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Prince
The Rainbow Children
(NPG Records)


Ceux qui avaient enterré hâtivement l'Artiste Anciennement appelé PRINCE, le Love Symbol, le nain de Minneapolis, seront fâchés d'apprendre que celui est de retour dans les bacs et avec un disque qui n'a rien à envier à ses meilleures productions. Après l'éclectique et désordonné Rave Unto the Joy Fantastic (voir critique), premier jalon de son ère post-Warner, et une succession de livraisons plus ou moins réussies mais toujours précieuses (The Gold Experience, Emancipation), les fans avaient pris l'habitude avec Prince de séparer le bon grain de l'ivraie et de ne retenir parmi ses productions toujours nombreuses (quelque chose comme 25 albums officiels depuis son début de carrière) que les titres qui valaient réellement la peine.

De côté, ils laissaient volontiers de larges pants d'une œuvre de plus en plus foutraque et de moins en moins cohérente. Avec The Rainbow Children, Prince (qui récupère pour l'occasion son patronyme et dont le vieux rival Bambi a rendu définitivement les armes cette année) entre enfin dans un siècle qu'il avait appelé de ses vœux visionnaires bien avant la concurrence (le single 1999).

Sorti sûrement des archives les plus récentes du maître de Paisley Park, the Rainbow Children s'inscrit directement dans la meilleure veine de l'Artiste pour tout un tas de raisons :

- The Rainbow Children est un album concept qui se tient (ce n'était pas si fréquent depuis Graffiti Bridge) de la plage 1 à la plage 14, dans une unité de ton remarquable. Prince avait pêché dans les années 90 par manque de concision et de suite dans les idées. Les albums étaient faits de bric et de broc et les obsessions du lutin (le sexe, l'amour, la religion, la liberté pour faire simple) y apparaissaient diluées dans un discours qui n'arrivait plus à accompagner l'ensemble du propos, entrecoupé de longs jams sans queue ni tête et tombant comme des cheveux sur la soupe. On peut considérer avec le recul que ses œuvres majeures se sont toujours nourries d'un projet artistique unitaire, qu'il s'agisse d'une trame romanesque (Sign O the Times), d'un support cinématographique plus ou moins fort (Purple Rain, Graffiti Bridge, Parade) ou d'un discours politique ou poétique précis (Around the Worl in A day, Dirty Mind). Le contenu de Rainbow Children vaut ce qu'il vaut (un patchwork afro-religieux que d'aucuns trouveront indigeste) mais il relie les titres les uns aux autres avec force et détermination pour conférer une direction claire et qui sert de bout en bout le projet musical.

- The Rainbow Children est un album de musique funk de haute tenue qui confirme si c'était encore à confirmer que Prince est le plus grand artiste noir des trente dernières années, le digne héritier de James Brown et capable, sur une collection de chansons, de synthétiser les grands courants musicaux que sont le funk, le jazz, le gospel et le rap au service du rythme, de l'émotion et de la danse. Là où ses précédentes tentatives échouaient à mêler rap, soul et funk, The Rainbow Children est une réussite pleine et entière qui alterne des instants jazzy, des séquences rapées, des digressions funky et des mélodies pop. L'artiste n'est jamais aussi à son aise que lorsqu'il virevolte d'un genre à l'autre, souvent au sein d'un même morceau, et arrive à réunir le tout autour de la sensualité et de l'érotisme dont il a fait sa marque de fabrique depuis ses débuts. Des morceaux comme Mellow ou 1+1+1 is 3 sont de parfait exemples du grand écart réalisé entre différents courants et époques musicaux sur lesquels Prince arrive à naviguer avec aisance pour inventer au final une forme tout à fait singulière, traditionnelle à bien des égards (le chant de crooner à la Arthur Lee, les flûtes de pan, les claviers 70s, la basse lourde Motown et les chœurs de paroisse) mais surtout pionnière (ponts synthétiques, scratchs et voix vocoder) et jamais entendue ailleurs. Aussi le disque apparaît-il, sans qu'on soit accusé d'ethno-analyse, comme un magnifique manifeste afro qui pourrait rester parmi les grands disques de synthèse laissés au siècle par cette communauté.

- The Rainbow Children est un disque d'homme libre et cela se sent. Après la grisaille des dernières années Warner, The Rainbow Children, plus encore que le précédent album qui avait la joie forcée des libérations anticipées, sonne comme une renaissance au monde et un hymne à la joie. The sensual everafter, le délirant Wedding Feast ou le somptueux She loves me for me sont des titres résolument optimistes et enjoués qui renouent avec la fibre énergique, élégiaque ou/et dansante des débuts. Prince est libre et fait la musique qu'il entend : une musique combative, souveraine et qui ne prend plus comme objet sa propre émancipation. Les thèmes abordés sont plus légers que par le passé, plus parasités par ces discours fatigants à force d'être ressassés concernant sa libération, sa situation d'esclave des maisons de disques et son amertume. Libéré de lui-même, Prince s'intéresse de nouveau aux autres. Rainbow Children nous offre un chanteur qui œuvre au bien de la communauté entière et propose à partir d'un discours politique rapporté par une voix off robotique et oppressante (le fameux vocoder utilisé comme jamais auparavant), des envolées vers des mondes meilleurs, terrestres, imaginaires (Digital Garden) ou paradisiaques (The everlasting now) plus inspirées les unes que les autres. Le retour de la spiritualité et de la foi sonne aussi à ce stade de l'œuvre comme un aveu d'optimisme, étant entendu que chez Prince l'au-delà a toujours fait office de lieu du bonheur et d'unique possibilité de rédemption (en dehors de l'amour sexabsolu rencontré au fil des albums et des rencontres féminines).

- Prince y est omnipotent et soutenu par un groupe tribu efficace et contrôlé dans ses excès de zèle. Le chant est hallucinant de justesse et de variété (piste 13) et les trouvailles de production (l'entrée de Family Name par exemple) toutes mises au service de la chanson. Rave Un2 the Joy Fantastic souffrait d'une direction de groupe peut-être trop lâche et du large champ donné aux instruments et solistes jazz. Dans The Rainbow Children, Prince redevient le principal artisan de sa musique. En muselant ses équipiers, il discipline son inspiration et mène chaque morceau de main de maître tout en réussissant à s'appuyer sur les immenses qualités d'un Larry Graham Junior, bassiste support de longue date, ou du phénoménal John Blackwell à la batterie. La section rythmique est d'ailleurs irréprochable sur l'ensemble du disque et renforcée dans sa puissance par des parties de guitares électriques, assurées par Prince lui-même, qu'on n'avait pas entendues si puissantes depuis Purple Rain (la fin de Family Name, l'entame de the Everlasting Now).

Pour conclure ce rapide survol d'un disque massue, ajoutons que The Rainbow Children s'achève sur l'un des plus beaux titres de l'artiste et chanson de saison : Last December. Merveille parmi les merveilles de quelques minutes, entamée en slow et poursuivie dans un déluge d'électricité, de claviers et de batterie, la chanson augure à elle seule du retour du Kid de Minneapolis au premier plan d'une bonne demie douzaine de genres musicaux. Prince y tient ses propos hautement signifiants : "Did u ever find a reason why u had to die ? Or did u just plan on leaving without wondering why ? Was it everything it seemed ? or did it feel like a dream ? did u feel redeemed ? " et sans doute applicables à sa propre "expérience interdite".

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