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ENCRE
encre
(clapping music / chronowax)


33 minutes. Le temps d'un bref soupir de soulagement. Sur la pochette un torse nu dans une position instable, une chrysalide humaine aux contours écorchés, rappelle le peintre Egon Shiele. Une dramaturgie adéquate pour une image à la beauté convulsive symbolisant bien le contenu : âpre, amer, en transformation. Instigateur d'une dragée qui a bien du mal à passer au premier abord, Encre se révèle au fur et à mesure comme le plus efficace des traitements contre le négativisme chronique.

Seul le Play Blessure de Bashung sorti au début des années 80 décrivait aussi brutalement les histoires d'amour tordues, tout en proposant une réelle ambition musicale. A l'époque, croiser les ténébreux de Joy Division aux canons de la variété française n'était pas chose courante. Encre réitère l'exploit vingt années plus tard en croisant minimalisme ovalien (tout en craquelures et brisures), free rock torturé (piqué chez hint), brutalité sèche Bill Galahanienne, et trompettes à la Arab Strap. Des influences lourdes de sens pour ceux qui les fréquentent depuis leurs premiers balbutiements. On ne badine pas avec ceux qui sont revenus de tout à l'age ou d'autres découvrent la vie assis dans l'amphi de la fac.

Une trame résolument dépressive, sale, des cliquetis robotiques, des arpèges de guitares hoodiennes incrustent un climat malsain à peine troublé par des parties vocales aux phrases brutes de décoffrage, tortueuses et torturées. Extrait : " vas y trouves en un autre/ moi j'attends que ça/ pour lui sauter à la gueule/ et revenir encore une fois ", premières salves verbales de ce bout d'homme au romantisme urbain. Ces huit petites morsures content les désastres du quotidien, des plus infinitésimaux aux plus gravissimes, soit autant de traces de morsures liées à une solide expérience du mal être. Une harmonie singulière développée sur ce 8 titres sépulcral, tout en violence contenue et rage rentrée.

Il faut donc beaucoup de ténacité, comme au temps de Loveless des Bloody Valentine ou des riffs douloureux de God Machine, pour regarder Encre en face. Il faut être revenu de tout pour ne pas être effrayé par la lucidité déployée sur cet album inclassable ; sans ressentir un malaise intérieur immense, sans ressentir le poids de nos regrets ou nos coups bas. Yann Tambour (l'homme derrière Encre) secoue les couteaux enfoncés dans nos cerveaux blessés. Les plus sensibles d'entre vous se retrouveront vite à l'hôpital de Fourqueux, ville abritant le jeune label Clapping Music et responsable ici d'une des sorties les plus prometteuse de cette année. Un album dont l'impact pourrait bien bouleverser un pan entier de la traditionnelle chanson française encore engraissée par trop de fioritures.

Kwuti

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