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Martha Argerich
dernière pianiste de légende
[suite]


En 1957, elle fait coup double en remportant le prix de la meilleure interprétation au Concours Busoni de Bolzano puis au Concours International de Musique de Genève. Elle n'a que 16 ans, et la voilà déjà propulsée sur la scène musicale internationale. Elle enregistre son 1er disque en 1960 pour la firme germanique Deutsche Grammophon. Au programme : Chopin (Scherzo en ut dièse mineur, op. 39 et Barcarole en fa dièse majeur, op. 60), Brahms (Rhapsodie en si mineur, op. 79), Prokofiev (Toccata, op. 11) et Ravel (Jeux d'eau).

"Cet enregistrement éclata, pour oser employer une métaphore guerrière", comme une bombe dans le milieu musical, écrit le critique allemand Peter Cossé. La métaphore ne détonne pas, à vrai dire. Guerrière, Martha Argerich apparaît elle-même comme telle dès ses premières interprétations ; celles-ci rompent d'emblée avec les usages. Et c'est à cause de cela, sans doute, de cette liberté qui toujours sera sa marque, de cette exigence de sincérité qui restera son credo, qu'elle décide du jour au lendemain de déserter et les studios d'enregistrement et les salles de concert. Sans doute se sent-elle peu apte pour l'heure à transiger avec des contraintes qui ne sont pas les siennes. Elle qui se destinait à la médecine, naguère, elle n'a pas oublié sa première vocation. Elle veut réfléchir. On ne peut pas avoir toutes les qualités. Mais n'oublions pas qu'elle n'a pas 20 ans. Elle décide de tirer sa révérence après ce premier disque et ce n'est qu'en 1965 qu'elle réapparaît, alors qu'âgée de 24 ans elle vient de remporter le 1re Prix du fameux Concours Chopin de Varsovie. C'est de là que date le vrai départ de sa carrière. Son succès ne se démentira jamais.

Les commentateurs, qui aiment bien les adjectifs, n'en tarissent pas : ils parlent souvent d'une artiste "sauvage", "étrange", "rebelle", "intraitable". En définitive, ces caractéristiques, en rappelant le caractère de la mère, illustrent assez la manière qu'a la fille d'appréhender les œuvres du répertoire, une sonate de Beethoven comme une sonate de Prokofiev, une Mazurka de Chopin comme une danse de son compatriote Alberto Ginestara, une Partita de Bach comme une pièce de Brahms. Mentionnons en outre la respiration de son jeu, portée par une énergie foudroyante, soutenue de façon égale depuis son premier Concerto pour piano N° 3 de Prokofiev (avec Claudio Abbado et le London Symphony Orchestra en 1968) jusqu'à ses Concertos N° 1 et 2 pour piano de Chopin (avec Charles Dutoit et l'Orchestre Symphonique de Montréal), un de ses derniers enregistrements (1999). Ce sont là tout de même des symbioses de respiration et d'énergie.

Pourtant, cela ne serait rien, ou pas grand-chose, peut-être, sans l'évidence des dons qui s'y expriment, comme dans le Concerto en sol majeur de Ravel, enregistré en 1967 : rarement, sous les doigts de Martha Argerich, celui-ci n'aura été aussi captivant, l'Adagio assai aussi touchant. Seule, à cet égard, la lecture qu'en proposa Samson François en 1960 (avec André Cluytens et l'Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire), lui est comparable. Preuve, s'il en était besoin, que la fougue virtuose n'est pas forcément exclusive de délicatesse et de raffinement. Ici, un feu d'artifice où alternent pianos et forte, poésie et réalisme, ténèbres et lumière. Sans oublier ce crépitement d'appogiatures ouvrant des perspectives qu'on ne soupçonnait pas. Le disque rappelle, déplacé sous d'autres cieux, le magnifique enregistrement qu'elle réalisa en 1991 en duo avec le pianiste et compositeur Alexandre Rabinovitch des Suites op. 5 et 17 et des Danses symphoniques op. 45, de Rachmaninov : imaginez un brasillement de notes chantantes, dansantes, toujours inventives, d'un chatoiement et d'une rythmique incessamment renouvelés, succédant à de longues séquences profondément mélancoliques.

