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Bibliographie
de Bret Easton Ellis
Difficile de savoir s'il faut commencer ou finir par Bret Easton
Ellis. Il va de soi que, parmi tous les auteurs évoqués, il est
en 2001 celui dont on parle le plus, celui qui connaît le plus grand
succès commercial et qui semble avoir le plus gros impact sur le
monde extérieur. L'ouvre d'Ellis n'est pas épargnée par les critiques
- "pauvre", "peu variée", "enclavée", "indigente", "américaine",
"caricaturale" figurent parmi les adjectifs qui servent habituellement
à ses détracteurs pour la déconsidérer. "Décisive", "essentielle",
"fondamentale", "historique" émaillent le discours des thuriféraires,
dont Beigbeder, le critique littéraire français n°1, n'est pas le
moindre et le moins doué.
Au
premier abord, on ne voit pas bien ce que Ellis viendrait faire
ici. Il ne pratique pas tellement l'anticipation sociale. Il n'est
pas du tout réaliste ou à la rigueur d'un réalisme qui s'appliquerait
à une frange très limitée (0,0001% peut-être) de la population américaine,
blanche, friquée, des années 80 et encore. On peut considérer néanmoins
que, depuis la publication en 1985 de son premier roman, Moins que
Zéro, Bret Easton Ellis est celui qui a le plus prévu notre époque
et dessiné les contours de son système de production d'images collectives.
C'est presque à lui seul qu'on doit la déferlante des séries télévisées
US sur nos écrans, c'est presque à lui seul qu'on doit "Beverly
Hills", les films de collège de la seconde génération ("American
Pie", "The Faculty", "Elle est Trop Bien",
"Harvard Story" et on en passe). C'est à lui qu'on doit
les revivals musicaux, le retour de Dave et du disco, Mac Donald's,
Loft Story et le règne de la Jet Set. Sans Bret Easton Ellis, il
n'y aurait vraisemblablement pas de représentation collective moderne
de la richesse, de la séduction, du stupre. Son style, son imagerie
ont pour beaucoup façonné, construit, alimenté le cynisme et l'iconographie
du monde libéral, qu'il s'agisse de la publicité, du porno soft
et de toutes ces conneries dont on nous rabâche les oreilles depuis
quelques années. Les gays et leur contre culture en passe de devenir
dominante, c'est lui. La mode. Loana et son été. Laure du Loft,
encore et toujours lui. Jamais avant lui littérature n'avait eu
le pouvoir de dire, de faire et défaire la réalité avec autant de
visibilité. Jamais aucun écrivain n'avait eu un pouvoir de suggestion
et de vampirisation du réel aussi intense. En cela, Ellis mérite
la couronne de l'anticipation sociale au point qu'on se pose souvent
et partout la question de savoir, comme pour la poule et l'ouf,
si c'est Ellis qui a inventé l'Amérique qu'on nous vend ou si Ellis
est le produit de la non-culture dont il est le peintre. Est-il
baudruche ou visionnaire chanceux ?
Né
en 1964, élevé à Los Angeles dans un milieu assez favorisé, Bret
Easton Ellis entre en littérature avec "Moins que Zéro"
qui décrit, avec un succès immédiat, le retour dans sa famille d'un
étudiant beau comme un dieu, drogué, bisexuel de la faculté. Le
garçon s'ennuie à mourir chez ses parents, crève d'ennui, a quelques
visions de son année scolaire, de ses activités de junky, de ses
soirées, de ses discussions entre amis, de ses coups de reins et
puis décide de repartir pour la fac. Point. L'intérêt principal
ne repose pas sur l'intrigue mais sur sur le contenu de la narration,
inédit et d'une légèreté qui glace les sangs. Re-belote dans les"
Lois de l'Attraction" en 1987. Cette fois-ci, l'intrigue se
complique et la narration est échangée entre les différents personnages,
tous étudiants, qui décrivent leurs activités du jour, leurs soirées,
leurs prises de stupéfiants, leurs soirées, leurs prises de stupéfiants,
leurs soirées, leurs amours et aussi leurs prises de stupéfiants.
Comme dans "Réussir" de Martin Amis, sorti 9 ans auparavant
et auquel le roman fait immanquablement penser, les témoignages
des uns et des autres sont discordants et laissent apparaître des
zones d'ombres, des mensonges qui créent une sorte d'attente, d'exaltation
mi-policière, mi-voyeuriste. Les questions que se pose le lecteur
ne vont pas chercher très loin. Sean est-il pédé ? Sean aime-t-il
Lauren ? Lauren aime-t-elle Sean ? Vont-ils baiser ?
Que va-t-il arriver à Paul ? Est-ce que la nana qui envoie
des messages anonymes à Sean est Lauren ? Etc. Quelques années
plus tard, ce type de questionnement aura envahi la planète au point
de paralyser, quel qu'en soit le vecteur, toute forme de réflexion.
