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KID A : ou comment disparaître complètement
Cest lhistoire dune
disparition
A la fin de Karma Police, dans O.K Computer, alors que Thom Yorke répète quil sest perdu en chemin,
"I lost myself", un effet de destruction finale se produit, comme si la machine qui programmait le morceau semballait, implosait, pour produire un effet de distorsion sonore qui ferait
partie intégrante du morceau. De la même manière, Kid A ressemble à une espèce musicale hybride née des cendres de lancien Radiohead, ou du moins, de sa
production passée.
Dans Kid A, beaucoup de ce qui avait fait la marque de fabrique et la spécificité même du groupe a disparu. Ici, presque plus de guitares ou alors en retrait,
employées dans le but de produire une impression plutôt quun soutien mélodique. Pour ainsi dire plus de voix, sinon traitée comme un instrument, presque comme
un accessoire se fondant dans une sorte dabstraction musicale lumineuse. De texte, il ny en a quasiment plus non plus, à part quelques phrases crées par le biais de
lécriture automatique. Enfin, bien quil y ait des titres, on ne peut pas vraiment considérer les plages musicales de lalbum comme une succession de chansons mais
comme les tronçons dune forme indissociable dans son ordre et dans son agencement.
"Album-concept", cest difficile à dire. Plus quun voyage musical,
Kid A propose un parcours atmosphérique où les genres et les emprunts se télescopent puis se
fondent. Passages technoïdes, emplois de samples, (du compositeur Paul Lansky !), et de boîtes à rythmes
(Idiotheque), perfusion dacid jazz dans un chaos apparent (National
Anthem), expérimentations répétitives et synthétiques à la Laurie Anderson, curieusement, à lheure où les groupes qui les copient se multiplient
par dizaines, Radiohead singénie à brouiller les pistes de sa propre identité. Le jeu dure ainsi jusquà la respiration finale de
Motion Picture Sountrack, où, dans une envolée inattendue dorgue et de harpes féeriques, on appareille vers ce qui ressemble à un autre monde, encore inconnu.
"I am not here, this is not really happening", "How to disappear completly",
puis "This is really happening" chante Thom Yorke sur Idiotheque. Que croire,
cest un peu tout le problème de Kid A car, même si lon se laisse complètement envoûter par les capacités hypnotiques de lalbum, on peut aussi être dérouté et se
sentir frustré. En effet, en disparaissant complètement derrière leur musique, en en faisant une entité à part entière, les cinq membres du groupe lont peut-être aussi
un peu privée de son humanité. Lair des cimes fréquentées ici est parfois glacial et difficile à respirer.
Néanmoins, au risque de se répéter et de devenir une caricature deux-mêmes, avaient-ils vraiment le choix ? Non, à ce stade, Radiohead ne peut plus que
continuer à avancer, ouvrir de nouvelles portes et battre en brèche les automatismes musicaux qui le forceraient à rester un simple groupe de rock, ce qui nest déjà
plus le cas
Caroline Bodin |