autre chronique du live : un album vidé de toute énergie

Jeff Buckley
Mystery White Boy
Columbia


Ma première impression de Jeff Buckley sur scène fût un choc, un choc physique. La sensation, le 6 juillet 1995, alors que je me trouvais trop près d’un des baffles de l’Olympia d’être projetée en arrière, propulsée par une onde sonore fulgurante, premier accord de guitare d’un concert d’une émotion et d’une énergie inouïes. La sortie posthume des lives inédits réunis sur "Mystery White Boy", enregistrés entre 1995 et 1996, donne enfin la possibilité d’appréhender à sa juste mesure ce que pouvait être vraiment Jeff Buckley, c’est à dire un homme et non un demi-dieu, sorte d’ange élevé au panthéon des gloires posthumes du rock par une presse avide de sensation et de mythologie de supermarché. Bien sûr, la mort étrange de Jeff Buckley, la comparaison avec le destin tragique de son père, Tim Buckley, le parallèle entre leurs talents respectifs prête aux affabulations mais il serait dommage d’oublier ce qui faisait sa profonde singularité musicale, c’est à dire une puissance charnelle, profondément incarnée par une voix capable d’atteindre les extrêmes, du sublime éthéré au quasi monstrueux.

Sur scène, Jeff Buckley semblait sans limites, hors des tabous et des contraintes stylistiques du rock classique. Il pouvait surprendre, enthousiasmer ou repousser sans doute aussi car il ne se laissait jamais aller à la facilité. Son talent d’improvisateur le rendait imprévisible comme en témoigne par exemple ce collage improbable, et pourtant grâce à lui si évident, de l’"Hallelujah" de Leonard Cohen avec le "I know it’s over" des Smiths. Le texte, la musique même devenaient des prétextes, des supports à une création permanente. D’ailleurs, il écoutait tout, il était d’une curiosité insatiable et ne se cantonnait à aucun genre. Edith Piaf, Nusrat Fateh Ali Khan, les Cocteau Twins, Led Zeppelin ou Captain Beefheart pouvaient être tour à tour ses références, des modèles qu’il digérait sans jamais les singer.

Sur certains titres, comme cet "Eternal Life" électrifié et apocalyptique ou cette ultime interprétation de "Grace" qui s’emballe et prend le mort aux dents, Jeff Buckley prend objectivement des risques. Il hurle presque, il semble possédé, animé par une rage salvatrice qui évoque les plus grands moments du Hard Rock au vrai sens du terme. Sur d’autres, apaisé, presque lunaire, il se livre dans toute sa fragilité avec, par exemple, cette version d’un standard américain, "The man that got away", de Harold Arlen et Ira Gershwin. Car, dans ses reprises, Jeff Buckley réussissait le tour de force de ne jamais faire de paraphrase. Sa reprise du "Kangaroo" d’Alex Chilton en est le meilleur exemple, il créé un autre univers, il passe en quelques secondes d’une émotion à l’autre, de l’ombre à la lumière pour atteindre une abstraction musicale presque totale qui vous prend littéralement à la gorge.

L’album a également pour mérite de faire découvrir des chansons inédites, des perles, qui auraient pu dormir pour toujours dans les placards d’un quelconque studio d’enregistrement, "I woke up in a strange place", "What will you say" ou "Moodswing Whiskey". Il rappelle également que sur scène, Jeff Buckley ne se produisait pas seul et que ses musiciens, Michael Tighe, Matt Johnson et Mick Grondhal, avec lesquels il composait d’ailleurs, réussissaient la prouesse peu commune de pouvoir le suivre sur les chemins de traverse qu’il empruntait volontiers en live. Enfin, le seul reproche que l’on puisse faire à "Mystery White Boy", c’est une qualité sonore un peu sourde, un problème de mixage sans doute du au fait que ces enregistrements n’étaient certainement pas destinés à être commercialisés. Le sort en a décidé autrement.

Abstenons-nous pour autant de verser des larmes, Jeff Buckley était la vie même et c’est ce qui le rendait si fascinant. Sa musique, sa voix témoignent de la réalité de l’existence humaine, faite d’harmonie et de chaos. Il ne nous reste pour la postérité, qu’à l’écouter chanter.

Caroline Bodin

>> Mystery White Boy - 140.00 f


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