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éTito
lettre à un ami mort mais qui est vivant quand même
18.06.01


Le bouquin d'Arnaud Le Guern, Stèle pour Edern (Ed. Jean Picolette), est magnifique même si celui à la mémoire de qui cette stèle est élevée, Jean-Edern Hallier, est aujourd'hui pour beaucoup oublié, et justement c'est pour ça qu'il est magnifique, son projet étant d'abord de raviver le souvenir d'un clochard céleste des années 60 à 90, et d'abord nous on l'avait pas oublié, Edern, comme on l'appelait, pas plus que ceux qui, comme moi, l'ont bien connu, et approché, et fréquenté, et aimé, qu'en ont profité, les gentils salauds, que même si ils étaient pas d'accord avec la droite, la gauche, l'extrême-gauche, selon les passions saisonnières de ce mec qui changeait d'idée comme de chemise, ils ont pas oublié que c'était quand même lui qui allongeait la monnaie, même si elle était aussi imaginaire que celle des jeux d'enfant, des fois qu'ils avaient envie d'aller s'empiffrer avec lui à la Coupole, à la Closerie, chez Lipp, chez Ledoyen, ou d'aller se moucher dans les rideaux de quelque princesse compatissante, et que, s'ils s'étaient fait entuber par Gallimard, ce qui arrive à tout le monde, qu'est-ce que vous croyez ?, il leur disait comme ça, lui, avec sa voix vachement rabbin d'un temple qu'existe pas encore, comme disait ma grand-mère, que c'était pas si grave, qu'il avait du répondant, qu'il était éditeur lui aussi, nom de dieu, et qu'il était prêt à amortir votre loyer tout de suite si vous étiez dans la dèche et qu'il avait pas besoin de lire ce que vous écriviez pour vous cracher le premier à-valoir sur le marbre du guéridon, là, pour avoir deviné que vous étiez un génie comme lui, que c'était pas parce que Gallimard il voulait vous enculer que vous en aviez pas, du génie, non mais, c'est toujours les mêmes qu'on dit qu'ils en ont, et que de toute façon si vous aviez pas de génie vous aviez peut-être du talent, vous, et que même c'est peut-être mieux, moins habituel dans la littérature française, hein ?, plus convivial, plus Bernard Pivot, plus peuple et tout et que ça impose plus vite, que lui il vous faisait tout à fait confiance, d'abord, et pas plus tard que de suite, tu veux une cigarette ?, qu'il disait comme ça, un demi ? eh ! garçon ! un demi pour monsieur qu'a du talent, merde !, que vous, qui saviez pas quoi dire, vous le regardiez dans le rade à Riton où vous l'aviez rencontré à 6 plombes du mat après une nuit qu'il vaut mieux pas raconter, du côté de Beaugrenelle, qu'il se déhanchait tout seul devant le flipper quand vous étiez arrivé à l'improviste, avec sa caporal qui cramait sous son coude, avec ses cheveux hérissés par tous les vents bretons qu'arrêtaient pas de mugir en lui, son costard de velours bleu nuit tire-bouchonné et trop grand autour de sa longue carcasse si longue qu'on avait l'impression que la calvitie naissante de son crâne d'idiot international allait cogner contre l'écaillure du plafond pendant que Léo Ferré, dans le juke-boxe, il chantait pour la millième fois un tube de jadis qui s'appelait La solitude, on a pas oublié que c'était lui qui mettait les pièces que lui refilait en douce un loufiat démocratique.

Mais il vous donnait pas que du fric, Edern, que d'abord on savait bien qu'il en avait même pas pour lui, évidemment, qu'il avait déjà tout donné sa fortune depuis longtemps à tout le monde et que tous les huissiers de Paris lui serraient maintenant au cul, qu'il était obligé de se terrer dans un appart d'une tour, là-haut, au milieu d'un ciel mal écrémé qu'il auscultait à travers la vitre comme un marin la mer, et d'abord il vous regardait avec son œil parce qu'il en avait qu'un seul qui voyait, et que vous, vous vous demandiez toujours lequel qu'il fallait regarder, à cause que vous étiez pas sûr que celui qui voyait le mieux était pas celui qu'avait l'air mort, un drôle d'œil qui tremblait aussi, parfois, mais sur le côté, comme d'un cheval ou d'un poisson, tout comme l'œil à Sartre, Edern le borgne il vous regardait comme ça et il vous écoutait, et alors, dans le rade à Riton, vous vous mettiez à pontifier des heures malgré l'insomnie pendant qu'il sirotait sa Téquilla devant vous et aspirait sa Coporal entre deux doigts roussis qui avalaient jamais la fumée, qu'il fumait sans regarder ailleurs que vous, avec ses longues dents jaunes, sa bouche blanche, d'où des fois un arrière-parfum de bile malade s'échappait comme le rot prolongé d'une cocote-minute.

