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Le bouquin d'Arnaud Le Guern, Stèle
pour Edern (Ed. Jean Picolette), est magnifique même
si celui à la mémoire de qui cette stèle est élevée, Jean-Edern
Hallier, est aujourd'hui pour beaucoup oublié, et justement
c'est pour ça qu'il est magnifique, son projet étant d'abord
de raviver le souvenir d'un clochard céleste des années 60 à
90, et d'abord nous on l'avait pas oublié, Edern, comme on l'appelait,
pas plus que ceux qui, comme moi, l'ont bien connu, et approché,
et fréquenté, et aimé, qu'en ont profité, les gentils salauds,
que même si ils étaient pas d'accord avec la droite, la gauche,
l'extrême-gauche, selon les passions saisonnières de ce mec
qui changeait d'idée comme de chemise, ils ont pas oublié que
c'était quand même lui qui allongeait la monnaie, même si elle
était aussi imaginaire que celle des jeux d'enfant, des fois
qu'ils avaient envie d'aller s'empiffrer avec lui à la Coupole,
à la Closerie, chez Lipp, chez Ledoyen, ou d'aller se moucher
dans les rideaux de quelque princesse compatissante, et que,
s'ils s'étaient fait entuber par Gallimard, ce qui arrive à
tout le monde, qu'est-ce que vous croyez ?, il leur disait comme
ça, lui, avec sa voix vachement rabbin d'un temple qu'existe
pas encore, comme disait ma grand-mère, que c'était pas si grave,
qu'il avait du répondant, qu'il était éditeur lui aussi, nom
de dieu, et qu'il était prêt à amortir votre loyer tout de suite
si vous étiez dans la dèche et qu'il avait pas besoin de lire
ce que vous écriviez pour vous cracher le premier à-valoir sur
le marbre du guéridon, là, pour avoir deviné que vous étiez
un génie comme lui, que c'était pas parce que Gallimard il voulait
vous enculer que vous en aviez pas, du génie, non mais, c'est
toujours les mêmes qu'on dit qu'ils en ont, et que de toute
façon si vous aviez pas de génie vous aviez peut-être du talent,
vous, et que même c'est peut-être mieux, moins habituel dans
la littérature française, hein ?, plus convivial, plus Bernard
Pivot, plus peuple et tout et que ça impose plus vite, que lui
il vous faisait tout à fait confiance, d'abord, et pas plus
tard que de suite, tu veux une cigarette ?, qu'il disait comme
ça, un demi ? eh ! garçon ! un demi pour monsieur qu'a du talent,
merde !, que vous, qui saviez pas quoi dire, vous le regardiez
dans le rade à Riton où vous l'aviez rencontré à 6 plombes du
mat après une nuit qu'il vaut mieux pas raconter, du côté de
Beaugrenelle, qu'il se déhanchait tout seul devant le flipper
quand vous étiez arrivé à l'improviste, avec sa caporal qui
cramait sous son coude, avec ses cheveux hérissés par tous les
vents bretons qu'arrêtaient pas de mugir en lui, son costard
de velours bleu nuit tire-bouchonné et trop grand autour de
sa longue carcasse si longue qu'on avait l'impression que la
calvitie naissante de son crâne d'idiot international allait
cogner contre l'écaillure du plafond pendant que Léo Ferré,
dans le juke-boxe, il chantait pour la millième fois un tube
de jadis qui s'appelait La solitude, on a pas oublié
que c'était lui qui mettait les pièces que lui refilait en douce
un loufiat démocratique.
Mais
il vous donnait pas que du fric, Edern, que d'abord on savait
bien qu'il en avait même pas pour lui, évidemment, qu'il avait
déjà tout donné sa fortune depuis longtemps à tout le monde
et que tous les huissiers de Paris lui serraient maintenant
au cul, qu'il était obligé de se terrer dans un appart d'une
tour, là-haut, au milieu d'un ciel mal écrémé qu'il auscultait
à travers la vitre comme un marin la mer, et d'abord il vous
regardait avec son œil parce qu'il en avait qu'un seul qui voyait,
et que vous, vous vous demandiez toujours lequel qu'il fallait
regarder, à cause que vous étiez pas sûr que celui qui voyait
le mieux était pas celui qu'avait l'air mort, un drôle d'œil
qui tremblait aussi, parfois, mais sur le côté, comme d'un cheval
ou d'un poisson, tout comme l'œil à Sartre, Edern le borgne
il vous regardait comme ça et il vous écoutait, et alors, dans
le rade à Riton, vous vous mettiez à pontifier des heures malgré
l'insomnie pendant qu'il sirotait sa Téquilla devant vous et
aspirait sa Coporal entre deux doigts roussis qui avalaient
jamais la fumée, qu'il fumait sans regarder ailleurs que vous,
avec ses longues dents jaunes, sa bouche blanche, d'où des fois
un arrière-parfum de bile malade s'échappait comme le rot prolongé
d'une cocote-minute.
