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On peut espérer, dès lors, que le ragga ne sombre pas dans un modèle homogène et mercantile calqué pour part sur la façon dont lindustrie de la pop music formate
ses artistes et ses hits pour un public moutonnier. On peut de toutes façons regretter que, chez les artistes ragga, un discours violent, machiste et homophobe ait
remplacé les thèmes traditionnels du reggae. Cette évolution montre que le reggae reste fermement enraciné dans la vie quotidienne jamaïcaine et sinspire des
thèmes vécus. Lévolution du discours, pour certains, nest dailleurs quun retour aux sources, les chansons mento ou kumina exaltant déjà la virilité et lorgueil sexuel. Dans cette interprétation, lapport du rastafarisme naurait été quune parenthèse dans lorientation culturelle et sémantique de la culture populaire
jamaïcaine.
On peut aussi expliquer lévolution du ragga par linfluence de la culture rap, si proche géographiquement, sur une situation urbaine déplorable, marquée par les
émeutes, la pauvreté et la drogue. Dans ce contexte, lhomophobie par exemple nest que lexpression exacerbée dun sentiment populaire partagé et dautant mieux
ancré quil dérive des interdits bibliques. Enfin, cette dérive langagière peut aussi être interprétée comme une résistance à la récupération marketing. Après avoir
permis lidentification des foules adolescentes occidentales à des combats humanistes de portée internationale, le reggae deviendrait ainsi sous la forme du ragga
un repoussoir laissant cette musique aux mauvais garçons, qui nauraient jamais dû laisser les autres sen approcher lorsque, au temps du ska et du rock steady, ils
proclamaient déjà leur goût pour la baston et la truande.
Quoi quil en soit, lexpérimentation stylistique se poursuit. On agrège sous la catégorie reggae un ensemble très disparate de styles et dartistes qui nont parfois en
commun quune inspiration offerte par les multiples musiques populaires de la Jamaïque. Le hip-hop, la R&B ou le rock continuent de se mélanger avec le reggae
qui, finalement, se prête mal aux classifications, au grand dam des maisons de production.
"Here comes the hostepper", par exemple, est un morceau de Dancehall-reggae lorsque Ini Kamoze le sort en 1990. Fin 94, Ini Kamoze le sort en version hip-hop il durcit sa voix et saccade le rythme.
"The hostepper" devient alors un tube mondial, des Etats-Unis jusquen Europe. On a même entendu le morceau dans certains meetings du RPR lors des Présidentielles de 95. Ini Kamoze
sest ainsi affirmé comme un des principaux acteurs de la synthèse moderniste organisée autour du reggae. A la tête de sa propre maison de production, Selekta, il
met en avant des artistes devenus inclassables, comme Chaka Demus, Ninja Man, Johnny P, tous regroupés sur lalbum Selekta Showcase 89. Du Dancehall au
hip-hop, la fusion des courants sorganise, soutenue par de vieux routiers comme Sly Dunbar. Il accompagne notamment Ini Kamoze à la batterie sur lalbum Me
and my gun, sorti en 90.
Cette effervescence donne naissances à des modes et à des danses éphémères, comme le « cool and deadly », buttafly ou « Santa Barbara ». En définitive, la
tension entre lidentité jamaïcaine et les tendances mondialistes du reggae constitue une des lignes de fracture du reggae de cette fin de siècle. Lévolution du genre
est dautant plus difficile à prévoir quelle se joue désormais autant dans les studios de New York ou de Londres que dans ceux de Kingston. Les artistes non
jamaïcains sont presque aussi importants dans le monde du reggae que les Jamaïcains et les rapprochements inédits se multiplient, comme le montre le style
bhangramuffin, fusion du reggae et de styles indiens. Aux Etats-Unis, un nouveau revival ska peut être observé, sorte de « ska-core » dubbé et marqué par les
influences punk.
Pendant ce temps, des centaines de jeunes raggamuffers continuent de faire le pied de grue devant les douzaines de studios qui peuplent Kingston, attendant
patiemment leur tour dêtre auditionnés. Il nest pas nécessaire dêtre aussi grand que Bob Marley ou Shabba Ranks pour échapper à la misère. Une belle voix, une
rythmique originale ou un don pour lécriture du texte peuvent suffire pour devenir un reggaeman vivant de son art. La Jamaïque reste et de loin le pays qui
produit le plus de disque et dartistes par nombre dhabitants. Environ 200 singles sortent chaque semaine des studios de la capitale. La plupart dentre eux ne
sortiront pas de lîle. Personne ne doute que la Jamaïque continuera de danser à son propre rythme, en espérant que le monde suivra.
Kzino |