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Kaija Saariaho, compositeur de l'entre-deux rives


A la fin du mois de novembre, deux semaines après l'opéra Trois sœurs du Hongrois Peter Eötvös, le Théâtre du Châtelet a de nouveau accueilli une œuvre lyrique écrite par un compositeur vivant. L'Amour de loin, opéra de la Finlandaise Kaija Saariaho sur un livret de l'écrivain libanais Amin Maalouf, nous emmène sur la Méditerranée du XIIe siècle, entre Orient et Occident, entre fantasme et réalité.

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Des vagues sur la mer. Sur la scène transformée en plan d'eau, la barque lumineuse emmène le troubadour Jaufré Rudel de son pays d'Oc vers Tripoli, dans la Terre Sainte du Levant. Il y part rejoindre Clémence, son "amour de loin" qu'il n'a jamais vue et qu'il chante pourtant, convaincu à distance de sa beauté. La traversée tourne mal. Souffrant, Jaufré se berce des illusions chariées par les flots. Son aimée lui apparaît en rêve, mais elle s'évanouit aussitôt. Bientôt, lui-même arrive mourant aux pieds de la belle qui l'attend dans la ville du Liban.

Créé au festival de Salzbourg à l'été 2000, représenté au Théâtre du Châtelet à Paris à la fin du mois de novembre dernier, l'opéra L'Amour de loin de Kaija Saariaho explore un espace onirique ambigü : ce lieu critique entre absence et présence, entre Orient et Occident, où la relation amoureuse fantasmée se précise à mesure que l'être aimé se rapproche. Dans cet espace entre deux mondes, le personnage du pèlerin joue le rôle crucial du passeur. Remarquablement chanté par la mezzo-soprano Lilli Paasikivi, il transmet aux amants les pensées fluctuantes que chacun nourrit pour l'autre par-delà les mers. Pour transformer cette histoire inspirée par la vie d'un poète du XIIe siècle en son premier opéra, Saariaho avait elle aussi besoin d'un passeur, d'une personne capable de convertir une légende en un texte lyrique. Elle l'a trouvé en Amin Maalouf, célèbre écrivain libanais francophone à qui fut confiée la rédaction du livret. Les deux auteurs ne se connaissaient pas. La similitude de leur inspiration frappe pourtant. Tous deux de grands irrationnels, ils batissent leur œuvre à partir de l'impression progressive et parfois involontaire d'une réalité sensible. Maalouf évoque les nombreuses soirées passées à l'opéra, la lecture pléthorique des livrets qu'il a parcourus avant de s'atteler à celui de L'Amour de loin : "Je sentais que j'avais besoin de m'imprégner de cette écriture musicale, sans savoir de quelle manière cela m'a réellement influencé". Saariaho, lorsqu'elle parle de ses sources d'inspiration premières, se souvient des lacs de son enfance, d'une aurore boréale ou d'expériences visuelles survenues lors de ses premiers voyages en train : "Le premier souvenir très vif de la composition de mon enfance, c'est l'essai de noter la musique nerveuse et jaune que j'avais dans la tête, et que je n'arrivais pas à mettre sur le papier".

Ces croisements entre nature et art, entre domaines visuel et sonore, on le retrouve constamment dans l'œuvre de Saariaho. Dans le CD-audio/rom Prisma, elle explique à quel point l'œuvre de tel metteur en scène, de tel cinéaste, fut déterminante dans l'élaboration de sa musique. Elle raconte aussi comment, en musique contemporaine, un son d'instrument peut être transformé en bruit (de vent, de branche d'arbre…) grâce à une technique particulière d'attaque du son par l'interprète ; et comment, inversement, un bruit enregistré dans la nature peut devenir un son musical de synthèse, grâce à l'utilisation d'outils électroniques.

Mais faut-il s'étonner de l'importance de l'hybridation dans l'œuvre de ce compositeur née il y a près de cinquante ans en Finlande et installée depuis 1982 en France, où elle est venue compléter à l'Ircam une formation commencée à l'Académie Sibelius d'Helsinki ? Probablement pas, tant elle se déclare elle-même avide d'échanges, de façon permanente, et tant elle dit ne pouvoir mettre en place un travail avec ses instrumentistes que dans le cadre de relations privilégiées.

Ainsi se constituerait donc son œuvre singulière : par flux et reflux d'amour, de modes d'écriture, les vagues successives se recouvrent et portent à nouveau la barque vers d'autres courants. "Pour savoir qui l'on est, il faut aller sur l'autre rive", note Peter Sellars, metteur en scène de L'Amour de loin. Sur l'autre rive, la rencontre a bien lieu, mais elle ne fait toutefois qu'affleurer. Comme il se doit dans la tradition de l'amour courtois. Comme deux amants qui, encore abasourdis par leur communion d'une nuit, doivent se quitter au matin pour mieux renouer chacun avec leur Dieu.

Benjamin Bibas

CD-audio/rom Prisma
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L'Amour de loin, opéra en cinq actes de Kaija Saariaho représenté au Théâtre du Châtelet (Paris) les 26 et 28 novembre, ainsi que le 2 décembre 2001. Livret : Amin Maalouf. Orchestre de Paris, dirigé par Kent Nagano. Mise en scène : Peter Sellars. Avec Dawn Upshaw, Lilli Paasikivi et Gerald Finley.

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