient là
ont changé, les rapports se sont modifiés et il y a certaines choses, le fait de ne pas
pouvoir faire de vidéo par exemple, qui deviennent difficiles à admettre.
L'absence de clip vidéo
n'est donc pas un choix artistique de ta part ?
En aucun cas et je suis ravi que
les gens soient sensibles à l'aspect cinématographique de mes chansons. Lorsque je suis
arrivé à Los Angeles, je pensais sérieusement écrire des musiques de films. Cette
influence doit nécessairement se ressentir dans ma musique, à travers la progression des
lignes mélodiques qui apportent un sens certain, du moins je l'espère, du visuel, de
l'image. Si chaque personne pouvait devenir le propre metteur en scène de mes chansons,
alors l'un de mes objectifs serait atteint. J'espère réellement qu'un clip vidéo sera
réalisé dans un futur proche car au-delà de l'aspect promotionnel, je crois que cela ne
pourra qu'apporter un plus dans la compréhension de mon univers musical.
Tu viens d'achever une
tournée française, et ce n'est pas la première. Quelles sont tes impressions ?
J'ai été très surpris, et
touché, que le public connaisse par cur les textes de mes chansons. Ca me fait
bizarre de penser que des jeunes français apprennent peut-être l'anglais en décryptant
mes chansons. Il va falloir que j'y réfléchisse à deux fois, mais non, je plaisante.
C'était également important, et enrichissant de se produire à la fois à Paris et en
province, dans des lieux de tailles différentes, d'aller à la rencontre de toutes sortes
de gens. Bien que cela ait un côté épuisant, c'est tout à fait passionnant, découvrir
une autre culture, une autre sensibilité. Je suis déjà venu trois fois en France et
l'impression que j'éprouve sur scène est toujours la même, avec autant de force et de
nouveauté. Il est d'ailleurs possible que je revienne le printemps prochain en France.
Pourquoi ce succès à ton
avis, et en particulier à Paris ?
Je l'ignore. Il y a tout de même
des endroits aux Etats-Unis où l'impact est comparable à ici : Portland, une partie de
la Louisiane ou Los Angeles par exemple. Mais il est exact qu'il s'agit chez vous d'une
situation tout à fait particulière même si pour ce qui est de la vente de disques, tout
est relatif. Enfin, la raison de tout cela ? L'accueil de la presse y est sans doute pour
quelque chose et peut-être aussi à cause d'un certain héritage culturel, les gens
semblent plus ouverts ici émotionnellement parlant, plus disponibles.
Quel est le plus grand
compliment que l'on pourrait te faire sur ta musique ?
Le plus beau compliment que l'on
pourrait me faire est encore à venir. Ce n'est pas tant un compliment particulier qui me
toucherait que la personne qui me le fera, si quelqu'un comme Paul Mac Cartney me disait
que j'ai écrit une bonne chanson, alors là, oui, je serai comblé.
Et si c'est Dieu lui-même
qui devait te faire le plus beau des compliments lorsque tu te présenteras devant lui ?
Oh!, c'est une blague, cette
question ? "Welcome", voilà ce que j'aimerai lui m'entendre me dire,
"Welcome to my world".
Propos recueillis par
Caroline B.
[No one is really beautiful, l'album] |