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Sorti il y a tout juste cinq ans, le premier album d'Archive
(revenu depuis Take my head à une démesure plus raisonnable)
est, avec le recul, le seul disque qu'il faudra retenir de
tout le mouvement trip-hop. Loin devant Portishead et ses
envolées vasouilleuses, loin devant la French Touchette, la
Massive Attack, Rae and Christian et loin devant les bidouilleurs
transgenres de tous acabits, les hip-(grass)hopers, les Radiohead
et l'Intelligent techno, les trickistes et les soundtraqueurs,
les Archive de Londinium, soutenus alors par la délicieuse
Roya Arab, le tranchant John Rosko et l'expérimenté Kevin
"My Bloody Valentine" Shields, auront réussi avec cet album
à résumer les dix années qui les ont précédés et les cinq
qui les ont suivis.
Sorti près de deux ans après son enregistrement, Londinium
n'avait, en 1996, pas reçu les louanges et les couronnes qu'il
méritait. Cet album réussissait pourtant le tour de force
d'être le premier album d'obédience électronique à réussir
la synthèse parfaite de tout ce qui jusqu'alors évoquait la
sensualité. Disque soul par son utilisation des voix (All
Time), symphonique (skyscraper), bande son imaginaire
d'un film d'horreur érotique (Old Artist), choc des
cultures rap et jazzy (So few words), guimauve black
à la Michel Legrand (Headspace), chambre de développement
des fantasmes d'ectoplasmes incarnés (Darkroom), réservoir
de hits imparables (Londinium), le balayage de la première
moitié de l'album suffit aujourd'hui à témoigner de la variété
et de la richesse d'inspiration qui anima alors les deux têtes
pensantes du groupe. Bâti sur l'association de deux bidouilleurs
perfectionnistes et de leurs contraires, des chanteurs-objet
sans voix au chapitre, des poumons privés d'âme et rendant
leur dernier souffle sur chaque titre, Londinium vaut
parce qu'il n'aura pas eu de successeur et personne pour le
surpasser. Assis sur des haines, des conflits d'intérêt, comme
la plupart des grands œuvres, des dialogues de sourds et des
luttes intestines, la musique d'Archive, au moment des faits,
n'a ni géniteurs, ni descendance.
Vibrante jusqu'à l'épuisement, hantée et incroyablement charnelle,
la basse downtempo, scandée, lourde et tordue, répétitive
et battue de torsades de cordes pleurnichardes, évoque un
univers totalement imaginaire propre à la modernité urbaine
: Londinium sonne comme un voyage en train dans une
banlieue anglaise moyenne. Les maisons sont samplées sur des
publicités d'agences immobilières. Les rails défilent en claquant,
tout est fluide et métallique mais tout craque, scratche et
grince sous l'action du temps qui passe. L'air est déchiré,
épais et s'écarte pour laisser passer le train, mais n'arrive
pas à se récupérer. Le pouvoir d'évocation de Londinium
est saisissant. La musique appelle des images et des sensations
d'une précision diabolique : des herbes mortes de bord
de route, des passants emmitouflés dans des manteaux sombres
et des nuages en forme de baleines. L'auditeur est saisi par
la tristesse du propos, la mélancolie permanente du décor
périurbain. A cet égard, le morceau intitulé Nothing Else
fait figure, devant le single éponyme, de pépite sans égale.
A place where feast never ends/ a moment when the music
celebrates/ and a time when darkness belongs/ to night skies
and nothing else. La fête mystérieuse du Grand Meaulnes
nous avait ouvert ce monde là il y a si longtemps…
Londinium est un disque de noctambule en fin de droits.
La joie demeure mais l'euphorie est chassée par le matin.
Un disque qui éveille des terreurs métaphysiques évoquées
dans des paroles sinistres, tellement compliquées qu'on n'a
pas le temps d'y perdre l'attention. Les rappeurs servent
un flow cioranesque, incisif et sans illusion. Les voix s'appliquent
à ne pas dépasser d'une tête le cours des synthétiseurs et
suggèrent tout du long le devenir-spectre des hommes dans
un monde de machines qui chantent. Le somptueux Organ song
ralliera les amateurs de Prokofiev et finira de convaincre
ceux qui ne verraient dans la musique électronique qu'un succédané
de musique classique que Londinium a inventé un genre :
la musique de science-fiction. Londinium est une œuvre
d'anticipation énorme qui diffuse un bien-être à quelque moment
qu'on l'entende ou l'écoute, une musique d'ambiance sans précédent,
musique qui donne à voir ce que l'on n'osait imaginer : un
bout du tunnel brillant, heureux et d'espérance, toujours
déporté.
Hell was a place i found by mistake
A gardens secret yet inviting door
Leading to a place
I'm trying hard to let go. (Last five)
Dans ces années 90, Londinium est un Ovni incontournable,
incompréhensible et sans paternité.
Myosotis
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