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Bibliographie
de J.G. Ballard
James Graham Ballard est dans notre petit panorama le doyen et le chef de
file de la lignée britannique. Né en 1930, à Shangaï, et interné
dans un camp japonais jusqu'à la fin de la guerre, J.G Ballard ne
débarque en Angleterre qu'en 1946. Il mène une existence bourgeoise,
pépère et collabore assez tôt à un certain nombre de journaux importants.
Il se spécialise dans le reportage de terrain et n'hésite pas à
mouiller la chemise qu'il s'agisse d'explorations de proximité ou
de voyages plus lointains et risqués. Sa première nouvelle paraît
en 1956 dans New Worlds et puis il enchaîne sur une série de romans
qu'on n'a pas pu lire (à l'exception de "La Forêt de Cristal"
publié dans les années 1966-67, superbe mais où il se cherche encore
un style) et qui semblent avoir disparu des rayons de librairies
anglaises comme françaises (pour ces pépites, il faudrait chercher
à l'époque chez Denoël). Avis aux amateurs.
Ballard
se signale surtout en 1973 par la publication de deux ouvrages fondamentaux
dans son ouvre que sont "L'Ile de Béton", où il embrasse
les thèmes écologistes qu'on retrouvera ensuite dans "La Course
au Paradis" (1994), et surtout "Crash", qui a été
redécouvert par la très bonne adaptation qu'en a fait David Cronenberg.
Dans "Crash", on retrouve ce qui nous intéresse ici, à
savoir une tentative d'embrasser par le biais d'une description
intimiste (celle d'un couple et de sa vie sexuelle) une problématique
beaucoup plus ambitieuse qui est celle du devenir de l'homme, et
de son corps, dans un monde de machines et de froideur métallique.
A l'époque, le roman est précurseur et permet d'interroger tout
un tas de sujets clés : le corps évidemment, très à la mode aujourd'hui,
mais surtout les rapports humains et leur façon de se nouer dans
la perversité. Comme Amis, dont il est assez proche, Ballard est
habité par un pessimisme morbide qui le pousse à envisager le pire
du pire quelle que soit la situation. L'ambiance de "Crash"
est fantomatique et le style de l'auteur, qu'on connaît enjoué et
dans la veine d'un Stevenson, par exemple, dans les nouvelles de
"Fièvre Guerrière", emprunte le caractère mécanique et
martial du sujet. En arrière plan, on trouve dans "Crash"
des thèmes chers à Ellis comme la célébrité et la morbidité attachée
à l'amour des gens communs pour leurs idoles. L'automobile est l'objet
d'un fétichisme morbide qu'on suit jusque chez Victor Ward le mannequin
de "Glamorama" et dans "Miss Wyoming" de Coupland.
Ballard défend les gens simples contre les passions excessives.
Les menaces émanent traditionnellement chez lui de deux types de
personnages : les leaders passionnés et les suiveurs mollasses.
Dans les deux cas, la possibilité du dérapage est toujours présente
et ses conséquences sont terribles pour la planète. Ballard est
loin de recommander une hygiène de vie mainstream mais s'attache
à désamorcer les comportements extrêmes, qu'ils fussent politiques
ou sexuels, en leur opposant des personnages de bon sens et qui
en reviennent, après des écarts plus ou moins importants à leur
ligne de vie, à une pondération toute britannique.
Evidemment,
J.G. Ballard, l'écrivain, lui se conduit toujours parfaitement bien et
ne quitte jamais son flegme de gentleman. Jusque dans "Super Cannes",
on ne trouve chez lui aucune outrance verbale et les principales
scènes choc en prennent un relief plus grand encore. Lors d'une
rencontre avec Will Self, admiratif, ce dernier confiera d'ailleurs
: "Je suis allé rencontrer Ballard pour l'interviewer. Nous avons
parlé pendant 4 heures. J'aime vraiment ce qu'il fait et j'ai eu
la fantastique surprise et grande satisfaction de découvrir qu'il
connaissait et appréciait ce que je fais aussi. Mais ça n'est pas
allé plus loin. Lui comme moi n'avons pas ressenti le besoin de
nous revoir jusqu'à notre mort. Mais Ballard m'a dit : "Si j'avais
connu un type comme toi dans les années 60, je serais sorti un peu
plus. Maintenant c'est trop tard." J'ai trouvé ça cool."
