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J'espère que vous avez pas oublié, vous autres, que les sbires
du Goncourt vont choisir en novembre le bouquin sensé être le
meilleur, etc. Ah ! Ah ! Je sais, vous vous en foutez. On va
pas revenir là-dessus : tout le monde connaît d'ailleurs la
chanson, et tout le monde s'en bat les noix à part les éditeurs
(à cause qu'ils ont besoin de thunes) et leurs auteurs (à cause
qu'ils en ont encore plus besoin).
Voilà
le plus intéressant, donc : je lance un concours, comme ça,
entre nous, histoire de nous marrer un peu. C'est tout con :
il suffit de parier sur un des titres retenus officiellement
parmi ceux qui ont le plus de chance de gagner le mois prochain :
Michel
Braudeau : L'interprétation des singes (Stock)
Christophe Donner : L'empire de la morale (Grasset)
Michèle Gazier : Le fil de soi (Seuil)
Guy Goffette : Un été autour du cou (Gallimard)
Nancy Huston : Dolce agonia (Actes sud)
Marc Lambron : Etrangers dans la nuit (Grasset)
Alain Robbe-Grillet : La reprise (Minuit)
Jean-Christophe Ruffin : Rouge Brésil (Gallimard)
A
votre avis, lequel parmi ces romans a donc le plus de chance
de l'emporter, comme l'on dit ? Pas fafa, hein ? Eh ! C'est
normal. D'abord, faudrait voir à les avoir tous lus et vous
connaissant comme je vous connais ça m'étonnerait bien que vous
en ayez lu même un seul, sauf si je me gourre évidemment. Ben
justement, je vais être sympa, admettons que je me gourre et
que vous les ayez lus, au moins assez feuilletés, assez parcourus
pour pouvoir vous faire votre petite idée sur leurs mérites
à chacun et donc sur la possibilité d'un pronostic raisonnable.
Lequel choisissez-vous, vous ?
Bah
! Je vais vous aider un peu, allez. C'est bien parce que c'est
vous. Alors voilà. D'abord, faut raisonner. Prêts à raisonner,
les vedettes ? Voilà comme on fait, au cas que vous le sauriez
pas. Pour commencer, arrêtez de penser que c'est pas facile
de choisir parmi tous ces bouquins parce qu'en réalité c'est
très facile, que même rien l'est plus. C'est vrai qu'on a toujours
tendance à tout compliquer et vous savez bien pourquoi, hein
? On est tellement compliqués nous-mêmes. C'est ce qu'il me
disait toujours un prof à Janson (bien que question complication,
le mec se posait là, mais bon). Donc, pour une fois, soyons
simples nous-mêmes. Ok ? Commençons donc. On parcourt, on feuillette…
On reparcourt, on refeuillette… Idem pour chacun des bouquins
de la liste. Ouais. Bon. Faut pas déconner. On lit même un chapitre
entier de-ci de-là, pour humer, quoi, voir un peu comment ça
tient la route, on repose, on cogite, on reprend et on reparcourt,
on refeuillette ! On lit un mot par-ci, un mot par-là… Je vous
arrête, maintenant. Assez parcouru, assez feuilleté. On touche
plus aux bouquins. Compris ? On y touche plus, j'ai dit, que
celui qui y retouche c'est un tricheur et que je lui flanque
une bulle. Qu'est-ce que vous avez remarqué ? Vous avez bien
remarqué quelque chose.
D'accord.
