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éTito
La NRF,
morte ou vive ?
22.04.01


Pendant que l'ô combien honorable Revue des Deux Mondes de mars 2001 s'interroge sur ce que veulent les jeunes écrivains d'aujourd'hui, vous savez quoi ?, la ringarde Nouvelle Revue Française du mois d'avril, elle, qui veut pas être en reste, voilà qu'elle se mêle de ce qui la regarde plus depuis un bail, c'est-à-dire de l'état de santé du roman de chez nous, qu'on est même bien étonné de se dire, tiens, le catalogue à Gallimard, qu'a été inventé par Gide, il est encore pas crevé, lui ? Moi je dis halte !, et qu'on est pas dupe de ce que c'est devenu la NRF : le repaire des potes à Braudeau, que je me demande même si ce mec, qui vient du Monde, mais qui y encaisse toujours ses émoluments, dame, s'est pas juré d'en faire profiter un max tous ses potes, de la NRF, à commencer par lui-même avant qu'il lui fasse rendre gorge tout à fait, ce qu'il pourrait bien réussir et dans pas longtemps. Parce qu'il faut le gueuler haut et clair, les gars : cette antique bouillie où macérèrent jadis les calvinistes et autres luthériens pédophiles du VIIème arrondissement est devenue un brouet pur porc, une vitrine puante pour stars des Amériques, un transfuge à socialistes reconvertis dans le moulage du suppositoire, un mémorial élevé à la gloire du compagnon le plus fidèle des Parigots que nous on est : l'étron des trottoirs, comme il écrivait Jules Romains.

Non, mais je vous demande un peu ! La NRF prétendant maintenant délivrer à ses gobe-mouches le bulletin de santé du roman français, et puis quoi encore ? Il y a quand même là-dedans de quoi se poiler à cause qu'elle devrait plutôt concentrer son attention sur le sien, de bulletin, vu qu'il est plus très net à force qu'elle publie ce qu'elle publie désormais, un ramassis de prêchi-prêcheurs inintelligibles pour les républicains de notre ère, de rogatons d'augustes ratés d'après Paulhan, Arland, Lambrichs, Réda et Visage, les derniers qui se soient damnés à sauver un magistère pourtant déjà porté absent, depuis des années, au régiment des choses utiles.

Donc moi je dis qu'Antoine Gallimard a eu tort, là, de jeter Bertrand Visage : avec Bertrand, au moins, soufflait, comme l'on l'a dit, sauf Josyane Savigneau, bien entendu, un "vent nouveau et frondeur", un courant d'air à la hussarde grand siècle que pour un peu on aurait presque cru que la NRF était enfin redevenue ce qu'elle avait été un temps : un brûlot pétri d'esprit et de beauté. Vous vous en rappelez pas, vous, de ces spéciales à Bertrand qui nous faisaient gerber dans les geôles à la turque de Yachar Kemal, qui nous faisaient emboîter le pas d'anars irréductibles genre Pierre Autin-Grenier et Eric Holder, ces derniers Bukowsky des temps modernes que Bertrand a eu l'idée saugrenue à l'époque de ranger sous la bannière un rien trop dévotieuse de Moins-que-riens ? Et ces chroniques de Kundera, ces inédits de Camus, de Volodine, de Dantec, ces textes de Michaux, de Djebar, de Carvalho ? Ces découvertes : Christian Garcin, Antoine Bello, Cécile Wajsbrot et des meilleurs ? Tito se souvient, lui, des bêlements que la prestigieuse Josyane, même qu'elle en pouvait plus de chier son trop-plein de bien-pensance offusquée, libérait pendant ce temps-là à l'envi dans les colonnes de l'organe du XVème : "Quelle tristesse de devoir constater l'effondrement, avec la Nouvelle Revue Française, des valeurs défendues naguère par ses héritiers dans l'esprit des fondateurs !". Non, mais des fois encore. Quelle disgracieuse, cette critique que Frantz Olivier Gisbert tient pour éminentissime.

Quoi qu'il en soit, ou en soit pas, la suite s'est pas fait attendre : la virago du Monde, sèche comme une merluche, a fondu sur l'occase que Dominique Aury (alias Pauline Réage, auteur d'Histoire d'O), secrétaire générale de la NRF et protectrice de Visage, était tantôt morte, pour brancher déjà son pote Braudeau sur l'affaire de la rue Sébastien-Bottin et alors voilà-t-il pas qu'elle arrête pas dans la foulée de tanner Antoine Gallimard pour qu'il dise à Visage ce qu'il fallait qu'il dise à ce héraut des Pouilles. Ni une ni deux, Antoine il dit comme ça à Bertrand qu'il en a marre de lui maintenant que Dominique est tantôt morte, Dieu me garde, marre, il peut en profiter pour le dire, qu'on parle comme on parle de sa chère revue dans la gazette papiste anciennement pro-balladurienne, que c'est pas des façons à faire de publier d'obscurs SDF du terroir et qu'en plus Braudeau, c'est pas parce qu'il a aucun talent qu'il faut pas le dire, et d'abord ça prouve que dalle, il est vachement sympa qu'il accepte d'assurer sa relève sur-le-champ, que lui Visage il devrait déjà être loin sur ses alpages et qu'il a qu'à passer à la caisse en attendant pour les indemnités et tout ça, vous oyez, vous autres ?

Total, hein ? : la NRF est aujourd'hui ce qu'elle est devenue, la quasi-propriété du Monde et, corollaire obligé, le rendez-vous exclusif des apaches de la Rive Gauche. De mensuelle la voilà devenue trimestrielle et le produit vaut seulement 10 balles de moins que le titre du dernier Beigbeder, plus personne en parle nulle part, sauf à Fluctuat où on lui dit merde. Quant au Monde, lui, il a réussi mine de rien l'OPA la plus fameuse depuis la fin de l'occupation nazie : s'annexer un des derniers rafiots de la tradition littéraire française, même si la coque, comme il dit Tito, prend eau de toutes parts.

A plus.

Tito Bast

Lire la seconde partie des Mémoires d'un truand de Tito Bast dans la rubrique Plumes.
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