Si
le cycle de la célébrité rock n'a fait
l'objet pour le moment d'aucune modélisation sérieuse,
nul doute qu'il répond à des règles
aussi sévères que celles qui régissent
les instants de gloire et les traversées du désert
des hommes politiques, des acteurs et des chanteurs de variétés.
Comme en économie (les Kondratieff et consorts),
on peut distinguer sur une période longue (ce qu'on
appelle une carrière) des cycles longs (de cinq ou
dix ans) marqués par une tendance lourde (succès,
insuccès, trou noir), eux-mêmes parasités
par des cycles plus courts (2 ou 3 ans) répondant
à leurs propres inflexions médiatiques ou
critiques (branchitude, ringardise, écho, dézinguage).
Mis bout à bout, ces mouvements dessinent un spectre
original et propre à l'artiste qui a toutes les chances
de mesurer d'assez près sa contribution globale à
l'ordre musical et, au final, de ressembler à une
succession plus ou moins serrée de splendides sinusoïdes.
A
regarder de très près la carrière de
Morrissey, on voit nettement les deux premiers cycles longs
se détacher : 1984- 1994 : santé, reconnaissance
et créativité : 1994 - ? : galère,
souci, best of à satiété.
Leader
- avec le guitariste Johnny Marr - du groupe pop anglais
le plus important des années 80, les SMITHS, Morrissey
aura passé une bonne dizaine d'années au firmament
de la pop anglaise. Le groupe de Manchester aura pour ainsi
dire inventé le rock anglais des années 80
en quatre albums, tous indispensables (notre préférence
allant au posthume Strangeways Here We Come, sorti
en 1987, quelques mois après la dissolution du groupe).
Invention d'une musique populaire, littéraire, mélodique
et contestataire qui, après le punk, renouait avec
l'art de chanter et de composer. Invention d'une musique
assise sur un song writing appliqué, directement
inspiré des modèles populaires (Sinatra &
co) et historiques (avec Bowie en poisson pilote, tantôt
devant, tantôt derrière) mais fortement ancré
dans la réalité sociale. Invention d'un genre
rock (baptisé parfois "pop poetry") dont
Morrissey a su être pendant la deuxième moitié
des années 80, l'incarnation parfaite : mélange
de charisme (a)sexuel, d'arrogance, d'engagement (anti-thatchérisme
notamment), de pose intellectuelle et de distanciation par
rapport au caractère traditionnel de la rock star.
A
la fin des Smiths, le chanteur, loin de s'abandonner à
la paresse, s'est lancé dans une carrière
solo - qui est résumée dans le BEST OF soigné
par les disques RHINO - faite de bon et de moins mais qui
aura permis de fidéliser, voire de fanatiser, une
légion de fans dont la loyauté dans la durée
n'a probablement aucun équivalent sur la planète
indie. Il suffit de vérifier sur n'importe quel moteur
de recherche l'activité des dizaines de sites pro-Morrissey
ou pro-Smiths et la richesse de leur évolution au
quotidien pour se rendre compte de cette adoration souterraine
qui résiste à tout retournement de conjoncture
créative. Dans le genre, il n'y a guère que
Cure (avec un plan média qui
est sans comparaison avec celui dont a pu bénéficier
Morrissey) qui peut se targuer d'avoir encore autant de
suiveurs.
La
carrière solo de Morrissey compte ainsi sept albums
(si l'on fait de Bona Drag - regroupement de singles
originaux- le deuxième) et maintenant trois best
of et une compilation de (pas trop) raretés, ce qui
n'est jamais très bon signe. Le dernier best of en
date, qui suit deux albums assez inégaux - Southpaw
Grammar et Maladjusted - est donc à prendre
différemment selon qu'on se situe parmi les adorateurs
ou les néophytes :
-
pour les premiers, disons, que la compilation Rhino est
assez bien faite mais totalement inutile : c'est pour cela
qu'il faut l'acheter. Il n'y a aucune chanson qu'on ne retrouve
ailleurs, aucune nouveauté, aucune surprise, si ce
n'est le bon single Lost, que les fans connaissaient
déjà de toute façon, rien qui justifie
l'achat si ce n'est une belle photo du Moz à la sortie
de la douche qui revient 6 fois à l'intérieur
du livret et les paroles des chansons (enfin, bon, tout
le monde les connaît par cur). Ceux qui hésiteraient
à acquérir le disque pourrait préférer
le premier best of (intitulé The World of Morrissey)
qui avait le mérite de reprendre quelques vraies
raretés et notamment d'abriter le somptueux single
Boxers, probablement le meilleur titre de Morrissey
depuis dix ans, ou investir dans les coffrets de singles
sortis il y a quelques mois (totalement inutiles également)
qui forment un plus joli objet.
