Le "Bristol Sound" a son panthéon. Parmi les artistes auxquels la nation
trip-hop demeurera éternellement reconnaissante on peut citer Tricky, Massive Attack,
Portishead ou encore Roni Size, dont on ose affirmer sans trop craindre la polémique
quils ont forgé le son des années 90. Avant que ce foyer éminemment créatif du
sud de lAngleterre ne construise sa mythologie, il fut arpenté par des prophètes,
hérauts des collages rythmiques à la croisée du dub, de la soul, du hip-hop et du
reggae. Ainsi Ray Mighty et Rob Smith mixèrent-ils dans lombre au sein du collectif
"3 Stripe" - pendant du désormais célèbre "Wild Bunch" où nombre
de Djs locaux firent leur premières armes - dès la fin des années 80. En 1988,
ils produisent Any Way, le premier single de Massive
Attack, puis Wishing On A Star des Fresh Four avec Dj Krust qui fut un beau
succès. Ils développent en parallèle leurs propres projets musicaux mais sans jamais
rencontrer le succès de leurs poulains. Malgré l'influence qu'ils exercent et leur
statut de pionniers, ils tardent à se faire connaître, boudant les majors qui les
lorgnent : Richard Branson leur proposa de signer chez Virgin pour un bon paquet de
pounds, mais ils refusèrent en invoquant la raison suivante : "We just don't
like his style, and the way Margaret Thatcher portrayed him as the ideal business mogul.
Maybe it's got something to do with the fact that we used to be punks"
Il finissent par
créer leur propre label, More Rockers, et enregistrent en 1995 un premier opus Bass
Is Maternal, qui restera un objet de curiosité pour les archéologues du trip-hop.
Avec Studio K7 en 1998, les deux ex-punks peuvent enfin s'exprimer brillamment dans tous
les styles, en mixant pendant 75 minutes ad-libitum les morceaux les plus furieux de leur
creuset musical, sur un album de la série Dj Kicks. Ils
gagnent ainsi, comme de juste, leur place à l'avant-garde de la scène électro aux
côtés des Kruder, des Dorfmeister ou autres Terranova qui ont également bien usé leurs
platines dans la même série.
Le deuxième album de Smith
& Mighty, dont la sortie a été reportée plusieurs fois, vient donc d'arriver dans
les bacs, annoncé au mois de janvier par un maxi jungle-dub destructeur (No Justice).
Sur Big world small world, ils sont accompagnés d'un troisième larron, Pete D.
Rose, membre de leur label, et de toute une pléiade de chanteurs embauchés dans le port
anglais (Tammy Payne, Alice Perera, Rudy Lee). Leurs voix très "soul" apportent
beaucoup de cachet aux morceaux. C'est d'ailleurs bien ce qui fait l'originalité de Big
World Small world par rapport au Dj Kicks, au-delà des alchimies rythmiques,
efficaces certes, mais dont l'écho a déjà résonné à l'oreille des connaisseurs. Un
album bien enraciné dans la tradition bristolienne (basses profondes et mélodies
vaporeuses), qui consacrera à n'en point douter la reconnaissance des ces deux génies
trop précoces de la musique électro.
F. Haget |