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Des vagues sur la mer. Sur la scène transformée en plan d'eau,
la barque lumineuse emmène le troubadour Jaufré Rudel de son
pays d'Oc vers Tripoli, dans la Terre Sainte du Levant. Il
y part rejoindre Clémence, son "amour de loin" qu'il
n'a jamais vue et qu'il chante pourtant, convaincu à distance
de sa beauté. La traversée tourne mal. Souffrant, Jaufré se
berce des illusions chariées par les flots. Son aimée lui
apparaît en rêve, mais elle s'évanouit aussitôt. Bientôt,
lui-même arrive mourant aux pieds de la belle qui l'attend
dans la ville du Liban.
Créé
au festival de Salzbourg à l'été 2000, représenté au Théâtre
du Châtelet à Paris à la fin du mois de novembre dernier,
l'opéra L'Amour de loin de Kaija Saariaho explore un
espace onirique ambigü : ce lieu critique entre absence et
présence, entre Orient et Occident, où la relation amoureuse
fantasmée se précise à mesure que l'être aimé se rapproche.
Dans cet espace entre deux mondes, le personnage du pèlerin
joue le rôle crucial du passeur. Remarquablement chanté par
la mezzo-soprano Lilli Paasikivi, il transmet aux amants les
pensées fluctuantes que chacun nourrit pour l'autre par-delà
les mers. Pour transformer cette histoire inspirée par la
vie d'un poète du XIIe siècle en son premier opéra, Saariaho
avait elle aussi besoin d'un passeur, d'une personne capable
de convertir une légende en un texte lyrique. Elle l'a trouvé
en Amin Maalouf, célèbre écrivain libanais francophone à qui
fut confiée la rédaction du livret. Les deux auteurs ne se
connaissaient pas. La similitude de leur inspiration frappe
pourtant. Tous deux de grands irrationnels, ils batissent
leur œuvre à partir de l'impression progressive et parfois
involontaire d'une réalité sensible. Maalouf évoque les nombreuses
soirées passées à l'opéra, la lecture pléthorique des livrets
qu'il a parcourus avant de s'atteler à celui de L'Amour
de loin : "Je sentais que j'avais besoin de m'imprégner
de cette écriture musicale, sans savoir de quelle manière
cela m'a réellement influencé". Saariaho, lorsqu'elle
parle de ses sources d'inspiration premières, se souvient
des lacs de son enfance, d'une aurore boréale ou d'expériences
visuelles survenues lors de ses premiers voyages en train
: "Le premier souvenir très vif de la composition de mon
enfance, c'est l'essai de noter la musique nerveuse et jaune
que j'avais dans la tête, et que je n'arrivais pas à mettre
sur le papier".
Ces
croisements entre nature et art, entre domaines visuel et
sonore, on le retrouve constamment dans l'œuvre de Saariaho.
Dans le CD-audio/rom
Prisma, elle explique à quel point l'œuvre de tel metteur
en scène, de tel cinéaste, fut déterminante dans l'élaboration
de sa musique. Elle raconte aussi comment, en musique contemporaine,
un son d'instrument peut être transformé en bruit (de vent,
de branche d'arbre…) grâce à une technique particulière d'attaque
du son par l'interprète ; et comment, inversement, un bruit
enregistré dans la nature peut devenir un son musical de synthèse,
grâce à l'utilisation d'outils électroniques.
Mais
faut-il s'étonner de l'importance de l'hybridation dans l'œuvre
de ce compositeur née il y a près de cinquante ans en Finlande
et installée depuis 1982 en France, où elle est venue compléter
à l'Ircam une formation commencée à l'Académie Sibelius d'Helsinki
? Probablement pas, tant elle se déclare elle-même avide d'échanges,
de façon permanente, et tant elle dit ne pouvoir mettre en
place un travail avec ses instrumentistes que dans le cadre
de relations privilégiées.
Ainsi
se constituerait donc son œuvre singulière : par flux et reflux
d'amour, de modes d'écriture, les vagues successives se recouvrent
et portent à nouveau la barque vers d'autres courants. "Pour
savoir qui l'on est, il faut aller sur l'autre rive",
note Peter Sellars, metteur en scène de L'Amour de loin.
Sur l'autre rive, la rencontre a bien lieu, mais elle ne fait
toutefois qu'affleurer. Comme il se doit dans la tradition
de l'amour courtois. Comme deux amants qui, encore abasourdis
par leur communion d'une nuit, doivent se quitter au matin
pour mieux renouer chacun avec leur Dieu.
Benjamin
Bibas
CD-audio/rom
Prisma
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