A
côté de Self, sur la photo, Ballard a l'air d'un bon gros bourgeois
d'Oxford qui rencontre un punk pour la première fois. Mais il ne
s'en laisse pas conter et n'a rien à envier à son cadet pour la
férocité et l'extrême lucidité. Ballard à 70 ans est au faîte de
son art et parvient à garder, malgré l'âge, une pertinence que beaucoup
lui envieraient. On peut même dire qu'avec le temps sa clairvoyance
politique et économique s'est affinée et qu'il pressent avec la
même vivacité les dérives du présent qu'il le faisait dans "Crash"
ou dans "La Forêt de Cristal". Après 1973, donc, la veine
"Crash" se poursuit avec un bonheur sans cesse accru dans
les ouvres d'anticipation sociale que sont "La Face Cachée
du Soleil" et "SuperCannes" évidemment (voir
critique). Ballard a aussi publié deux best sellers autobiographiques
"L'Empire du Soleil" et "La Bonté des Femmes"
qui ne figurent pas parmi ses ouvrages les plus intéressants.
Parmi
les textes méconnus, la série de nouvelles "Fièvre Guerrière"
permet de mettre à jour sa singularité. Ballard est toujours et
partout politique. Il n'hésite pas à se coltiner des sujets énormes
et à s'avancer sur le terrain fécond mais toujours délicat de la
géopolitique. En 1982, dans "Rapport sur une station spatiale
non identifiée", il évoque la découverte par une bande d'astronautes
d'une station spatiale perdue aux dimensions infinies qui est saisissante
et terrifiante. Ballard aime les sciences et est fasciné par la
science-fiction. Il tient dans cette nouvelle le thème qui deviendra
plus tard le scénario encensé du film indépendant "Cube"
(on fabule mais le parallèle est vite fait). L'un de ses romans,
publié en 1976, fournira à Ian Curtis, le chanteur de Joy Division,
hé oui, le titre d'une de ses meilleures chansons "La Foire
aux Atrocités" ("Atrocity Exhibition"). Dans "Fièvre
Guerrière" toujours, il s'en prend aux manipulations médiatiques
et suggère qu'un gouvernement qui maîtriserait l'information pourrait
s'en servir pour déclencher des conflits dans n'importe quel coin
de la planète en dissimulant ses véritables intentions - sa domination
de puissance, par exemple, ou la défense d'intérêts économiques
- sous des raisons humanitaires.
Extrait de "Le plus grand parc d'attractions du monde"
- 1989
"La création d'une Europe unie, si longtemps désirée et si farouchement
combattue, eut certaines conséquences inattendues. La réalisation
de ce vieux rêve fut l'occasion de célébrations justifiées, d'innombrables
fêtes de rue, banquets et discours d'autosatisfaction. Mais l'Europe
qui avait donné le jour à la Renaissance et à la Réforme, à la science
moderne et à la révolution industrielle avait encore un tour dans
son sac. Il va sans dire qu'en 1993 rien ne le laissait prévoir.
La suppression de tant d'entraves fiscales et bureaucratiques au
commerce permit d'atteindre directement le but d'une Europe enfin
dans une fédération politique et culturelle. En 1995, l'année la
plus chaude après 1968, la législation nécessaire fut votée par
une douzaine de parlements, qui prononcèrent leur propre dissolution
et transmirent leur pouvoir à l'Assemblée Européenne de Strasbourg.
Ainsi naquit l'Europe nouvelle, royaume visionnaire qui ferait miraculeusement
fusionner l'esprit de Charlemagne et de la carte à mémoire, de Michel
Ange et du club Med, de Saint Augustin et de Saint Laurent. Epuisés
mais satisfaits du résultat, les nouveaux Européens partirent pour
les plages de la Méditerranée, leur aire d'accouplement tribale.(.)
Un fait encore plus significatif ne tarda pas à émerger. Si la plupart
des vacanciers européens s'étaient octroyé un mois de congés supplémentaire,
une substantielle minorité d'entre eux avait décidé de ne pas rentrer
du tout. Ils restèrent dans leur hôtel ou dans leur appartement,
s'allongèrent au bord de leur piscine et se consacrèrent au culte
de leur propre épiderme." S'en suit une lutte armée sans merci
(très proche des "Garçons Sauvages" de Burroughs) entre
les touristes et les tenants de l'économie de marché. Objectif :
remettre tout le monde au travail et encadrer les déviants qui veulent
se donner du bon temps.
Dès
cette époque, Ballard tient son nouveau cheval de bataille : la
société des loisirs, sa critique et les inégalités, ravages, dommages
qu'elle va engendrer. Le loisir est le pétrole de demain. Certains
en ont, d'autres pas. Ses formes sont exclusives et excluent ce
qui n'en participent pas. La vision européenne vaut bien Edgar Morin
et mérite d'être examinée de plus près.
Autant
dire que la suite de cette histoire vaut son pesant d'or et devrait,
après "SuperCannes", servir de bréviaire à toutes les
crêpes de plage qui se respectent. Si l'on s'en tient à la ligne
de développement de son ouvre, les bouquins à venir de Ballard devraient
tout simplement être des merveilles.
2ème partie : Bret Easton Ellis
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