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Bibliographie
de Will Self
Will Self est l'enfant terrible des lettres britanniques. Journaliste
smicard de son état, renvoyé de The Observer et banni à vie de la
plupart des tabloïds anglais pour une sombre histoire d'héroïne
mal sniffée pendant la campagne Major vs Blair, Self a entrepris
très tôt de marcher dans les traces de Swift - le "Shakespeare de
la satire", selon lui - et de William Burroughs. Influencé par la
Beat Generation qu'il tient en haute estime tant pour ses qualités
littéraires que pour son style de vie, Self fait figure aujourd'hui
de Martin Amis déjanté. Là où Amis fait preuve d'un certain académisme
et de diplomatie, Self joue la carte de la folie furieuse, rue dans
les brancards et n'hésite pas à en rajouter dans l'exubérance. La
satire chez Will Self est toujours extrêmement violente quand celle
d'Amis est plus subtile. Self en fait des tonnes dans ses descriptions
de la sexualité, dans l'usage des stupéfiants, dans sa manière de
s'engager dans des descriptions qui n'en finissent pas d'outrager
et de provoquer. Parmi ses faits d'armes, on retiendra l'impeccable
"Cock and Bull" (disponible en poche sous le titre "Vice
Versa"), lequel raconte l'histoire d'un rugbyman équilibré
et macho qui découvre un beau matin qu'il a une chatte dans le creux
de la cuisse. Fort de cet attribut, le mec passe son temps à essayer
de dissimuler son infamante infirmité puis découvre avec joie qu'il
peut en profiter pour se branler sans enlever son pantalon et en
tirer un maximum de plaisir. Au bout d'un moment, il décide de se
faire embrocher par plusieurs de ses potes et en vient - grossièrement
- à s'interroger sur l'identité sexuelle des uns et des autres.
Comme c'est le sexe qui définit nos postures sociales, la métamorphose
en revient peu ou prou à interroger l'ensemble des comportements
des types qui l'entourent. La satire est énorme et Self y va réellement
au bazooka pour faire exploser le bon goût des gentlemen. En Angleterre,
attaquer la virilité des rugbymen tient du crime de lèse majesté
et on raconte que Self est encore aujourd'hui coursé par la plupart
des gros costauds amateurs de douches collectives qui le reconnaissent.
Dans la deuxième partie du bouquin, double parfait de la première,
c'est une nana qui y passe et se découvre une bite de cheval sous
le vagin. Et vice versa donc.
Après
ça, enfin parallèlement, Self produit toute une série de nouvelles
éblouissantes réunies pour partie dans le recueil "La Théorie
Quantitative de la Démence", sorte de manifeste jouissif d'après
lequel la quantité de folie disponible sur la planète est invariable,
régit l'ordre des choses et se répand dans le monde sur le principe
hautement scientifique des vases communicants. La meilleure nouvelle
de l'ouvrage intitulée "Le livre des morts de Londres Nord"
servira d'ailleurs de base à son dernier roman en date, paru en
France en septembre, "Ainsi vivent les morts" (How The
Dead Live), et qui témoigne d'un réel assagissement du personnage.
Avant
ça, Self a mis tout le monde à genoux avec"Les Grands Singes",
hautement recommandable et qui s'inscrit dans la "grande tradition
européenne", il dit, "des apes fantasies". Si la fin du roman déçoit
principalement parce que Self s'enferre dans une intrigue qui ne
dépasse plus les milieux savants et arty de l'Angleterre actuelle,
la première partie (soit les 2/3 tiers du bouquin) est éminemment
jouissive. Self y décrit une société humaine calquée sur le comportement
des singes bonobos. Les milieux d'affaires londoniens sont décrits
comme des troupeaux de singes et les yuppies comme des mâles décérébrés
seulement intéressés par la conquête de territoires et de croupes
à trousser. Du coup, il fait partir sur une scène déjà culte une
guirlande d'accouplements sanitaires qui court de la City à Piccadilly
qui à elle seule vaut le détour. La satire est poussée si loin et
est si précise qu'elle atteint, sur un postulat de départ assez
improbable, une crédibilité totale. En comparaison, la petite cochonne
de Darieussecq qui a fait son effet en France ressemble à une rédaction
d'un mauvais élève de CM2.
En
même temps, Will Self tente quelques expériences intéressantes comme
d'écrire un bouquin en direct depuis une cellule transparente installée
dans un supermarché. Il écrit en temps réel sur le net l'histoire
des mecs qu'il voit entrer dans le magasin et invite les passants
à venir le voir comme une bête curieuse tandis qu'il déblatère sur
leur compte tout un tas de saloperies immédiatement diffusées. Par
ce biais, il contourne l'omerta de la presse anglaise et recouvre
son statut tant désiré d'ouvrier spécialisé du journalisme. Self
aime à se décrire comme un tâcheron et, à l'image d'un de ses héros
le journaliste Gonzo Hunter S. Thompson (connu pour "Las Vegas
Parano"), à concilier art et sens de l'absurde. Influencé par
les Beats (Burroughs en tête), il s'accroche dur comme fer à son
indépendance et à une éthique libertaire qui le pousse à faire scandale,
à cultiver une image de dangereux terroriste sans sacrifier son
ouvre pour autant. Il aime désacraliser l'acte d'écriture au point
de dire que ça l'emmerde et qu'il fait ça pour le pognon. Il se
plait à donner son avis sur tout et à égratigner, à la façon des
pop stars des belles années, les milieux politiques Labour comme
Tory (dont il se réclame malgré tout).
