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Big Youth
Natty Universal Dread
(1973-1979)

Blood and Fire, 2001

"Say the ital vital, so the ital galore
me say the ital vital an' the ital galore
so the dedders get a blow
ital on the go
me kick up, pick up stuff y'know
natty dreadlock dread
'Im dread with the riddim"

Décidément, Jah est bon avec nous. Il a rassemblé dans un épatant coffret les meilleures productions du plus funky des deejays roots. Big Youth, c'est un style déjanté, inimitable, fait de cris, d'exclamations, d'interjections, de souffles, d'onomatopées. Il interpelle le public ou son orchestre, parle en écho à toutes les voix qui peuplent les chansons qu'il remixe, dans une joyeuse confusion qui relève du grand art. L'intro de Hot Stock est typique de son style. "Uunh ! Hot stocks ! Introducing the man Gregory Isaacs. The man Leroy Sibbles. And I the man Big Youth. Say how are you feeling, Gregory ? I'm all right ! And how are you feeling, Leroy ? I'm o.k ! " Boum, c'est parti, et c'est pas prêt de s'arrêter. Vous en aurez pour vos thunes : Le coffret comprend une cinquantaine de morceaux, répartis par période sur trois disques : Hot stock (1973), Reggae phenomenom (73-75) et Hotter fire (75-79).

Big Youth, c'est le rasta dans toute sa splendeur, exubérant, rigolard, déjanté et trois fois chevelu, engagé mais cool, radical sur le fond et la forme, pas du genre cross over comme Bob Marley (2° période). Big Youth est peu connu en dehors du cercle des amateurs de reggae, où son aura est forte. Il danse comme un fou, comme un indien, comme un guerrier nyabinghi, mais sans coordonner ses mouvements, plus pour s'éclater que pour pour dessiner un mouvement esthétique, façon Bob en transe. Big Youth est surtout connu pour son tube Hit the road Jack, reprise du classique de Ray Charles et initialement écrit par Percy Mayfield. Une version de ce fameux hit est disponible dans ce coffret, mais elle ne retiendra pas forcément toute l'attention des auditeurs, tant le coffret regorge de perles plus remarquables encore.

En fait, ce triple album n'est pas une anthologie. Il y manque trop de titres remarquables, qu'il vous faudra dégotter autre part si vous ne les avez pas encore. Cool Breeze sur Riding the roots chariot, par exemple, la superbe compilation consacrée par Blood and Fire au travail de Derrick harriott. Natty Universal Dread est davantage une promenade enchanteresse dans l'œuvre du deejay magnifique. En (re)découvrant la cinquantaine de titres restaurés par Steve Barrow, patron du label, c'est même une bonne partie de l'histoire du reggae jamaïcain qui est offerte. L'auditeur croisera, au hasard des riddims repris par Big Youth, les figures qui peuplent le pantheon rasta. Big Youth nous gratifie notamment d'une excellente reprise du mythique Marcus Garvey de Burning Spear, dubbant et tchatchant pendant plus de six minutes, voix sur voix avec l'écho de Burning Spear. L'intro de Marcus Garvey a laissé plus d'un auditeur sur le cul, marqué à vie par le clapotement initial de l'orgue et par la voix de Burning Spear, authentique et déterminée, montant comme un cri sourd : "Marcus Garvey has come to us ...". Repris par Big Youth, le titre prend une dimension nouvelle, gagnant en force, en décontraction et en sophistication sonore.

Youth a consacré le "Call and response style", où le deejay mime une opposition verbale, comme si deux types (concurrents en amour, chefs de bande ou potes chambreurs) se donnaient la réplique. Souvent, la joute verbale oppose le toaster à un alter ego ou à la voix du chanteur dont le toaster reprend la version. Ça peut ne jamais s'arrêter, et le toaster peut être pris à son propre jeu, dans une sorte de kaléidoscope musical. C'est le cas avec Cool Breeze, percutante reprise du morceau Stop that train par Big Youth. Celui-ci sera lui-même repris par Scotty, dans le titre Draw your brakes (superbe, le morceau ouvre le film The harder they come). Big Youth est un des plus forts au jeu du remix talk over, si on excepte le maître, U-Roy. Dans ce triple album, l'artiste a le temps de reprendre pas mal de riddims célèbres, dont Money in my pocket, de Dennis Brown, qui devient Reggae phenomenom.

Il faut bien avouer qu'il nous est impossible de rentrer dans le détail de ce chef d'œuvre. En fait, perso, je veux juste vous mettre l'eau à la bouche, histoire de vous convaincre d'acheter les productions de Blood and Fire, condition sine qua non pour que Steve Barrow et son staff continuent leur formidable travail. Il vous faudra donc nous croire sur parole et foncer direct chez votre disquaire préféré, réel ou virtuel, pour chopper ce petit bijou, que vous déballerez ensuite de vos petits doigts fébriles, avant de connaître l'extase de la première écoute (attention quand-même, le coffret est fragile). Les fans de Big Youth trouveront matière à approfondir leur connaissance de l'artiste ; les autres trouveront là une introduction efficace et excitante à l'œuvre du deejay. Comme d'hab, Blood and Fire a fait un travail remarquable sur les pochettes, permettant ainsi de connaître dans le détail l'histoire de chaque morceau. La biographie complète de Big Youth permet également de mieux comprendre son itinéraire et son influence. On y apprend que Youth a grandi à Kinston, près d'Orange street, fréquenté intensément la communauté rasta de Back O Wall, et qu'il perça dans le milieu musical jamaïcain - pourtant fort encombré ! - grâce à sa maîtrise phénoménal du toasting, cette technique d'improvisation où le deejay chante par-desus les morceaux que passe le sélecteur. U-Roy, the Godfather, avait inventé ce style quelques années auparavant, mais tous les toasters se contentaient en fait d'ajouter quelques formules types, style "baby baby". Big Youth révolutionna le genre en balançant des couplets plus longs, mieux construits, ajoutant du sens, diffusant le message rasta sans jamais oublier de rire et faire rire son auditoire. Un monstre sacré était né et, dès la fin des années 60, toute une génération d'apprentis chanteurs prenait Big Youth comme modèle. Même Bob Marley s'inspira de lui. Le livret permet aussi de découvrir quelques savoureuses anecdotes, racontant par exemple comment Glen Brown, le grand producteur, sut convaincre Big Youth d'enregistrer un titre, pour la mirobolante somme de … 100 dollars ! Saoûlé de gagner si peu d'argent alors que ses morceaux caracolaient en tête des charts jamaïcains, Big Youth décida de fonder son propre label, Negusa Nagast productions.

Je vous laisse donc le soin de décourir en profondeur ces disques savoureux, où vous apprécierez quelques apparitions sympathiques : Leroy Smart, U-Roy, Junior Byles, Gregory Isaacs, Leroy Sibbles, au mieux de leur forme. Enfin, pour mieux comprend Big Youth et ses chants, nous vous préparons un petit papier sur le patois rasta (waoh ! good guy as I would say ! …).

Kzino

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