|
Pendant que l'ô combien honorable Revue
des Deux Mondes de mars 2001 s'interroge sur ce que veulent
les jeunes écrivains d'aujourd'hui, vous savez quoi ?, la ringarde
Nouvelle Revue Française du mois d'avril, elle, qui veut
pas être en reste, voilà qu'elle se mêle de ce qui la regarde
plus depuis un bail, c'est-à-dire de l'état de santé du roman
de chez nous, qu'on est même bien étonné de se dire, tiens,
le catalogue à Gallimard, qu'a été inventé par Gide, il est
encore pas crevé, lui ? Moi je dis halte !, et qu'on est pas
dupe de ce que c'est devenu la NRF : le repaire des potes à
Braudeau, que je me demande même si ce mec, qui vient du Monde,
mais qui y encaisse toujours ses émoluments, dame, s'est pas
juré d'en faire profiter un max tous ses potes, de la NRF, à
commencer par lui-même avant qu'il lui fasse rendre gorge tout
à fait, ce qu'il pourrait bien réussir et dans pas longtemps.
Parce qu'il faut le gueuler haut et clair, les gars : cette
antique bouillie où macérèrent jadis les calvinistes et autres
luthériens pédophiles du VIIème arrondissement est devenue un
brouet pur porc, une vitrine puante pour stars des Amériques,
un transfuge à socialistes reconvertis dans le moulage du suppositoire,
un mémorial élevé à la gloire du compagnon le plus fidèle des
Parigots que nous on est : l'étron des trottoirs, comme il écrivait
Jules Romains.
Non,
mais je vous demande un peu ! La NRF prétendant maintenant délivrer
à ses gobe-mouches le bulletin de santé du roman français, et
puis quoi encore ? Il y a quand même là-dedans de quoi se poiler
à cause qu'elle devrait plutôt concentrer son attention sur
le sien, de bulletin, vu qu'il est plus très net à force qu'elle
publie ce qu'elle publie désormais, un ramassis de prêchi-prêcheurs
inintelligibles pour les républicains de notre ère, de rogatons
d'augustes ratés d'après Paulhan, Arland, Lambrichs, Réda et
Visage, les derniers qui se soient damnés à sauver un magistère
pourtant déjà porté absent, depuis des années, au régiment des
choses utiles.
Donc
moi je dis qu'Antoine Gallimard a eu tort, là, de jeter Bertrand
Visage : avec Bertrand, au moins, soufflait, comme l'on l'a
dit, sauf Josyane Savigneau, bien entendu, un "vent nouveau
et frondeur", un courant d'air à la hussarde grand siècle que
pour un peu on aurait presque cru que la NRF était enfin redevenue
ce qu'elle avait été un temps : un brûlot pétri d'esprit et
de beauté. Vous vous en rappelez pas, vous, de ces spéciales
à Bertrand qui nous faisaient gerber dans les geôles à la turque
de Yachar Kemal, qui nous faisaient emboîter le pas d'anars
irréductibles genre Pierre Autin-Grenier et Eric Holder, ces
derniers Bukowsky des temps modernes que Bertrand a eu l'idée
saugrenue à l'époque de ranger sous la bannière un rien trop
dévotieuse de Moins-que-riens ? Et ces chroniques de
Kundera, ces inédits de Camus, de Volodine, de Dantec, ces textes
de Michaux, de Djebar, de Carvalho ? Ces découvertes : Christian
Garcin, Antoine Bello, Cécile Wajsbrot et des meilleurs ? Tito
se souvient, lui, des bêlements que la prestigieuse Josyane,
même qu'elle en pouvait plus de chier son trop-plein de bien-pensance
offusquée, libérait pendant ce temps-là à l'envi dans les colonnes
de l'organe du XVème : "Quelle tristesse de devoir constater
l'effondrement, avec la Nouvelle Revue Française, des
valeurs défendues naguère par ses héritiers dans l'esprit des
fondateurs !". Non, mais des fois encore. Quelle disgracieuse,
cette critique que Frantz Olivier Gisbert tient pour éminentissime.
Quoi
qu'il en soit, ou en soit pas, la suite s'est pas fait attendre
: la virago du Monde, sèche comme une merluche, a fondu sur
l'occase que Dominique Aury (alias Pauline Réage, auteur d'Histoire
d'O), secrétaire générale de la NRF et protectrice de Visage,
était tantôt morte, pour brancher déjà son pote Braudeau sur
l'affaire de la rue Sébastien-Bottin et alors voilà-t-il pas
qu'elle arrête pas dans la foulée de tanner Antoine Gallimard
pour qu'il dise à Visage ce qu'il fallait qu'il dise à ce héraut
des Pouilles. Ni une ni deux, Antoine il dit comme ça à Bertrand
qu'il en a marre de lui maintenant que Dominique est tantôt
morte, Dieu me garde, marre, il peut en profiter pour le dire,
qu'on parle comme on parle de sa chère revue dans la gazette
papiste anciennement pro-balladurienne, que c'est pas des façons
à faire de publier d'obscurs SDF du terroir et qu'en plus Braudeau,
c'est pas parce qu'il a aucun talent qu'il faut pas le dire,
et d'abord ça prouve que dalle, il est vachement sympa qu'il
accepte d'assurer sa relève sur-le-champ, que lui Visage il
devrait déjà être loin sur ses alpages et qu'il a qu'à passer
à la caisse en attendant pour les indemnités et tout ça, vous
oyez, vous autres ?
Total,
hein ? : la NRF est aujourd'hui ce qu'elle est devenue, la quasi-propriété
du Monde et, corollaire obligé, le rendez-vous exclusif
des apaches de la Rive Gauche. De mensuelle la voilà devenue
trimestrielle et le produit vaut seulement 10 balles de moins
que le titre du dernier Beigbeder, plus personne en parle nulle
part, sauf à Fluctuat où on lui dit merde. Quant au Monde,
lui, il a réussi mine de rien l'OPA la plus fameuse depuis la
fin de l'occupation nazie : s'annexer un des derniers rafiots
de la tradition littéraire française, même si la coque, comme
il dit Tito, prend eau de toutes parts.
A
plus.
Tito
Bast
Lire la seconde partie des Mémoires
d'un truand de Tito Bast dans la rubrique Plumes.
Tous les éditos de Tito Bast
Réagissez à cet édito sur le forum
de Fluctuat.
|