Son
dernier livre le révèle apaisé et peut-être moins caustique que
par le passé, signe que Self vieillit et en a marre de se battre
contre des moulins à vent. Self paraît désespéré et produit avec
"Ainsi vivent les morts" une ouvre mature et infiniment
mélancolique. Comme dans sa nouvelle d'origine, il retravaille le
thème des morts dans la vie et s'en sert pour pointer l'apathie
ambiante et le manque d'excitation de notre mode de vie moderne.
Son héroïne Lily Bloom (dont le nom est emprunté à l'Ulysse de Joyce)
est une vieille femme qui vient de mourir et qui, comme tous les
morts, continue à vivre parmi les vivants. La mort chez Self, dans
l'état où nous sommes, ne signifie en rien la fin de la vie, mais
au contraire, se traduit par le prolongement ad vitam aeternam (ou
presque) de sa monotonie et de sa médiocrité. La vieille Lily Bloom
clamse du cancer et puis se réveille à quelques pâtés de maison
d'où elle habitait, plus ou moins cornaquée par un magicien guide
de l'au-delà qui lui apprend à vivre comme une femme morte normale.
Les morts fument comme des pompiers car ils n'ont rien d'autres
à foutre. Ils travaillent dans nos bureaux. De toute manière, les
vivants ne les remarquent pas plus que les autres. Ils se frottent
les uns contre les autres pour se donner l'impression d'avoir du
plaisir. Ils font des promenades le weekend, assistent à des réunions
de quartier, prennent le métro et puis font des dettes dans des
boutiques tenues par des pakistanais morts.
L'évocation
de l'au-delà est encore une fois extrêmement convaincante et permet
à l'auteur de se moquer des principaux travers de la vie urbaine,
de dévoiler les faux semblants de la sociabilité actuelle et de
la culture du loisir. "Ainsi vivent les morts" évoque
avec une lenteur (parfois rasoir) l'écoulement tristounet des vies
communes, l'essoufflement des élans de jeunesse et les tentatives
pitoyables de nouer des relations avec les autres. Univers pessimiste
et terrifiant, l'Autre Monde est un simple reflet du Monde Réel
dont l'onde frissonne du spectre des péchés des vivants. Les bébés
morts (avortés ou décédés) de Lily Bloom hantent son appartement
de défunte pour lui rappeler sa culpabilité. Ses erreurs comme des
lambeaux de chair sont cachées sous son lit de fantôme et l'insultent
à longueur de journée. Dans une première partie, Self s'amuse de
la peur de la mort et enchaîne une série de scènes ubuesques (qu'on
rapprochera aisément du scandale déclenché par la chanson "Help
The Aged" de Pulp en 1999) où Lily Bloom à l'agonie se souvient
de ses émois sexuels tandis que sa fille cadette, droguée jusqu'aux
yeux, lui tire ses derniers cachets anti-douleur pour se défoncer.
La finesse de Self est toute entière résumée dans ce long passage
impeccable où la vieille sur son lit de mort livre son corps à la
souffrance pour permettre à sa fille de se défoncer une dernière
fois sur son compte. Un bel acte d'amour.
La
fin d'"Ainsi vivent les morts", qu'on ne dévoilera pas,
peut décevoir à bien des égards. Elle illustre de façon cynique
et sans appel ce qu'on a pu dire sur le fond de moralisme qui sous-tend
la littérature d'anticipation sociale. Si ce dernier opus n'est
probablement pas le livre de Self le plus distrayant et le plus
savoureux, il est sans conteste le plus abouti dans la forme que
prend la critique. Le modèle joycien suggéré par le nom de l'héroïne
est même tutoyé de près dans certains passages qui évoquent la justesse
et la précision du monologue de Pénélope/ Molly Bloom à la fin de
l'Ulysse. Self s'impose enfin, ce qui est rare chez nos auteurs,
comme un écrivain de la féminité, qualité qu'il avait déjà dévoilé
sur "Vice Versa".
"Voici à peu près comment ça se passe : quand vous mourez, vous
êtes transféré dans une autre partie de Londres où vous reprenez
grosso modo le même genre de vie qu'avant votre mort. Il y a une
ribambelle de morts dans Londres et un certain nombre d'entreprises
mortes. Quand vous êtes mort depuis quelques années, on vous invite
à vous établir en province. La communauté morte a une administration
propre et place ses ressortissants dans la plupart des grandes sociétés
et des grands corps de l'Etat. Il existe des services autonomes
pour les morts mais, en général, ils fonctionnent parallèlement
à leurs homologues "vivants". Les morts ont presque tous un emploi,
parfois dans des compagnies vivantes. Ainsi, maman, par exemple,
travaillait pour une maison d'édition vivante."
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5ème partie : Martin Amis
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