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La violence qui a récemment enflammé la Côte d'Ivoire a montré
de façon cruelle combien le rôle des artistes engagés est
à la fois crucial et dérisoire. Dérisoire : le Fakoly n'aura
pu éviter aucun crime, aucun viol, aucune folie. Crucial :
l'engagement et les discours du Fakoly servent depuis longtemps
de chants de ralliement pour les démocrates et les progressistes
de tous pays, en Côte d'Ivoire et au-delà. Lui qui prêche
depuis des années l'absolue nécessité d'accélérer la marche
de l'Afrique vers la démocratie se retrouve donc en témoin
impuissant des chocs éthniques orchestrés par des responsables
politiques sans scrupules, décidés à conserver leurs privilèges
à tout prix. Il fut parmi les premiers à dénoncer l'exclusion
de Ouattara du jeu politique, s'opposant ainsi à la mesure
de l'Ivoirité instaurée par l'ex- président Henri Konan Bédié
à la veille des élections de 1995. L'album Cours d'histoire,
sorti en 2000, avait pour objectif d'affirmer l'unité du peuple
ivoirien, quelle que soit l'origine des uns et des autres
:
"C'est en 1893 que ce territoire fut
baptisé Côte d'Ivoire.
Donc tous ceux dont les ancêtres sont nés après cette date
sont ivoiriens.
Arrêtez les blas blas partisans pour éviter de mettre en péril
l'unité nationale."
(Nationalité)
Griot moderne, opposé aux puissants alors que le griot traditionnel
servait le pouvoir en chantant sa légende, Tiken Jah Fakoly
exprime sa révolte et son désir de justice en dioula (la langue
des commerçants mandingues), sa langue natale, en français
et en anglais, comme pour toucher un maximum de personnes,
comme pour alerter le monde entier sur la situation d'un continent
toujours menacé d'indifférence. Auteur compositeur et interprète,
Tiken Jah s'est imposé en deux albums authentiques, inspirés
et impeccables, Mangercratie et Cours d'histoire.
Indissociables et complémentaires, ces deux œuvres se font
écho dans leurs thèmes et dans leur rythme. Corruption, ethnocentrisme,
pouvoir arbitraire, clientélisme, pauvreté, relations nord-sud
: Tiken Jah analyse avec sobriété et intelligence les maux
qui frappent son pays et son continent, décortiquant notamment
dans Toubadou, les formes successives de domination
imposées par les pays occidentaux :
"Ils ne font rien pour rien
Ils sont venus d'abord en explorateurs
ensuite en missionnaires, après en
colonisateurs, puis en coopérants
Ajourd'hui, après avoir dévalué notre
monnaie, ils reviennent pour tout
racheter sous l'étiquette des
investisseurs
dans ce cas, qu'allons-nous laisser à nos
enfants, la colonisation ?"
Son premier album, Mangercratie (1999), prônait un
pouvoir permettant à tous d'être traité et soigné dans l'égalité
: "On a vu toutes les autres craties maintenant on veut la
mangercratie ou rien". Porte-parole, le reggaeman sait inventer
les mots et les formules qui feront mouche. Dans la lignée
d'Alpha Blondy (qu'il considère comme son "frère aîné"), Tiken
Jah marrie un héritage complexe, fait de racines africaines,
de références jamaïcaines et de culture francophone. Soutenu
par son groupe les Djelys et par des choristes à la voix cristalline,
Tiken Jah joue un reggae roots lancinant, mélancolique et
beau, très personnel et créatif.
Pris de vertiges devant la facilité avec laquelle l'horreur
peut s'inviter dans la vie quotidienne, la communauté ivoirienne,
les amateurs de reggae et tous ceux qui voient un peu plus
loin que le bout de leur rue entendront avec espoir les chants
du Fakoly. Si le talent et la bonté suffisaient à faire élire
un homme, Tiken Jah serait déjà président de la Côte d'Ivoire,
et, libéré des bruits de bottes, ce pays ne bruisserait que
de mélodies douces et festives.
Kzino
Alpha
Blondy
(chronique Flu)
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