Je vais vous aider encore un coup, allez. Et, comme je dis,
c'est bien parce que c'est vous. Ouvrez vos trompes, je vais
vous dire de quoi ça retourne. Ecoutez bien ce que je vais vous
dire : tous ces bouquins-là, tous, que je dis bien, sont nuls,
archi-nuls, de la merde pure et simple, pis encore que de la
merde, qu'on pourrait même pas la refiler aux porcs à cause
des épizooties et des craintes pour les consommateurs, que José,
pour le coup, risquerait encore la rupture d'améthyste. Tous
sont nuls, que je vous dis, sauf deux bouquins. Deux sur huit
! Vous avez bien lu ! Deux bouquins sortent du lot. Celui de
Goffette et celui de Ruffin. Pour les autres, nib, que dalle
à l'intérieur, à commencer par celui de Braudeau qu'ils ont
placé en tête de leur liste : vous chercheriez inutilement là-dedans
le moindre halo d'originalité, de style, sinon de talent. Des
brimborions de kermesse catholique, de la chiure de tsé-tsé
à vous dégoûter d'ouvrir un livre pour le restant de vos jours,
que je plains les critiqueurs qui ont à en rendre compte vu
que ça fait partie de leur gagne-pain et que question renvois
d'ascenceurs faut être vachement roué vu que tout critiqueur
rêve d'écrire son roman, si c'est pas déjà fait, et que comme
tous les romanciers dont ils doivent parler sont tous plus ou
moins critiqueurs eux-mêmes, faut quand même en même temps penser
à son propre avenir, etc.
Vous
allez donc en déduire que pour Goffette et Ruffin, d'authentiques
poètes (enfin, ça c'est mon idée, et je vous expliquerai ça
une autre fois), ça va se jouer à pile ou à face et que vous
avez donc une chance sur deux de gagner au concours, ce qui
est mathématiquement plus facile, de toute façon, qu'une chance
sur huit. Soit Goffette, soit Ruffin. Vous y êtes ? Eh ben non.
Vous auriez tort de penser ça. C'est encore trop se compliquer
la vie que de penser que ça peut être aussi facile, des fois.
Et d'abord, faut que vous vous enfonciez dans la courbure une
fois pour toutes que c'est pas à un cheval qu'on donne le prix
mais à une écurie, et en plus pour des raisons qu'ont rien à
voir avec le bouquin que dans la plupart des cas aucun juré
Goncourt aura même ouvert, ce qu'on comprend au passage. Le
métier d'un juré Goncourt, c'est pas de lire un bouquin et encore
moins si c'est du poétique. Le métier d'un juré Goncourt, c'est
d'abord de donner un prix Goncourt et de bouffer ensuite à s'en
péter les tuyaux, sans compter que quand ils sortent du resto
où ils se réunissent ils sont en général aussi défoncés que
des Polonais (pardon à mes ancêtres !). Vu, les vedettes ? C'est
facile ça, bordel. Un juré Goncourt est une vache, que j'exagère
que tout juste. Ni plus ni moins une vache. Et une vache, ça
lit pas, ça pense pas, ça s'empiffre, qu'il faut toujours être
plus loin d'elle quand ça lâche la soupape.
En
clair, Goffette aura pas forcément le Goncourt, et Ruffin pas
plus, poètes ou non, et puis quoi encore ?, que nenni, puisque
personne parmi les jurés aura lu l'un ou l'autre qu'ils connaissent
pas plus que la marque de leurs slips. Remarquez que rien empêche
de croire que l'un des deux peut quand même l'avoir puisqu'ils
sont dans la liste officielle avec les autres et que le gagnant
y figure normalement, si vous voulez. Mais faut pas oublier
non plus que la liste que les torchons se sont dégrouillés de
publier a aussi pour but de faire monter les enchères de huit
bouquins suffisamment haut pour que tout le petit monde des
losers ait pas trop de regret en novembre quand on mettra plein
gaz sur un seul, celui qu'aura eu la palme.
Qui
va alors décrocher la timbale ? que vous vous demandez. Tant
pis, je lâche le morceau. A mon avis, ce sera Braudeau, et si
c'est pas Braudeau, ça sera Robbe-Grillet. Et pourquoi ? Je
suis parti mener mon enquête l'autre jour du côté du boulevard
Saint-Germain (6ème) et du boulevard du Montparnasse (14ème)
pour votre site cultureux chéri. Autrement dit, à la brasserie
Lipp et à la Closerie des Lilas qui sont les QG des demi-grabataires
qui font la pluie et le beau temps dans le marigot de l'imprimé
goncourable. Et voilà ce que j'ai appris mine de rien. Je livre
ça en exclusivité, que le bon Dieu m'en sache gré au grand tribunal
des limbes.
