Etienne de Crécy
Tempovision
solid


Le samedi soir était le moment le plus attendu après une semaine entièrement vouée aux élocutions professorales plus ou moins intéressantes suivant la période de l’année universitaire qui pour nous commençait toujours deux semaines avant le début des partiels. Comme d’hab, on avait tous rendez vous à vingt heure dans l’appart de Ludovic, son salon transformé en dance floor pour l’occasion. En arrivant troisième rue à droite après le feu, on ne s’attendait plus à grand chose niveau sexe, Ludo ayant déjà une petite amie, il ne fréquentait plus d’autres personnes à part nous. D’une certaine manière et à notre grand dam, il était casé pour de bon ; alors la sortie entre copains consistant à mater les filles de travers la clope au bec, fini pour lui. Rangé des mécaniques. Le bougre. Du coup, on ne savait pas si on allait chez lui pour s’amuser, ou bien alors pour oublier, l’alcool aidant, combien notre vie affective était désastreuse. Ce faux élixir de jouvence nommé rhum nous permettait d’y voir encore moins clair sur nos situations respectives. Officiellement, notre vie s’organisait autour des études mais, officieusement, elle prenait plutôt des allures de perdition mentale désastreuse : squattage de bancs la tête en l’air en ruminant éternellement la même question existentielle : que vais je faire après les cours ?

Au début de la soirée, ça allait toujours, les esprits mettant un peu de temps à s’échauffer, ont gardait cette capacité de penser sérieusement, d’entretenir la conversation, aussi inintéressante pusse t’elle être. Toujours les mêmes thèmes, toujours la même sensation d’ennui profond. Même si le sourire était de rigueur. Une bouteille plus tard, là, l’inconscient collectif reprenait douloureusement ses droits. Didier pleurait sur ses ratés amoureux ; Alexis ouvrait enfin la bouche, voire trop ; Nico s’enfermait dans les toilettes ; Luc partait dans des discours post rétro gauchistes ; Sabrina fumait sobrement sa clope ; Tom se lancait dans le judo ; Ric provoquait tout le monde ; Lucie considérait Disney world comme un futur possible pour notre société ; Olivier rigolait en début, milieu, fin de phrase ; Isabelle donnait des cours d’anglais rapide ; Arnaud , habitué à tous nous ramener un par un, lorgnait plutôt vers la discothèque avec l’œil averti du connaisseur qui en chie des ronds de chapeau pour dégotter son disque favori. L’inusable Gym Tonic, en l’occurrence, seule galette capable de remuer nos fesses soudainement dévouées à ce gimmick imparable : one, two, three, four. Ah ! ! ! On ne remerciera jamais assez la musique d’avoir enveloppé de son aura nos délires éthyliques. Parce qu’elle nous a sauvé. Les baffles boostées ont couvert les pires insanités, nos faiblesses, nos rancœurs, nos jalousies qui, du coup, ne sont pas restées dans les esprits et ont permis à notre solidaire amitié de résister au passage du temps sans trop d’encombres. Quatre bises à la Dame avant de sortir, on lui doit bien ça.

C’était il y a deux ans déjà. Le lectorat a sans doute connu cela. On avait entre 19 et 23 ans. Depuis, la vie (cette chienne) a repris ses droits. Plus personne ne fréquente l’institution scolaire, déterminé à enfin affronter la réalité journalière avec son lot de heurts, de coups bas, de vengeance malsaine et d’injustice. On s’en serait bien passé, nous, les d’jeuns en jean’s larges flottant sur des basquettes Nike dernier cri. Heureusement que, dans les moments durs, subsiste la nostalgie, cette fuite intérieure. Pour la déclencher, on se remémore certains morceaux ou albums n’ayant pas quitté la platine durant nos années fac. En fait, maintenant on s’en rend compte, cette French Touch qu’on prenait plaisir à pourfendre constitua quand même une bonne partie de nos souvenirs tire larme. Normal, Daft Punk et consorts rythmaient quotidiennement nos déhanchements de post adolescents régressifs avec leurs mélodies funky sucrées diablement efficaces, sacrément mainstream. Alors, voir arriver dans les bacs un nouveau Etienne de Crecy, vieux de la vieille, ça fait forcément quelque chose au cœur, un mélange de dégoût et d’attirance. Pourquoi aime t-on ça, la chantilly à ras bord ? Parce que, qu’on le veuille ou non, à défaut de bouleverser la planète électronique, il sera éternellement attaché à nos indescriptibles souvenirs. On s’en serait bien passer. Cet album reprend les choses là où Etienne les a toujours laissées, joue le jeu du passé (eighties) larmoyant. Tempovision vise large, cherche à remuer les gambettes, même s’il faut pour cela lorgner vers le kitsch, le funk des plus grossiers ou une touche française vieillotte et maladroitement insistante. Chez lui, donc, rien n’a changé, on le répète, l’electronica ou le drum’n’bass semblant être le cadet de ses soucis. Il préfère taper direct dans les pattes, calibrant parfaitement ses futur hits potentiels. Du coup, beaucoup de monde le déteste. Trop gentil le monsieur. Alors pour ne pas le blesser on va se mettre à la place de ceux qui prennent plaisir à s’amuser entre eux sans se prendre la tête avec, en bruit de fond, une musique house virevoltante, certes acculée mais rentre dedans. Votre petit frêre pas fut-fut en Deug va adorer même s’il se refuse à l’admettre, car Etienne lui permettra de voir son meilleur qui ne supporte pas l’alcool monter sur la table en vociférant YYYYAAAAAOOOUUUUHIIIIIII lorsque monte la rythmique de 3 day week end, ou celle de Out of my hands. Et pour le prof d’infographie trentenaire que (encore) votre frêre a invité dans l’optique d’avoir de bonnes notes, y’a un morceau new wave imparable : Scratched. Quant au reste, il amusera le mec perpétuellement assis, vous savez celui qui fait la gueule sans raison. Tout le monde il est pas content? Eurodisney vient de trouver sa musique de propagande.

Yannick NOWAK


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