Derrière la vacuité des personnages, les sentiments sont réels et
l'auteur réussit l'exploit de les faire accoucher d'une sensibilité
poignante, laquelle se dissout souvent d'elle-même faute de combattants.
Accuser Ellis pour les maux de notre temps serait absurde et se
tromper sur son rôle véritable.. Il s'agit ici plutôt d'une parfaite
rencontre entre une société d'images (le reflet de la société dominante
US) et une manière de les absorber. Ellis produit une ouvre dont
la forme évolue peu mais dont le champ et l'ambition se sont élargis
au fil du temps.
"Glamorama",
son dernier roman en date, s'insinue pour la première fois sur le
terrain politique mais, bien sûr, d'une politique absurde faite
de mannequins terroristes et de reality shows téléguidés. Ce qui
épate chez lui, c'est la cohésion de l'ouvre dont on peut croiser
les personnages, dans des fonctions qui dépassent la simple apparition
clin d'oil Hitchcockienne, d'un livre sur l'autre. Ellis est l'écrivain
des passerelles et des champs de référence croisés (Genesis, Duran
Duran et les mannequins, par exemple). Comme chez Faulkner, on peut
suivre le destin fragmenté de familles entières comme les Bateman
(Sean est le héros des "Lois de l'Attraction" et Patrick,
son frère, le serial killer magnifique d'"American Psycho")
mais sans volonté affirmée d'évocation linéaire. Ellis évite la
satire frontale, ne prend jamais partie et ne laisse jamais de place
au jugement. La morale est toujours extérieure au roman et laissée
entièrement, ce qui constitue l'une de ses principales différences
avec Coupland, plus démonstratif, à l'appréciation du lecteur. Dans
l'outrance d'"American Psycho", le lecteur ne peut qu'éprouver
un malaise devant l'accumulation de sang froid des meurtres et des
mises à mort. L'effet d'accumulation et le tempérament du criminel,
souverain la plupart du temps, qui enchaîne les meurtres comme il
ferait sa culture physique, plonge dans un malaise profond et amène
à questionner, sans que cela soit explicité, la société qui conduit
à de tels comportements. Contrairement à Coupland, qui affiche une
plus grande variété sociale de personnages (classes moyennes), Ellis
ne sort guère de ses milieux huppés mais s'en sert comme d'une vitrine
et donne l'impression étouffante que c'est dans cet univers restreint
que se bâtit l'air du temps, la mode et la représentation de la
société par elle-même. L'ouvre est kaléidoscopique, formidablement
maîtrisée et cohérente dans sa construction par fragments. Dans
"Zombies", une splendide série de nouvelles, Ellis gagne
en férocité. Les meurtres se multiplient, jusqu'à l'introduction
de véritables vampires suceurs de sang des classes supérieures,
alors qu'il n'y en avait pas dans "Moins que Zéro" et
dans les "Lois de l'Attraction", jetant le trouble sur
tout ce qu'il a écrit avant. Ellis peint une société essoufflée,
sur la corde raide et qui vit en permanence dans l'attente fébrile
du prochain shoot entre folie furieuse et conformisme de façade.
A l'inverse d'Amis ou de Self, Ellis n'est jamais un écrivain de
l'ennui. Ses personnages savent très bien ce qu'ils ont à faire
et sont, dans leur genre, des hyperactifs. Guère de pauses, guère
de mélancolie, mais une exaltation permanente, un enchaînement diabolique
d'actions absurdes au milieu desquelles ils s'essaient à grappiller
quelques instants de bonheur véritable (ses personnages pleurent)
et peu importe si ceux-ci se résument à des coups tirés à la va-vite
ou à des défonces réussies.
"J'ai
manqué de vivacité, d'efficacité, je ne parviens pas à croire que
j'ai fréquenté cette fille. Cela se passait à l'époque où elle commençait
à vendre de la coke pour maigrir. Cela n'a pas marché. Je trouve
qu'elle a toujours un gros cul, trop de graisse sur le corps, elle
a les cheveux noirs et écrit une affreuse poésie, je suis écouré
de l'avoir laissée me repousser. Je retourne dans ma chambre, claque
la porte deux fois. Mon coturne est absent, je branche la radio,
arpente la pièce. "Wild Horses" sur une station locale. Je
change de station. "Let It Be". Et sur la suivante "Ashes
to Ashes", puis une lugubre ballade de Springsteen, puis Sting
qui sussurre "Every Breath You Take", puis quand je retourne
à la station locale un connard de D.J annonce qu'il va diffuser
les quatre faces de l'album "The Wall" des Pink
Floyd. Je ne sais pas ce qui me prend mais je m'empare du poste
et le lance à toute volée contre la porte du placard, mais il ne
se brise pas, à mon grand soulagement, même si c'est un appareil
bon marché. (.) Ensuite je prends une caisse de mes 45- tours, m'assure
que je les ai tous enregistrés avant de les casser en deux, puis,
si possible, en quatre. Je donne des coups de pied contre le mur
de mon coturne, puis brise la poignée de la porte de mon placard.
