Des "drames musicaux". Voilà comment Wagner envisageait ses
opéras. Se prétendant davantage poète que musicien, écrivant
lui-même le texte de ses livrets, dirigeant ses créations avec
une rare irrascibilité, il s'évertua dans la seconde moitié
du XIXe siècle à casser la structure classique d'un genre qui,
jusque là, visait surtout à ménager les transitions entre deux
arias. Durant le siècle qui suivit, Leos Janacek, Sergueï Prokoviev,
Igor Stravinski pour ne citer qu'eux, ont eux aussi insisté
sur la dimension scénique de leurs œuvres, n'hésitant pas à
en co-signer les livrets. Aujourd'hui, le Hongrois Peter Eötvös
descend tout droit de cette lignée de compositeurs-librettistes
pour qui il s'agit avant tout, en une musique, un texte et un
espace, de mettre en œuvre un drame.
Une
musique : rien n'est moins sûr. En un siècle et demi, les techniques
d'écriture lyrique se sont complexifiées et Eötvös y a pris
sa part. Ce musicien précoce, qui compose ses premières pièces
à l'âge de quatorze ans, se sent à l'étroit dans les couloirs
de l'Académie Ferenç Liszt de Budapest où ses œuvres sont jugées
dangereusement "capitalistes". Influencé par l'écoute clandestine
du jazz et des premiers accords de musique rock qui résonnent
outre-Atlantique, il se met rapidement à composer pour le cinéma
et la télévision. A la fin des années soixante, le studio électronique
de la Westdeutscher Rundfunk à Cologne (République fédérale
d'Allemagne) constitue pour lui une planche de salut. Grâce
à l'invitation du compositeur allemand Karlheinz Stockhausen,
il y entame une recherche qu'il poursuivra à Paris, au sein
de l'Ircam puis à la tête de l'Ensemble intercontemporain. A
partir de 1991, il se consacre entièrement à la composition.
"Avoir quitté Paris a produit une libération psychologique",
affirme-t-il. Six ans plus tard, son opéra Trois sœurs,
dans sa version donnée à l'Opéra national de Lyon puis au Théâtre
du Châtelet à Paris, multiplie les audaces. Notamment, l'orchestre
philharmonique y est scindé en deux : à la fosse, Kent Nagano
dirige un "ensemble" de dix-huit musiciens ; tandis qu'Eötvös,
derrière la scène, orchestre une "musique complémentaire" jouée
par les cinquante interprètes qui complètent la formation.
Deux musiques plutôt qu'une, donc. Un tel dispositif entend
se mettre au service d'un texte. Ou plutôt de la réécriture
d'un texte : celle, menée par le compositeur lui-même, de
la pièce éponyme d'Anton Tchékhov créée en 1901. Alors que
le drame de Tchékhov est temporellement découpé en quatre
actes, l'opéra d'Eötvös se compose d'un prologue et trois
"séquences" évoquant sans chronologie les moments-clés du
drame. A partir de cette pièce sans action où les nombreux
personnages sont en attente d'un hypothétique salut qui ne
viendra jamais, il était nécessaire, selon Eötvös, de "concentrer
le texte sur l'essentiel, pour laisser la place à la musique".
Dès lors peuvent dialoguer les deux orchestres. Le premier,
"dont la faible intensité et le raffinement coloré autorisent
une écriture vocale qui s'harmonise avec le niveau sonore
de la pièce de Tchékhov" ; et le second, qui sert pour "diversifier
la couleur du petit orchestre" ou, au besoin, pour "agrandir
l'espace acoustique" comme dans une musique de film au moment
où le plan s'élargit.
Car
dans Trois sœurs, l'espace s'ouvre et se referme sans
cesse. Point d'horizon, mais trois larges pans peints par
le plasticien Natsuyuki Nakanishi et coulissant en fond de
scène, selon un déroulé mis au point par le metteur en scène
Ushio Amagatsu. L'énigmatique modèle et couturière Sayoko
Yamagushi, auteur de costumes et maquillages absolument somptueux
et résolument modernes, vient clore cette trilogie japonaise
à laquelle Eötvös a tenu à confier la dimension visuelle et
spatiale de son œuvre. C'est en effet sa fascination pour
le théâtre kabuki, apparu dans l'archipel nippon au XVIIe
siècle, qui a soufflé au compositeur le choix ambitieux de
quatre hommes au registre de haute-contre pour incarner les
quatre rôles principaux, tous féminins : les trois sœurs et
la serveuse Natacha. "Il y a toujours une tension supplémentaire
lorsqu'un homme joue une femme", remarque-t-il. Certaines
scènes de l'opéra vues au Châtelet en novembre lui donnent
raison : enserrées dans les bras de leur amant ou abandonnées
par lui, les sœurs affectent tantôt un regard, tantôt un geste
de vierge éperdue. A la fin de chaque "séquence" de l'œuvre,
le comble du trouble est atteint quand leur corps tout entier
semble devenir féminin.
Benjamin
Bibas
Un
siècle de musique hongroise... Lire
l'article
Réagissez
à cette chronique sur le
forum de Flu
---
|
|
Trois sœurs, opéra
en trois séquences de Peter Eötvös représenté au Théâtre du
Châtelet (Paris) les 6, 8, 10, 12 et 13 novembre 2001. Livret
: Claus H. Henneberg et Peter Eötvös, d'après Les Trois Sœurs
d'Anton Tchekhov. Orchestre philharmonique de Radio France,
dirigé par Kent Nagano et Peter Eötvös. Mise en scène : Ushio
Amagatsu. Avec Gary Boyce, Alain Aubin, Bejun Mehta, Oleg
Riabets, Peter Hall…
---
|