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Deux musiques pour un opéra
[
Trois sœurs de Peter Eötvös]


En France, l'actualité de l'opéra contemporain est dense ces derniers temps. Il est permis de s'en réjouir tant ce genre, favorisant les rencontres entre artistes de différentes origines et de différentes disciplines, est un lieu de renouvellement des codes de la création. L'opéra Trois sœurs du compositeur hongrois Peter Eötvös, créé à Lyon en 1998 et repris au Théâtre du Châtelet (Paris) dans la même production en novembre dernier, multiplie lui aussi les innovations.
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Des "drames musicaux". Voilà comment Wagner envisageait ses opéras. Se prétendant davantage poète que musicien, écrivant lui-même le texte de ses livrets, dirigeant ses créations avec une rare irrascibilité, il s'évertua dans la seconde moitié du XIXe siècle à casser la structure classique d'un genre qui, jusque là, visait surtout à ménager les transitions entre deux arias. Durant le siècle qui suivit, Leos Janacek, Sergueï Prokoviev, Igor Stravinski pour ne citer qu'eux, ont eux aussi insisté sur la dimension scénique de leurs œuvres, n'hésitant pas à en co-signer les livrets. Aujourd'hui, le Hongrois Peter Eötvös descend tout droit de cette lignée de compositeurs-librettistes pour qui il s'agit avant tout, en une musique, un texte et un espace, de mettre en œuvre un drame.

Une musique : rien n'est moins sûr. En un siècle et demi, les techniques d'écriture lyrique se sont complexifiées et Eötvös y a pris sa part. Ce musicien précoce, qui compose ses premières pièces à l'âge de quatorze ans, se sent à l'étroit dans les couloirs de l'Académie Ferenç Liszt de Budapest où ses œuvres sont jugées dangereusement "capitalistes". Influencé par l'écoute clandestine du jazz et des premiers accords de musique rock qui résonnent outre-Atlantique, il se met rapidement à composer pour le cinéma et la télévision. A la fin des années soixante, le studio électronique de la Westdeutscher Rundfunk à Cologne (République fédérale d'Allemagne) constitue pour lui une planche de salut. Grâce à l'invitation du compositeur allemand Karlheinz Stockhausen, il y entame une recherche qu'il poursuivra à Paris, au sein de l'Ircam puis à la tête de l'Ensemble intercontemporain. A partir de 1991, il se consacre entièrement à la composition. "Avoir quitté Paris a produit une libération psychologique", affirme-t-il. Six ans plus tard, son opéra Trois sœurs, dans sa version donnée à l'Opéra national de Lyon puis au Théâtre du Châtelet à Paris, multiplie les audaces. Notamment, l'orchestre philharmonique y est scindé en deux : à la fosse, Kent Nagano dirige un "ensemble" de dix-huit musiciens ; tandis qu'Eötvös, derrière la scène, orchestre une "musique complémentaire" jouée par les cinquante interprètes qui complètent la formation.

Deux musiques plutôt qu'une, donc. Un tel dispositif entend se mettre au service d'un texte. Ou plutôt de la réécriture d'un texte : celle, menée par le compositeur lui-même, de la pièce éponyme d'Anton Tchékhov créée en 1901. Alors que le drame de Tchékhov est temporellement découpé en quatre actes, l'opéra d'Eötvös se compose d'un prologue et trois "séquences" évoquant sans chronologie les moments-clés du drame. A partir de cette pièce sans action où les nombreux personnages sont en attente d'un hypothétique salut qui ne viendra jamais, il était nécessaire, selon Eötvös, de "concentrer le texte sur l'essentiel, pour laisser la place à la musique". Dès lors peuvent dialoguer les deux orchestres. Le premier, "dont la faible intensité et le raffinement coloré autorisent une écriture vocale qui s'harmonise avec le niveau sonore de la pièce de Tchékhov" ; et le second, qui sert pour "diversifier la couleur du petit orchestre" ou, au besoin, pour "agrandir l'espace acoustique" comme dans une musique de film au moment où le plan s'élargit.

Car dans Trois sœurs, l'espace s'ouvre et se referme sans cesse. Point d'horizon, mais trois larges pans peints par le plasticien Natsuyuki Nakanishi et coulissant en fond de scène, selon un déroulé mis au point par le metteur en scène Ushio Amagatsu. L'énigmatique modèle et couturière Sayoko Yamagushi, auteur de costumes et maquillages absolument somptueux et résolument modernes, vient clore cette trilogie japonaise à laquelle Eötvös a tenu à confier la dimension visuelle et spatiale de son œuvre. C'est en effet sa fascination pour le théâtre kabuki, apparu dans l'archipel nippon au XVIIe siècle, qui a soufflé au compositeur le choix ambitieux de quatre hommes au registre de haute-contre pour incarner les quatre rôles principaux, tous féminins : les trois sœurs et la serveuse Natacha. "Il y a toujours une tension supplémentaire lorsqu'un homme joue une femme", remarque-t-il. Certaines scènes de l'opéra vues au Châtelet en novembre lui donnent raison : enserrées dans les bras de leur amant ou abandonnées par lui, les sœurs affectent tantôt un regard, tantôt un geste de vierge éperdue. A la fin de chaque "séquence" de l'œuvre, le comble du trouble est atteint quand leur corps tout entier semble devenir féminin.

Benjamin Bibas

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Trois sœurs, opéra en trois séquences de Peter Eötvös représenté au Théâtre du Châtelet (Paris) les 6, 8, 10, 12 et 13 novembre 2001. Livret : Claus H. Henneberg et Peter Eötvös, d'après Les Trois Sœurs d'Anton Tchekhov. Orchestre philharmonique de Radio France, dirigé par Kent Nagano et Peter Eötvös. Mise en scène : Ushio Amagatsu. Avec Gary Boyce, Alain Aubin, Bejun Mehta, Oleg Riabets, Peter Hall…

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