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Ragga Story
III

Du reggae au ragga
Tendances mondialistes


On peut espérer, dès lors, que le ragga ne sombre pas dans un modèle homogène et mercantile calqué pour part sur la façon dont l’industrie de la pop music formate ses artistes et ses hits pour un public moutonnier. On peut de toutes façons regretter que, chez les artistes ragga, un discours violent, machiste et homophobe ait remplacé les thèmes traditionnels du reggae. Cette évolution montre que le reggae reste fermement enraciné dans la vie quotidienne jamaïcaine et s’inspire des thèmes vécus. L’évolution du discours, pour certains, n’est d’ailleurs qu’un retour aux sources, les chansons mento ou kumina exaltant déjà la virilité et l’orgueil sexuel. Dans cette interprétation, l’apport du rastafarisme n’aurait été qu’une parenthèse dans l’orientation culturelle et sémantique de la culture populaire jamaïcaine.

On peut aussi expliquer l’évolution du ragga par l’influence de la culture rap, si proche géographiquement, sur une situation urbaine déplorable, marquée par les émeutes, la pauvreté et la drogue. Dans ce contexte, l’homophobie par exemple n’est que l’expression exacerbée d’un sentiment populaire partagé et d’autant mieux ancré qu’il dérive des interdits bibliques. Enfin, cette dérive langagière peut aussi être interprétée comme une résistance à la récupération marketing. Après avoir permis l’identification des foules adolescentes occidentales à des combats humanistes de portée internationale, le reggae deviendrait ainsi – sous la forme du ragga – un repoussoir laissant cette musique aux mauvais garçons, qui n’auraient jamais dû laisser les autres s’en approcher lorsque, au temps du ska et du rock steady, ils proclamaient déjà leur goût pour la baston et la truande.

Quoi qu’il en soit, l’expérimentation stylistique se poursuit. On agrège sous la catégorie reggae un ensemble très disparate de styles et d’artistes qui n’ont parfois en commun qu’une inspiration offerte par les multiples musiques populaires de la Jamaïque. Le hip-hop, la R&B ou le rock continuent de se mélanger avec le reggae qui, finalement, se prête mal aux classifications, au grand dam des maisons de production. "Here comes the hostepper", par exemple, est un morceau de Dancehall-reggae lorsque Ini Kamoze le sort en 1990. Fin 94, Ini Kamoze le sort en version hip-hop – il durcit sa voix et saccade le rythme. "The hostepper" devient alors un tube mondial, des Etats-Unis jusqu’en Europe. On a même entendu le morceau dans certains meetings du RPR lors des Présidentielles de 95. Ini Kamoze s’est ainsi affirmé comme un des principaux acteurs de la synthèse moderniste organisée autour du reggae. A la tête de sa propre maison de production, Selekta, il met en avant des artistes devenus inclassables, comme Chaka Demus, Ninja Man, Johnny P, tous regroupés sur l’album Selekta Showcase 89’. Du Dancehall au hip-hop, la fusion des courants s’organise, soutenue par de vieux routiers comme Sly Dunbar. Il accompagne notamment Ini Kamoze à la batterie sur l’album Me and my gun, sorti en 90.

Cette effervescence donne naissances à des modes et à des danses éphémères, comme le « cool and deadly », buttafly ou « Santa Barbara ». En définitive, la tension entre l’identité jamaïcaine et les tendances mondialistes du reggae constitue une des lignes de fracture du reggae de cette fin de siècle. L’évolution du genre est d’autant plus difficile à prévoir qu’elle se joue désormais autant dans les studios de New York ou de Londres que dans ceux de Kingston. Les artistes non jamaïcains sont presque aussi importants dans le monde du reggae que les Jamaïcains et les rapprochements inédits se multiplient, comme le montre le style bhangramuffin, fusion du reggae et de styles indiens. Aux Etats-Unis, un nouveau revival ska peut être observé, sorte de « ska-core » dubbé et marqué par les influences punk.

Pendant ce temps, des centaines de jeunes raggamuffers continuent de faire le pied de grue devant les douzaines de studios qui peuplent Kingston, attendant patiemment leur tour d’être auditionnés. Il n’est pas nécessaire d’être aussi grand que Bob Marley ou Shabba Ranks pour échapper à la misère. Une belle voix, une rythmique originale ou un don pour l’écriture du texte peuvent suffire pour devenir un reggaeman vivant de son art. La Jamaïque reste – et de loin – le pays qui produit le plus de disque et d’artistes par nombre d’habitants. Environ 200 singles sortent chaque semaine des studios de la capitale. La plupart d’entre eux ne 
sortiront pas de l’île. Personne ne doute que la Jamaïque continuera de danser à son propre rythme, en espérant que le monde suivra.

Kzino


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