autre chronique du live : puissance charnelle

Jeff Buckley
Mystery White Boy
Columbia


Le premier album posthume de Jeff Buckley avait laissé les admirateurs du dernier mythe sacrifié du rock US sur leur faim. "My sweetheart the drunk", en dépit de son ampleur (double album rempli jusqu’au trognon) et de la richesse de ses compositions, était trop imparfait et désordonné pour convaincre, pas fini et pas assez homogène pour faire bonne figure devant le coup de maître "Grace". Le deuxième, une collection de douze titres live, enrichie de trois titres bonus dans une édition limitée assez jolie, la leur coupera de façon encore plus sévère.

Ceux qui ont eu la chance de voir Buckley sur scène savent que ses concerts étaient des « moments rock» véritablement inoubliables, peut être pas tant pour la qualité intrinsèque des compositions mais parce que le jeune chanteur y mettait une énergie incroyable et s’appuyait sur un groupe à sa botte, capable de suivre sa voix sur tous les terrains sans se laisser surprendre et se faire larguer. Sans préjuger des intrigues (commerciales pour le moins) qui ont mené à la sortie du disque – les chansons ont été sélectionnées par la propre mère du disparu -, "Mystery White Boy" est un disque live qui n’arrive pas à rendre compte de ce qui se tramait réellement sur scène.

Le disque pêche par excès d’orgueil. Les producteurs ont sans doute voulu démontrer que Buckley était bien digne de la légende qui est née sur sa mort. Ils se sont appliqués à choisir des morceaux où le jeune homme en faisait trois tonnes, si bien que le résultat est très déséquilibré, trop démonstratif et vidé de toute énergie. La version d’"Eternal Life" est d’une vulgarité sans nom : longue et sciée par des riffs imbuvables, "Lilac Wine", pourtant son chef-d’œuvre, rendue dans une version castafiore bien inférieure à l’album et à ce que les spectateurs ont pu entendre lors de son fameux set au Passage du Nord-Ouest. Le caractère mythique du rockeur est souligné au burin dans des titres savamment choisi : "Eternal life", donc, mais aussi "Dream brother" (bof, bof), un "Grace" à rallonge, "Last goodbye" (bonjour le symbole) et une série de reprises qui tapent dans des chants musicaux très diversifiés ("Moodswing whiskey", ou Jeff chante le blues). Buckley est mort : on essaie presque de lui inventer une prescience de son destin tragique et c’est très ennuyeux. La sélection se referme sur un medley (comme les Village People !) de "Hallelujah", sa superbe reprise de Cohen, et de "I know it’s over", l’exceptionnel troisième morceau de "The Queen is Dead" : assemblage maladroit qui tend à démontrer que Buckley savait ce qu’il faisait, et ce qu’il allait devenir depuis le début. L’interprétation des Smiths est ratée et tombe comme un cheveu sur la soupe au milieu d’un morceau qu’il avait interprété des dizaines de fois à la perfection.

Finalement, le live vaut surtout parce qu’il met en avant la qualité et la cohésion du groupe – mention spéciale au duo Tighe/Johnson, le vrai héros de l’aventure. Buckley n’était pas, à ce stade de sa progression, le génie qu’on a dit. Sûr qu’il le serait devenu, à moins qu’il ne soit tombé dans un stade. Il avait ce caractère pompier d’un Jim Morrisson qui écoeure et manquait peut-être de la maturité mélancolique d’un Nick Drake ou d’un Tim Buckley, son père dont le passage du fils parmi nous aura permis de redécouvrir l’œuvre immense. "Mystery White Boy" n’ajoute pas à la légende Buckley : il l’éclaircit. Les vrais fans y trouveront de quoi satisfaire leur curiosité et parcourir une fois encore les sillons de leur mémoire. C’est sûrement ce qui restera de meilleur de l’artiste : des souvenirs et un premier album prometteur.

Myosotis

>> Mystery White Boy - 140.00 f


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