Tout
y passait avant qu'il choisisse son moment pour vous déballer
à son tour tous ses bagages : Tel quel, le temps, Jean-René
Huguenin, J-R H (Je rends heureux), son jumeau solaire qui s'était
planté à 26 ans sur la bretelle de Chartres au volant de son
bolide allemand, un jour de rentrée à la caserne, Philippe Sollers,
alias Joyau, qui matait déjà du côté de Sébastien-Bottin, le
lycée Claude-Bernard où Julien Gracq, alias Poirier, enseignait
l'Histoire et la Géo à tous ces héritiers bien nés en face du
Parc des Princes, puis il vous parlait des autres, des mecs
fantômes, comme Renaud Matignon qui marinerait plus tard dans
le Figaro de Louis Pauwels, thuriféraire du mage Gurdjieff qu'a
zigouillé Katerine Mansfield, et de Michel Droit, laquais de
de Gaulle et virtuose des safaris meurtriers, de ceux qu'étaient
déjà morts et de ceux qui l'étaient pas encore et peut-être
de bien d'autres qu'étaient pas encore nés. On parlait de Venise
et de Fra Angelico, des années de peste noire et des gondoles,
du Rock et de Jimmy Hendrix, de Fidel Castro, du Ché, de Marx,
de Michel Debré, de la défaite de la France en 40, de la guerre
d'Espagne, du Manifeste surréaliste, de l'herbe, de J. D. Salinger
et de Billy Holliday, on allait voir maintenant ce qu'on allait
voir, ici, forcément, puisqu'il était là, lui, Edern, avec tous
les autres autour, Rimbaud, Lautréamont, Miller, Garcia Lorca,
regarde !, tu les vois ? et les autres toujours, et qu'il avait
plein de projets sous les frisures et dans ses poches qui rigolaient,
des tracs et autres trucs anti-bourges, des manifs pour libérer
les esclaves de sous les étoiles, excommunier les grabataires
en place aux commandes du pays, démocratiser le discours, l'espace,
le temps, et l'Académie française, et l'Odéon, et le Collège
de France, la Sorbonne et la littérature, c'était tout comme,
qu'était autant à lui qu'à tout le monde, après tout, agrandir
sa boîte d'édition, distribuer gratos le brûlot ronéotypé qu'il
venait de créer dans les écoles maternelles du XVIème et de
Neuilly, est-ce que tu voulais bien te joindre à lui et à ses
potes, des fois ?, que vous aussi vous pourriez écrire tout
ce que vous voudriez aux éditions Jean-Edern Hallier ou dans
L'Idiot international, que ce qui compte c'est écrire,
c'est dézinguer une République de poilus qui croient que c'est
eux qui commandent l'Histoire, c'est la poésie, c'est l'amour,
c'est les femmes, c'est le rêve, la fête en toutes les saisons,
et que ça, c'est un fric qu'aucun huissier vous volera jamais,
s'il vous plaît, et que si vous étiez pas sûrs d'en avoir autant
que lui, de cette monnaie-là, eh bien il était cape de vous
filer un peu de la sienne, histoire de se marrer un peu, c'est
ce qu'il disait, Edern, tandis qu'il se levait tout à coup pour
remettre, dans le juke-boxe, une dernière pièce que lui avait
passée le loufiat mine de rien, je le revois encore.
Voilà.
Dans sa Stèle pour Edern, Arnaud Le Guern reprend
tout ça à son propre compte, d'une écriture apparemment éparpillée,
mais magnifiquement allumée comme l'exigeait le portrait en
pied non seulement d'un ami : d'un mec aussi qui était un fameux
écrivain qui aurait été bien content de savoir que même mort
il serait encore aimé, au moins par quelques-uns, même s'ils
ne l'accompagnaient pas dans toutes ses sautes d'esprit et autres
turlupinades médiatiques. Mort ? Qui a dit qu'il était mort,
au fait ?
A
plus.
Tito
Bast
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