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éTito
Le sens de la conversation
28.11.01


Le dernier Darrieussecq, tenez, je vous le conseille. Bref séjour chez les vivants (P.O.L - 308 pages - 125 F). C'est un peu compliqué, au départ. C'est l'histoire d'une famille, avec le père, la mère, les filles, leurs petites affaires, les on s'aime on s'aime pas, on se quitte on se retrouve. Tout ça ça galope aux quatre coins du globe. Alors, évidemment, ça fait différence de nationalités, à la longue. Moi j'aime bien. Qu'en plus c'est rigolo. Au fond, c'est pas ça qui est compliqué, cette histoire, ces grands écarts géographiques : c'est plutôt la construction, d'un certain point de vue, comme un puzzle, quoi, si vous voulez bien. Sans ça ça serait franchement facile à lire, aussi ajouré qu'un napperon breton, comme une saga tissée de main de maîtresse, au crochet et mine de rien, avec la lente efflorescence de ses épisodes, autant de motifs en filigrane et tout ça. Remarquez, c'est quand même une sorte de saga, au bout du compte, mais à sa façon, quand même, vu que le lecteur est introduit par la maîtresse d'œuvre dans la conscience de chacune de ses créatures, ce qui fait qu'on passe d'un cerveau à l'autre et forcément, c'est jamais la même chose, mais malgré tout on s'attache, c'est-à-dire qu'on s'attache à chacune, à chacun. D'autant plus que c'est aussi une histoire de fantôme, vous voyez ce que je veux dire ?

Et puis il y a l'écriture. Il fallait une écriture ad hoc pour faire tenir l'ensemble dans l'ordre du crédible. Eh bien, Marie, c'est ce qu'elle réussit : une écriture ad hoc, tout à fait, avec des rafales de paragraphes, en veux-tu en voilà, qui commencent pas toujours par des majuscules, c'est vrai, des ponctuations un peu hasardeuses deçà delà, mais c'est qu'il faut pas oublier non plus, vous autres, qu'on est comme qui dirait dans la tête des Johnson, l'un après l'autre, que je vous dise, on est dans la tête de Jeanne Johnson, de John Johnson, d'Eléonore Nore Johnson, j'en passe. Ça ressemble assez à ces phrases hachées qui vous vrillent l'intérieur du crâne sans répit depuis le lever du matin jusqu'au coucher du soir.

Il faut donc entrer dans le jeu, pour suivre, pour identifier chacun des protagonistes et tout ça, démêler les sentiments, mais je vous jure que c'est vraiment pas sorcier du tout. Et puis, encore une fois, qu'on oublie pas non plus que le clou du truc, c'est ce fantôme, promis. Alors, allez-y, je vous en dirai pas plus, qui c'est ce fantôme et tout ça, ces voix qui finissent par vous envoûter comme le chœur d'une conscience unique. Vous laissez pas impressionner par l'apparent décousu du roman. C'est qu'apparence, vraiment. Du désordre, il y en a pas ici. Que tout ça ça se tient. Lisez-le : vous verrez que le procédé fonctionne à fond, qu'on oublie même au bout de dix pages qu'on a pu lire un jour des bouquins tricotés autrement, d'autant plus que c'est vachement passionnant, et de bout en bout. Comme toujours chez Darrieussecq. Qu'on se rappelle Truismes, Le mal de mer ou, justement, Naissance des fantômes. La même loufoquerie des fois, la même attention animale, aux corps, aux cœurs, aux mots mis en paroles, à soi. Comme une exploration un peu démente des bébêtes un peu grotesques que nous sommes, comme on dit.

"Prendre le témoignage, le récit, le fait historique, et le travailler. Mémoriser. Essayer les phrases à la bouche, les articuler, s'exercer… Le sens de la conversation. Mots sur le bout de langue, collés comme des timbres. Et savoir se déplacer dans l'espace, etc."

A plus.

Tito Bast

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