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Un dossier
préparé par Benjamin Berton
Fluctuat
vous propose d'évoquer ici les principaux auteurs qui, comme Houellebecq
et bien avant lui, ont, Outre-Manche et Outre-Atlantique, embrassé
la cause du roman d'anticipation sociale.
On pourra évidemment
contester notre classification et nous reprocher l'invention de
cette école non identifiée en arguant que ces auteurs tiennent eux-mêmes
de modèles plus anciens (et peut-être meilleurs) parmi lesquels
Swift, Sterne, Restif de la Bretonne, Jack London, plus tard Fitzgerald
(surtout), Kafka ou encore Burroughs. On pourra nous reprocher d'isoler
une catégorie de romanciers que d'aucuns rattacheraient à la science-fiction
(on y rangerait alors Orwell, Wells et aussi Dantec), ou plus simplement
au roman satirique (on ajouterait dans ce cas Rabelais, Rousseau
et la mouvance animaliste avec Pierre Boulle et sa Planète des Singes
aux manettes). Evidemment la catégorie est mal définie et demanderait
à être explicitée plus longuement. Disons, pour qu'on s'entende,
que notre distinction s'effectue sur les critères suivants :
le roman d'anticipation sociale se distingue de la science-fiction
parce qu'il ne fait pas appel à des univers distants. Son
récit est contemporain, datable et ancré dans la réalité des hommes.
Certains auteurs, dont il sera question ici, s'en sont éloignés
tantôt comme Will Self dans "Les Grands Singes" mais avec
suffisamment de précautions pour rester dans le champ de compréhension
du lecteur moderne.
Le roman d'anticipation sociale est, la plupart du temps, assis
sur une structure narrative traditionnelle. Admettant Fitzgerald
comme père fondateur, il ne travaille pas tant sur la forme que
sur le fond. Le roman d'anticipation sociale contemporain fait l'impasse
sur la recherche formelle (en cela la période cut-up de Burroughs
s'en exclut). C'est un art populaire et la majorité des bouquins
commentés ici font partie des best sellers de supermarchés dans
leurs pays d'origine et sont régulièrement critiqués pour la pauvreté
de leur langue. La structure est souvent linéaire, la narration
simple empruntant souvent aux canons du genre (focalisation zéro
chez Amis ou, au contraire, focalisation interne chez Coupland et
Self). On mettra de côté Amis qui, dans ses ouvres de jeunesse "Réussir"
et "La Flèche du Temps", son chef d'ouvre absolu, est
le plus en pointe sur les questions de la forme et de narration.
Chez Bret Easton Ellis et Coupland, Self également, aucune surprise
à attendre de ce côté-là, le formalisme ne tient pas à la construction
ou aux processus narratifs, il repose essentiellement sur le style
et le recours à une langue vernaculaire.
Point caractéristique sûrement et le plus important : l'anticipation
sociale se fonde sur une distance particulière entre intimisme
et holisme. Les romans de Ballard, de Self, de Coupland, d'Amis
fonctionnent sur le même schéma : ils intègrent les acquis du roman
contemporain, s'attachent avec une précision chirurgicale au destin,
aux sentiments d'un personnage unique, solitaire ou d'un groupe
de personnages homogènes (chez Coupland sur "Génération X"
et partout ailleurs), lequel est au cour d'une intrigue à portée
messianique qui dépasse l'époque où elle se joue. Le destin du "héros"
est emblématique et porteur d'un sens qui le dépasse. Il n'est jamais
acteur de l'Histoire, souvent témoin, mais porteur de TOUTE l'Histoire
du genre humain, soit qu'il se trouve lui-même partie prenante d'un
phénomène déterminant ("Girlfriend in a coma" chez Coupland,
"Super-Cannes" chez Ballard, etc), soit qu'il se pose
en victime d'un événement singulier et qui résume l'état historique
d'une société (c'est la constante de Kafka à Ellis). Le génie des
romanciers d'anticipation sociale consiste, à la manière des entomologistes,
à mêler l'infiniment petit à l'infiniment grand. L'Histoire est
toujours présente mais déjà future. En cela, ils se distinguent
des réalistes et naturalistes des XIX et XXème siècle mais surtout
de l'école nombriliste et sont en dérapage temporel permanent. Dans
"La Flèche du Temps", le héros se coltine la Shoah à partir
d'une expérience abracadabrante d'inversion de la chaîne historique.