Après quoi je retourne à la party."
Il
n'y a pas non plus, contrairement à ce qu'on a souvent dit, de message
hédoniste. Certes, il y a un arrière fond d'insouciance et de puérilité
chez des personnages bloqués à l'adolescence mais toujours un grand
sérieux dans l'accomplissement des actes qui amènent la jouissance
ou, le plus souvent, la déception. Les sentiments sont contrariés
et les velléités amoureuses, les vraies, rarement récompensées et
jamais durables.
"Bruce
chante "Johnny 69" et puis nous baisons. Et je jouis - pschit
pschit - comme de la mauvaise poésie et quoi d'autre encore ?
Je déteste cet aspect du sexe. Il y en a toujours un qui donne et
un qui reçoit, mais il est parfois difficile de déterminer qui fait
quoi. Difficile de se démerder avec ça, même quand tout se passe
bien. Comme elle n'a pas joui, je recommence à la sucer, ça a un
goût vaguement désagréable et puis. la désillusion s'abat sur moi.
Je ne supporte pas de faire ça, mais je bande toujours alors je
recommence à la baiser. Maintenant elle grogne, son corps monte
et descend, je pose ma main sur sa bouche. Elle jouit, lèche ma
paume, renifle, c'est fini. Susan ? Oui ? Où sont les
Kleenex ?, je lui demande. Tu aurais pas une serviette ou quelque
chose ? Tu as déjà joui ?, elle demande, étonnée, allongée
dans le noir. Toujours en elle, je réponds : Ah oui, euh, je vais
jouir, en fait je jouis. Je gémis un peu, grogne, puis me retire.
Elle essaie de me retenir en elle, mais je lui demande des Kleenex.
J'en ai pas, elle me répond, puis sa voix se fêle, elle fond en
larmes. Quoi ? Qu'y a-t-il ?, je lui demande, inquiet.
Attends, puisque je te dis que j'ai joui."
Chez
Ellis, il n'y a aucun sens de la culpabilité qui survive à la fin
d'un chapitre et cette amoralité de façade, à laquelle on ajoute
un univers fascinant de pop (son fameux procédé du name dropping
qui consiste à aligner des marques de produits ou ses discursives
sur la musique de Duran Duran ou de Phil Collins), de célébrités
et de beauté, fonde l'efficacité de la satire. L'anticipation est
dans la description anecdotique de mouvements de société fondamentaux
comme le culte du corps, la réalisation existentielle dans le sexe,
l'égoïsme et la caricature des rapports humains. C'est une littérature
de l'échec non assumée et qui est d'autant plus forte qu'elle prend
racine aux Etats Unis, pays conquérant, et dans des milieux outrageusement
dominateurs. Le pouvoir est absent, construit sur des ascensions
sociales qu'on devine en arrière-plan par des lignées familiales
à l'agonie et dont les histoires annoncent la pourriture à venir
de l'arbre généalogique. Ce qui effraie, ce n'est pas tellement
le temps de la narration mais ce qui se trouve en dehors :
le fait que Bateman soit blanchi, l'absence de sanction, l'impunité.
En cela, Ellis est parfois proche d'Hemingway dont il se réclame
mais également de Burroughs dont il prolonge les effets vus du côté
des vainqueurs, lorsque les opposants, les résistants, les gauchistes
débiles ont disparu. Ellis ou du mauvais usage de la victoire d'une
classe sur une autre. Ellis ou la décadence joyeuse de l'Empire
Américain. Ellis et Burroughs, les deux meilleurs observateurs de
la jeunesse et des ses valeurs ou non-valeurs du siècle.
"Glamorama",
publié en 2000, a déçu pas mal de monde et marque effectivement
à la fois un essoufflement et une ouverture de la logique ellisienne.
L'ouvre, sûrement imparfaite, bancale et déséquilibrée dans sa seconde
partie, est pourtant la plus ambitieuse de l'auteur et laisse penser
qu'il pourrait, à partir de son fonds de commerce habituel, s'attaquer
à des thèmes panhistoriques à la manière de Ballard. En cela, il
devient beaucoup plus intéressant et réussit à dynamiser la forme
qu'il avait inventée. Ellis explore et n'hésite pas à élargir son
champ traditionnel d'observation. Gageons que, sur ses bonnes résolutions,
Ellis devrait nous en faire voir de toutes les couleurs dans ses
prochains ouvrages.
3 ème partie : Douglas Coupland
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