Gallimard
osait pas publier la logorrhée simiesque de Braudeau parce que
c'était trop gros (681 p) et que ça faisait cher de la paperasse
et de l'impression. Comment faire, par suite ? Rue Sébastien-Bottin
on se disait que si on risquait le coup, on serait pas dans
la merde, vu qu'il viendrait à l'esprit de personne de normal
d'acheter un tel suppositoire et encore moins de le lire, et
que ça serait pas si sûr que les croix de bois de chez Drouant
daignent lui filer le prix vu que Gallimard l'a déjà eu en plus
l'année dernière (avec Ingrid Caven, de Jean-Jacques Schuhl)…
Mais c'est toujours chiant, aussi, de dire que niet à un mec
comme Braudeau : grand reporter au Monde, directeur de la NRF,
membre du jury Médicis, membre du comité de lecture de la maison,
ami d'Antoine Gallimard, courtisé par tous les faux culs et
toutes les saphos de la rive gauche à défaut d'être seulement
regardé par les top models de Saint-Germain-des-Prés. C'est
comme ça qu'est venu à quelqu'un l'idée d'une stratégie super-cool
en proposant de s'y mettre à deux pour publier l'impubliable
: Gallimard et Stock par exemple, Stock s'engageant à pas citer
son partenaire et icelui s'engageant à débloquer 50 % des fonds
nécessaires ni vu ni connu pour la fabrication, la distribution,
la pub, etc. De l'artillerie lourde façon 2 en 1. Frais fifty-fifty
et donc bénéf fifty-fifty, à condition bien sûr qu'il y en ait
un, de bénéf, et donc, faire à tous les coups entrer dans la
danse les viandeux socialistes de chez Drouant pour qu'ils filent
le Goncourt à Braudeau, vu que pas question non plus de les
allonger pour un pareil navet sans tout de suite être certains
d'une forte probabilité de toucher le paquet au final, ce qui
reste le but de l'opération, vous avez compris.
Ouais
! Mais voilà voilà ! Voilà qu'y a l'ancêtre qui vient de pointer
sa grêle barbiche. Le mec qu'a inventé le nouveau roman, vous
savez ?, et qui revient nous faire chier cet automne avec un
nouveau nouveau roman en plus, pure purge garantie Minuit
et sans date de péremption encore ! Et voilà du coup ce que
j'entends mine de rien : A mort Braudeau ! Ouais ! A mort les
accroche-cœur ! A mort les cuistres ! Faut que Robbe ait le
prix, bordel ! qu'on décide comme ça, peut pas en être autrement,
obligé que c'est obligatoire, des fois, vu que Jérôme Lindon
qui vient de clamser a bien le droit à l'hommage posthume et
tout, que ça doit donc être que Robbe, que les précédents gagnants
de Minuit, Duras et Rouaud, ils ont déjà été relégués aux ergastules
de l'oubli. Ouais ! Le pied ! On va leur foutre à tous une bonne
resucée de Robbe-Grillet, anciennement ingénieur agronome en
Normandie qu'a quand même du mérite de toute façon vu que le
gâteux a quelque chose comme 80 ans aujourd'hui et ça compte
chez nous autres, 80 ans ! Un double hommage, quoi, un pour
le gourou dans son mausolée et l'autre pour l'ultime bilan avant
inventaire. Vous avez remarqué ? On est toujours dans le 2 en
1 mais cette fois nous voici dans le mélo en béton, dans le
cantique des cantiques, quoi, que ça compte chez nous autres,
j'insiste.
Soit
Braudeau, soit Robbe-Grillet, comme je dis. Pouvez me faire
confiance. Et écoutez pas ceux qui vous disent que c'est Donner
qui l'aura, le prix. Pure connerie. Ok ? Lequel l'aura, maintenant,
de Braudeau ou de Robbe-Grillet… Stratégie du fric contre requiem
pour l'au-delà. Moi je dis Robbe-Grillet. Et vous ? Concours
ouvert dès maintenant. Un bouquin à gagner dans la limite des
stocks disponibles...
A
plus.
Tito
Bast
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