Tous ces romans, en ce sens, sont à prendre comme des romans d'aventure
: ils en ont la forme et l'ambition, des romans d'analyse psychologique,
ils en ont l'apparence (confession, analyse psychologique de façade,
drames individuels), pas les travers et tics verbeux, des romans
historiques, bâtis sur la reconstruction d'événements ou de grands
mouvements contemporains (la libération sexuelle chez Houellebecq,
les années 80 chez Ellis,.) perpétuellement déportés ailleurs par
l'intrigue.
Rapport à la morale et au scandale enfin pour ces romanciers : tous
ont en commun d'être de grands satiristes et de grands moralistes.
Best sellers mais best sellers scandaleux, les livres de Self, d'Amis,
d'Ellis, de Coupland sont des livres qui pratiquent l'attaque frontale
ou sous marine contre la morale conservatrice. Ils sont tous sexuels,
adressés depuis l'abri ombragé de la contre-culture et assénés comme
des coups portés à des sociétés en pleine reconstruction puritaine.
Ellis dynamite l'Amérique triomphante des années 80 avec une jeunesse
décadente et meurtrière. La Génération X de Coupland traîne sa langueur
juvénile dans des formes de sociabilité épuisées héritées des mirages
de 68. L'Angleterre d'Amis pourrit sous le thatchérisme, celle de
Self crève au point d'être présentée sous la forme d'une société
de primates (dans "Les Grands Singes"), ou de morts vivants
(dans son dernier livre Ainsi vivent les morts). Littérature
fin de siècle, la littérature d'anticipation sociale est une littérature
décadente. Les héros dénoncent les travers de la société libérale
et prêchent peu ou prou pour un retour des valeurs humanistes. Coupland
n'hésite pas à pratiquer l'angélisme et dissout régulièrement la
noirceur de ses livres dans des happy ends fumeux et pseudo religieux
("Miss Wyoming", "Microserfs"). Les autres s'en
sortent tous avec des pirouettes finales qui leur permettent de
sauver la face devant leur nombreux public. Ellis est souvent plus
courageux mais endosse rarement l'amoralisme de ses personnages
(Patrick Bateman est blanchi à la fin d'"American Psycho"
mais le jugement moral est laissé au lecteur). Tous ces romanciers
ne sont pas de grands finisseurs, c'est l'un des reproches majeurs
qui leur est fait par les critiques et qui se trouve en partie justifié
par leurs ouvres.
Voilà pour la
démonstration théorique un peu longuette. Les quatre critères dessinent
un champ plus ou moins large, plus ou moins précis qui recouvre
certaines des ouvres les plus intéressantes de ces auteurs et qu'on
va présenter maintenant dans un ordre aléatoire. Chaque titre va
permettre de survoler l'ouvre de l'écrivain et de la replacer dans
son contexte. La sélection est subjective et on y rattachera qui
on voudra. Néanmoins, elle vise à montrer qu'il y a bien derrière
cela l'invention d'une forme et d'une école littéraire originale
et qui, à bien des égards, peut être considérée comme la plus représentative
et la plus productive de ces vingt dernières années. L'école de
l'anticipation sociale est encore jeune et se décline autour de
ces cinq pivots en autant de variantes, light chez Amistead Maupin,
européenne chez Houellebecq, Dantec, avec ses propres chaînes de
paternité (le roman noir notamment, le roman gothique du XIXème),
Beigbeder, le clone français d'Ellis, et les autres. En dehors d'eux,
on peut affirmer qu'il n'y a pas de nouveauté et qu'à peu près tous
les autres écrivains, avec talent et génie pour certains, empruntent
des sillons déjà bien profonds. L'anticipation sociale, telle que
définie ici, sera sans doute au bout du compte ce qu'il faudra retenir
pour nous représenter dignement dans les Lagarde et Michard à venir.
Elle constitue la radiographie la plus pertinente des temps présents.
Première partie : James
Graham Ballard
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