C'est que, quelle que soit l'œuvre interprétée, la manière d'Argerich s'apparente toujours, pour l'auditeur, à un discours ludique dont la grâce, d'apparence quasi juvénile, réintroduit l'œuvre dans son espace et sa nouveauté essentiels, et cela donne non seulement à entendre mais aussi à voir, à sentir bien mieux que n'y parviennent les partis pris d'esbroufe ou de tragique souvent en usage. Mais qui oserait prétendre que les sons suffisent à produire de la musique ?

On regrette d'autant plus, alors, que depuis plusieurs années l'artiste ait renoncé à se produire en soliste sur scène ou en studio. Elle y était vraiment émouvante, toute seule, avec ses longues robes noires à falbalas qui associées à sa crinière de jais lui donnaient l'air d'une diseuse de bonne aventure : quand elle s'installait devant sa bécane, les toux les plus tenaces cessaient instantanément.

Elle a choisi de se consacrer presque uniquement désormais à la musique de chambre avec quelques-uns de ses amis de toujours : le violoncelliste Mischa Maïsky, les violonistes Gidon Kremer et Itzhak Perlman, les pianistes Alexandre Rabinovitch et Nelson Freire. Mozart, Schumann, Beethoven, Schubert, Bartok ou Franck sont certes toujours de la fête. Il reste que son choix ne parvient pas tout à fait à faire oublier la pianiste à qui l'on doit quelques-unes des interprétations les plus vibrantes. Je pense en particulier à celles, mémorables, qu'EMI Classics vient de remettre sur le marché : il s'agit d'un live réalisé en 1978 et 1979 au Concertgebow d'Amsterdam et qui offre à l'amateur l'occasion de réentendre la grande Argentine dans trois œuvres majeures : Fantasiestücke, op 12, de Schumann, ainsi que Sonatine et Gaspard de la nuit, de Ravel. Nous y retrouvons une artiste au meilleur de sa forme dans des œuvres profondément dissemblables par leur conception et leur inspiration : l'une extravertie et fantaisiste, l'autre méditative et crépusculaire. Il n'empêche que Martha Argerich, servie par une acoustique irréprochable, trouve à y réunir avec une ferveur égale les prodigieuses richesses d'une palette capable de restituer aussi bien la joie que la désolation, l'espièglerie que le tragique, avec un instinct visionnaire qui emporte d'emblée l'adhésion de l'auditeur et fait de cette gravure un des plus forts moments de la discographie.

Un jour qu'un journaliste demandait à Ivry Gitlis : "Qui est Martha Argerich, pour vous ?", le célèbre violoniste déclara : "Un des derniers piliers du monde, Jascha Heifetz disait : "I am a survival", c'est-à-dire pas un survivant, mais une survivance. Quelqu'un d'unique et dont la trace demeure. Comme ces flaques de pluie après l'orage qui sont le seul témoin de ce qui vient de se passer. Elle est elle, et les autres ne le sont pas. Il y a eu Heifetz et les autres, Horowitz et les autres. Aujourd'hui, il y a Martha et les autres."

Dider Hénique

Tous les enregistrements de Martha Argerich sont facilement trouvables chez Deutsche Grammophon, EMI Classics et Teldec.

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Dans le cadre de la journée mondiale contre le Sida et au profit de l'association "Ensemble contre le Sida", Martha Argerich donne un concert unique au Théâtre du Châtelet à Paris le 1er décembre prochain, à 20 heures (réservations ouvertes sur le site www.chatelet-theatre.com). Elle y interprétera, avec l'Orchestre Philharmonique de Radio-France placé sous la direction du chef d'orchestre coréen Myung-Whun Chung :

Gabriel Fauré : Pelléas et Mélisande, prélude
Robert Schumann : Concerto pour piano et orchestre en la mineur, op. 54
Franz Schubert : Symphonie n° 8 "inachevée", en si mineur
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