- Pour les autres - et on espère qu'ils seront nombreux
les veinards - il est bien évident que cette compilation
est ce qui se fait de mieux pour découvrir le bonhomme.
Le choix des titres est extrêmement judicieux et balaye
d'une façon assez juste la période 1988 -
1997. En donnant une large place aux deux premiers albums,
Rhino rend justice aux hymnes morrisséens que sont
les géniaux Everyday is Like Sunday, The
Last of The Famous InterNational Playboys, Hairdresser
On fire, Interesting Drug et November Spawned
A Monster et leurs paroles à faire crever de
jalousie n'importe quel auteur contemporain pour leur précision
et leur caractère évocateur. Oserions-nous
dire que les arrangements ont parfois un peu vieilli sans
passer pour un hérétique ? Qu'on se le dise,
Morrissey est le plus grand poète des faubourgs de
Londres et de Manchester et le meilleur chanteur en activité
n'en déplaise à Ian Mc Culloch. Il propose
une topographie sociale qui n'a guère d'équivalent
dans le rock contemporain et qu'illustrent également
les titres empruntés au magnifique album Your
Arsenal. La sélection n'évite pas les
standards We Hate It When Our Friends Become successful
(palme du meilleur titre de tous les temps), I Know It's
Gonna Happen Someday, et Certain People I Know
avec son jugement sans appel :
"Certain people i know / they'd sacrifice all their
principles for/ anything cashable" mais contourne
avec une élégance malhonnête les titres
polémiques et gigantesques tels que Asian Rut
ou The National Front Disco.
De bout en bout, Morrissey fait preuve d'une richesse de
timbres et de techniques de vocalises qui effraieraient
Céline Dion. Le chant est expressif, souvent plaintif
et dégage un romantisme forcené et une nostalgie
qui colle de près aux descriptions d'un monde post-industriel
qui s'abîme dans la vulgarité et la crise.
L'album Vauxhall and I (qui marque dans notre chronologie
le retournement de tendance décennal de l'uvre)
est bizarrement peu représenté avec ses chansons
d'homme abattu - Now My Heat Is Full, Hold On
to Your Friends (où est Speedway on se le demande ?).
Ensuite, sur le versant faible de l'uvre, moins de
choses à se mettre sous la dent avec le très
moyen Alma Matters et le poseur Sister I'm A Poet.
On appréciera le grandiose Sunny, le jeune
Lost et on se demandera, pour finir, pourquoi n'ont
pas été repris des titres vaillants de Southpaw
Grammar (trop longs sûrement) et de Maladjusted
(le titre éponyme notamment).
En
gros, un best of qui se tient et offre un panorama passionnant
d'une uvre solo qui ne doit pas être assimilée
à l'appendice des disques des Smiths. Morrissey,
par sa voix, son corps, incarne depuis quelque temps un
nouveau personnage de looser magnifique qui pourrait annoncer
un retour de flamme d'ici quelques mois.
La rumeur veut que l'équivalent de deux albums aient
été composés par l'exilé américain
et attendent qu'une maison de disque leur offre une oreille
attentive.
Celui qui avait dit : THIS
IS THE LAST SONG I WILL EVER SING.
GOODNIGHT AND THANK YOU ... en majuscules, s'il vous plaît,
n'a probablement pas dit son dernier mot.
Myosotis
Petit
guide à l'usage des amateurs
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