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"Dois-je
jouer comme un petit cochon ou comme un cheval fou ?"
Martha Argerich (Le Monde de la Musique - mai 2001)
Elle est née
à Buenos Aires le 5 juin 1941 et son rêve, raconte la légende,
était de devenir médecin. Fort de ces informations, dont elle
consent volontiers à confirmer l'exactitude, on se prend alors
à rêver, avec la belle Argentine, aux motifs qui l'ont éloignée
de sa première ambition. Probable que le piano dont elle jouait
depuis son plus jeune âge lui paraissait peu susceptible de
satisfaire aux exigences d'un goût naturel pour la difficulté
: la légende raconte même que la première fois que la Providence
la mit en présence de cette drôle de bécane (Martha n'avait
pas 6 ans), ses doigts, encore boudinés, en évitèrent instantanément
les chausse-trappes avec une sûreté instinctive, un sens de
l'improvisation, une insolence prodigieusement musicale, à
sa façon, naturellement, ce qui riva son clou à l'auditoire
blasé qu'on avait rassemblé pour la circonstance.
Mais tout le
monde sait bien, depuis toujours, que la Providence n'a rien
à voir avec le hasard, et qu'elle en est même enfin le contraire
: en l'occurrence, elle était mère, Mme Argerich mère, diplomate
de son état, une de ces femmes chez qui la passion ne le céda
jamais en rien à un tempérament volcanique : depuis toujours,
elle occupait ses loisirs à soutenir et à aider son prochain.
Enfin, pas n'importe qui : les musiciens, surtout, et les
pianistes en particulier. Une sorte de Mère Thérésa, si l'on
veut, mais d'une grande beauté et doublée d'une nature de
mécène, dont, réputée tout autant que son caractère, l'intuition
était infaillible : personne ne lui résistait davantage qu'elle
ne résistait elle-même à ses désirs. C'est véridique : bien
des interprètes en renom lui étaient redevables d'un soutien
sans faille. Cette femme-là alla même, assure-t-on, jusqu'à
remuer ciel et terre pour retrouver certains de ses anciens
protégés tombés sur le tard dans la débine. Eh bien, elle
réussissait à les imposer de nouveau, comme aux premiers jours
de leur gloire, aux labels et aux salles de concert : on cite
le cas de Rafael Orozco, d'abord rachmaninovien adulé,
puis alcoolique, puis misérable, oublié enfin, et qui, quelque
temps avant de mourir, refaisait surface à New York. Que sa
progéniture fût une enfant prodige, comme on dit, on comprend
qu'il n'en fallut pas davantage pour que celle-ci, quels qu'aient
pu être auparavant ses projets d'avenir, ait été sommée d'y
renoncer sur-le-champ pour se consacrer désormais exclusivement
à la musique et au piano.
Ce que fit
Martha Argerich, bien sûr, avec regret sinon avec nostalgie.
Elle s'en souvient encore. Il est vrai qu'avec l'étude de
la médecine elle aurait eu à en découdre avec des obstacles
dignes de sa nature : que pouvait-elle apprendre d'une pratique
dont, encore enfant, elle semblait ne rien ignorer ? Le plus
drôle, c'est qu'elle avait bien raison de se le demander :
elle sait aujourd'hui de quoi elle parle, et nous avec elle.
Cela prouve que sa mère, une fois de plus, ne s'était pas
trompée. Pour sa part, Vladimir Horowitz ne se faisait
pas prier pour raconter que nourrisson il improvisait déjà
mine de rien les sonates de Mozart en pianotant sur
les vitres des fenêtres. Il n'en avait pas encore conscience,
comme il disait, mais ses parents, eux, étaient assez vigilants
pour s'en émerveiller sans s'étonner plus qu'il ne faut. Mensonge
? Vérité ? Bah… Qu'importe, au bout du compte ? Welles en
jouait finement, de ce registre-là, et l'on sait même ce qu'il
lui a en coûta. Il se pourrait en effet que la nuance, de
l'un à l'autre, soit ténue. Question de poésie, peut-être,
plus que de principe. C'est là ce que, un siècle après Poe,
Nabokov ou Pessoa nous ont répété. Quoi qu'il en soit, des
anecdotes tout aussi impayables circulent au sujet du polonais
Arthur Rubinstein ou du russe Sviatoslav Richter
: de ce dernier, par exemple, on sait qu'il fut admis à dix-sept
ans au Conservatoire de Moscou sans connaître la moindre note
de solfège (ce qui est un fait rapporté par son professeur
lui-même, le schumannien Heinrich Neuhaus qui, après
l'audition du candidat, se tourna vers sa classe pour déclarer
que ce jeune homme était un génie).
On le voit
: Malraux n'avait pas tort d'affirmer que les faits importent
seuls. Question faits, nous sommes gâtés. Voyez avec Argerich
: suivie par les meilleurs pédagogues de l'époque (d'abord
son compatriote Scaramuzza et, à partir de 1955, en
Europe, l'Allemand Friedrich Gulda, le Russe exilé
en Suisse Nikita Magaloff et l'Italien Arturo Benedetti
Michelangeli, tous pianistes également éminents), elle
dut vite se rendre compte qu'aucun d'eux n'avait grand-chose
à lui apprendre. Une anecdote est souvent citée : Michelangeli,
interprète notamment de Chopin et de Debussy,
introduisait l'adolescente dans son salon, la priait de s'installer
devant le clavier, l'écoutait un instant en silence puis disparaissait
soudain, toujours sans rien dire, dans la pièce voisine, tandis
que son élève continuait de s'exercer seule jusqu'à la fin
de la leçon. Michelangeli, dit-on, ne prononça jamais davantage,
avec la jeune Martha Argerich, que ces mots : "Bonjour" quand
elle arrivait et "Au revoir" quand elle partait. Si l'on se
souvient de la superbe de ce maître, il n'est peut-être pas
trop audacieux de supposer qu'il se mourait de jalousie lorsqu'il
ne pouvait faire autrement qu'écouter celle qui était quand
même son élève.
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