Tout y passait avant qu'il choisisse son moment pour vous déballer à son tour tous ses bagages : Tel quel, le temps, Jean-René Huguenin, J-R H (Je rends heureux), son jumeau solaire qui s'était planté à 26 ans sur la bretelle de Chartres au volant de son bolide allemand, un jour de rentrée à la caserne, Philippe Sollers, alias Joyau, qui matait déjà du côté de Sébastien-Bottin, le lycée Claude-Bernard où Julien Gracq, alias Poirier, enseignait l'Histoire et la Géo à tous ces héritiers bien nés en face du Parc des Princes, puis il vous parlait des autres, des mecs fantômes, comme Renaud Matignon qui marinerait plus tard dans le Figaro de Louis Pauwels, thuriféraire du mage Gurdjieff qu'a zigouillé Katerine Mansfield, et de Michel Droit, laquais de de Gaulle et virtuose des safaris meurtriers, de ceux qu'étaient déjà morts et de ceux qui l'étaient pas encore et peut-être de bien d'autres qu'étaient pas encore nés. On parlait de Venise et de Fra Angelico, des années de peste noire et des gondoles, du Rock et de Jimmy Hendrix, de Fidel Castro, du Ché, de Marx, de Michel Debré, de la défaite de la France en 40, de la guerre d'Espagne, du Manifeste surréaliste, de l'herbe, de J. D. Salinger et de Billy Holliday, on allait voir maintenant ce qu'on allait voir, ici, forcément, puisqu'il était là, lui, Edern, avec tous les autres autour, Rimbaud, Lautréamont, Miller, Garcia Lorca, regarde !, tu les vois ? et les autres toujours, et qu'il avait plein de projets sous les frisures et dans ses poches qui rigolaient, des tracs et autres trucs anti-bourges, des manifs pour libérer les esclaves de sous les étoiles, excommunier les grabataires en place aux commandes du pays, démocratiser le discours, l'espace, le temps, et l'Académie française, et l'Odéon, et le Collège de France, la Sorbonne et la littérature, c'était tout comme, qu'était autant à lui qu'à tout le monde, après tout, agrandir sa boîte d'édition, distribuer gratos le brûlot ronéotypé qu'il venait de créer dans les écoles maternelles du XVIème et de Neuilly, est-ce que tu voulais bien te joindre à lui et à ses potes, des fois ?, que vous aussi vous pourriez écrire tout ce que vous voudriez aux éditions Jean-Edern Hallier ou dans L'Idiot international, que ce qui compte c'est écrire, c'est dézinguer une République de poilus qui croient que c'est eux qui commandent l'Histoire, c'est la poésie, c'est l'amour, c'est les femmes, c'est le rêve, la fête en toutes les saisons, et que ça, c'est un fric qu'aucun huissier vous volera jamais, s'il vous plaît, et que si vous étiez pas sûrs d'en avoir autant que lui, de cette monnaie-là, eh bien il était cape de vous filer un peu de la sienne, histoire de se marrer un peu, c'est ce qu'il disait, Edern, tandis qu'il se levait tout à coup pour remettre, dans le juke-boxe, une dernière pièce que lui avait passée le loufiat mine de rien, je le revois encore.

Voilà. Dans sa Stèle pour Edern, Arnaud Le Guern reprend tout ça à son propre compte, d'une écriture apparemment éparpillée, mais magnifiquement allumée comme l'exigeait le portrait en pied non seulement d'un ami : d'un mec aussi qui était un fameux écrivain qui aurait été bien content de savoir que même mort il serait encore aimé, au moins par quelques-uns, même s'ils ne l'accompagnaient pas dans toutes ses sautes d'esprit et autres turlupinades médiatiques. Mort ? Qui a dit qu'il était mort, au fait ?

A plus.

Tito Bast

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