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Bien avant les célébrations officielles du dixième anniversaire
de la mort de Serge Gainsbourg, deux artistes, l'américain
fondateur du label Tzadik John
Zorn et l'australien Mick Harvey (guitariste des Bad Seeds
de Nick Cave et de PJ Harvey) avaient tenu, il y a quelques
années, et à leur manière, à rendre hommage au chanteur français.
Le premier, jazzman immense, et patron d'un label qui entend
faire connaître aux juifs les prolongements modernes et brillants
de leur ancestrale culture (la même collection rend hommage
à Marc Bolan du TREX et à Burt Bacharach) a invité un ensemble
d'interprètes ou de groupes américains ou étrangers à reprendre
dans leur version originale (en français donc) un titre de
Serge Gainsbourg. L'expérience a donné vie à un double CD
composé d'une vingtaine de titres parmi lesquels on retrouve
des interprètes prestigieux (Elysian Fields pour les Amours
Perdues, Marc Ribot Black Trombone, les Blonde
Redhead la Chanson de Slogan, Fred Frith La Ballade
de Melody Nelson, Wayne Horvitz Bonnie and Clyde)
ou moins connus (Mike Patton Ford Mustang, Cibo Matto
Je t'aime moi non plus). L'ensemble est parfait de
précision et de maîtrise et renvoie Gainsbourg à ce qu'il
était : un compositeur infiniment classieux et délicat. La
plupart des interprètes choisissent d'être infidèles au chanteur
français et de reprendre à leur compte l'univers ambigu et
pervers de Gainsbourg. Kramer, sur 69 année érotique,
ajoute ainsi des cris d'enfants à la sensualité du titre.
La judéité musicale du compositeur n'est pas évidente et on
se doute que Zorn a voulu avant tout, en compositeur inspiré,
tirer son chapeau à un homme qui a su, comme lui, infiltrer
presque tous les genres musicaux en conservant, autour de
son personnage, une identité, une certaine cohérence dans
le ton et dans l'écriture. Parmi les grandes réussites du
disque, qui en compte de nombreuses, on retiendra une formidable
version totalement déjantée de l'Homme à la Tête de Chou
par le percussionniste et chanteur japonais Yoshida Tatsuya
et l'admirable reprise des Sucettes à l'anis de Jon
pour voix et harmonium qui ferait passer la France Gall de
l'époque pour une sexagénaire. Zorn reprend lui-même la surréaliste
chanson Contact, titre peu connu de Gainsbourg, à la
sauce expérimentale. Inquiétant.
L'ensemble est donc très séduisant et offre une réelle lecture
de l'œuvre de Gainsbourg par une génération d'artistes d'avant
garde. La folie de Gainsbourg et la complexité de ses compositions
sont particulièrement éclairées par des musiciens qui viennent
pour la plupart du jazz ou du rock cérébral new-yorkais. L'interprétation
en français, avec une pointe d'accent américain, ajoute un
charme sexy que n'aurait sûrement pas renié l'auteur et, pour
nous français, un exotisme qui est pour beaucoup, dans l'autre
sens, dans le succès du français à l'étranger.
La démarche de Mick Harvey, par delà l'hommage, est assez
différente de celle de Zorn. Le guitariste australien a voulu
grosso modo être pour Gainsbourg ce que Scott Walker
a été dans les années 70 à Jacques Brel : un passeur et un
traducteur. Les chansons qui composent les deux CD de reprises
de Gainsbourg sung in English sont adaptées fidèlement et
bénéficient de traduction extrêmement appliquées et précises.
La production est moderne et enrichie d'arrangements souvent
somptueux, parfois pompeux, qui ont pour objectif de rendre
Gainsbourg accessible au plus grand nombre Outre Manche. La
voix de Mick Harvey agit par mimétisme et offre un décalque
saisissant de la voix du chanteur français, sans parvenir
toutefois à rendre tout le cynisme et l'amertume du grain
original. Le premier disque reprend les chansons les plus
connues de Gainsbourg et invite, là où il y a lieu, l'ex compagne
de Nick Cave, la chanteuse Anita Lane, à interpréter les parties
féminines. Le duo est particulièrement efficace sur l'excellente
version de Bonnie& Clyde ou encore sur Ford Mustang.
Harvey paraît finalement moins à l'aise sur les chansons pop
de Serge Gainsbourg (Initials BB, Harley Davidson)
que lorsqu'il parvient à s'affranchir des modèles initiaux
et à donner sa propre lecture des chansons (Jazz in the
Ravine).
A cet égard, le second disque, Pink Elephants, et à l'exception
notable de I Have Come to Tell You I'm Going impeccable,
est plus intéressant que le premier. Composé de chansons moins
évidentes et moins connues (Black Seaweed superbe,
Hotel Specific, Scenic Railway), le disque trouve
enfin une voie originale. Harvey s'identifie parfaitement
à Gainsbourg et s'accapare enfin son univers voluptueux. Comic
Strip est enrichie de samples et de bruits bizarres qui
la rendent peut-être meilleure que l'originale. La Javanaise
vaut le détour pour son côté kitsch de Montmartre et fera
rire tous vos copains. Quant à Manon, elle n'arrive
pas à faire oublier la reprise interprétée par Jarvis Cocker
de Pulp sur l'album Masters of the Universe.
On s'amusera utilement à comparer les deux séries de titres
et à mesurer la différence des deux approches : fidélité pour
l'une et audace pour l'autre, mais plaisir de l'oreille dans
tous les cas et re-découverte originale d'un univers singulier.
Myosotis
Le "mur"
de gainsbourg
John
Zorn "Live in Tapei"
(chronique Flu)
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