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Untold Things
Jocelyn Pook


Puristes s'abstenir. Bien que paru sur Real World, le très estimable label créé par Peter Gabriel, qui propose, comme chacun sait, des artistes estampillés "world music" comme le défunt Nusrat Fateh Ali Khan, Geoffrey Oryema, les tambourinaires du Burundi (pour ne citer que les plus connus) et bien d'autres artistes, chanteurs et musiciens des quatre coins du globe, Untold Things de Jocelyn Pook n'a de commun avec la world music que ce que le label essaye d'en faire depuis sa création, c'est à dire l'expression d'un métissage. Métissage total, absolu, qui abolit les limites de l'espace et du temps.

A l'instar de Lisa Gerrard avec Dead Can Dance, tendance que celle-ci n'a cessé d'affirmer depuis le début de sa carrière solo (The Mirror Pool, Duality), et ses B.O de films (Gladiator, The Insider), Jocelyn Pook compose une musique extrême et envoûtante, nourrie des réminiscences de compositions classiques (plain-chant, musiques du Moyen age et de la Renaissance) et de l'influence des musiques traditionnelles d'Asie, d'Europe et d'Afrique. Employant volontiers des instruments inhabituels, en l'occurrence le psautier et le shaum, harpe et hautbois médiévaux, mais aussi le quanum, un sitar du moyen-orient, elle partage également avec sa "sœur" australienne un goût pour une imagerie symbolique héritée de la dualité sacré - profane. Les titres parlent d'eux-mêmes, Dyonisus, Hell, Fire and Damnation, Saints and Sinners, Yellow Fever Psalm, voyage dans un bréviaire aux riches enluminures, récit de voyages aux frontières de pays inconnus.

Pourtant, Jocelyn Pook n'est ni une plagiaire, elle ne pourrait en aucun cas être estampillée "gothique", ni une débutante en la matière. Untold Things est le résultat d'un parcours aussi étrange que composite. Musicienne de formation classique, cette jeune anglaise étudie le piano et la viole et, après avoir été diplômée de la très prestigieuse Guidhall School of Music and Drama, elle intègre … les Communards (Jimmy Summerville, les années 80, vous vous souvenez ?) et entame avec le groupe une tournée de trois ans. Aussi bien attirée par le rock, elle a travaillé avec Nick Cave, Massive Attack ou PJ Harvey, que par l'illustration musicale contemporaine, elle s'oriente vers la composition scénique, compagnie de danse et de théâtre faisant appel à son imagination sonore à la fois expressive et inquiétante. Point culminant de cette recherche, elle signe la B.O d'Eyes Wide Shut, le testament opaque et angoissé de Stanley Kubrick.

Quoi que l'on puisse penser de cette dernière œuvre moribonde du grand réalisateur, la musique de Jocelyn Pook y était indéniablement présente, trop même peut-être. Grandiloquent, Untold Things peut l'être parfois, comme ce Take Off your Veil qui s'emballe dans une surcharge de superpositions de voix et de rythmes. L'album est parfois presque trop complexe tant l'on sent que Jocelyn Pook peaufine ses œuvres jusqu'à l'obsession, parfois presque inhumain à force de rechercher la beauté mais en règle générale, il évite les écueils de la vulgarité des musiques dites "hybrides" ou "New Age". Si Jocelyn Pook arrive à déjouer ces pièges, c'est sans doute grâce à son amour inconditionnel de la voix humaine. Polymorphes, extatiques, elle emploie ces voix comme des instruments à part entière, se passant presque de langage articulé ou le réinventant en une langue primitive, initiale, aussi proche des dieux que des hommes, autre point commun avec Lisa Gerrard. Samplant de nombreux extraits de chants traditionnels, mélopées tatares, persanes, elles les associe aux lignes vocales de ses chanteurs invités, la soprano Melanie Pappenheim, Parvin Cox ou l'étonnant chanteur indien Manickam Yogeswaran, les mêlant inextricablement, puis les scindant en un perpétuel appel. Meilleur exemple de ce travail unique, un titre comme The Last Day, s'il l'on ne devait n'en garder qu'un, est un petit chef d'œuvre d'émotion. Les cordes entament une mélopée hébraïque, de celles dont s'est souvenu Malher dans ses symphonies, et l'habillent comme lui de manière classique. Puis le chant s'élance, grave, Shadai Emor Na Daile-Galuteinu, prière gutturale et poignante des Juifs du Yémen, puis une autre voix s'élève, haute celle-là, angélique et pure soprano qui suit et reprend la mélodie. Par la ruse, Jocelyn Pook réussit ainsi l'impossible, la rencontre entre l'orient et l'occident nous plonge dans un songe d'églises orthodoxes, de prairies se déroulant à perte de vue, ou d'un culte lunaire, une nuit d'été, ou d'un mirage né des sables du désert, ou de tout autre chose… cet ailleurs inaccessible que notre cœur et nos sens désirent.

Caroline Bodin

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