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[Le roman d'anticipation sociale anglo-américain]
Martin Amis

Bibliographie de Martin Amis

Fils du romancier et chroniqueur Kingsley Amis, Martin Amis est né en 1949 et fait figure de chaînon manquant entre JG Ballard et Will Self. Plus que ça, il est l'auteur avec "La Flèche du Temps" ("Time's Arrow or the Nature of the Offense" - 1991) d'un des meilleurs romans de ces vingt dernières années (et sûrement du plus important pour l'étude qui nous intéresse). Révélé au public par le "Dossier Rachel" (sorti récemment au Serpent à Plumes), Amis place d'emblée, en 1973, la barre assez haut. Son premier roman - auquel on doit les livres de Nick Hornby et notamment l'excellent "Haute Fidélité" - décrit l'éveil amoureux d'un jeune homme qui recherche tout au fil de sa vie les sensations de son premier amour. Le style d'Amis est alors en pleine construction, ses descriptions psychologiques sont précises, son sens de l'observation toujours aigu et acerbe et suggère un pessimisme qu'il travaillera jusqu'à la névrose (Amis se bat depuis toujours contre un alcoolisme ravageur qui détruit régulièrement sa vie privée) dans ses romans suivants.

Après le "Dossier Rachel", Amis éclate avec deux romans (traduits il y a quelques mois chez Gallimard) qui l'imposent comme le chef de file du roman néo-réaliste anglais. Dans une Angleterre en plein marasme économique, Amis anticipe sur la montée des conservateurs et sur le règne à venir du tout libéralisme. "Dead Babies" ("Poupées crevées") est un huis clos malsain qui ressemble à un bon film de Kenneth Brannagh. Des trentenaires y étalent leur mal-être, leur malaise sexuel et leurs hésitations d'hommes. Amis pointe les apories du matérialisme et ses incarnations modernes.

Dans "Réussir" (l'un de ses meilleurs livres), il raconte le destin croisé de deux faux frères (l'un est un riche héritier, l'autre son frère adopté de basse extraction) qui s'affrontent pour ne pas sombrer dans la médiocrité. Sur un arrière plan de lutte des classes, les deux héros se refilent la patate chaude du "loosership". Gregory est arrogant, semble tout droit sorti d'un livre d'Ellis, nique comme un malade et collectionne les honneurs. Terence est laid, petit et va de galères en galères et puis la courbe de l'Histoire s'infléchit et au fil des narrations alternées et des mensonges, la destinée s'inverse. Tous deux racontent tour à tour leur histoire et essaient d'emporter le "concours de bites" qui les opposent, au risque de se comporter tous les deux comme les véritables salauds qu'ils sont. Amis brille par sa noirceur, son extrême cynisme mais, à l'inverse de Self qui a un tempérament plus sanguin, garde ses distances et installe une distante glaçante entre lui et ses personnages. Son flegme et sa froideur terrifient littéralement le lecteur et en disent long sur l'estime qu'il voue aux hommes en général. Le monde se casse la gueule et Amis s'amuse à le piétiner et à lui remettre des coups de pied dans le dos.

"Je suis en réalité fasciné par tout ce qui touche à la vie privée et aux parties intimes de Gregory. Des détails, je veux des détails : des détails authentiques, blessants, nuisibles, grotesques. Je rêve de le savoir impuissant, atteint d'une orchite, souffrant d'éjaculations précoces, je crève d'envie de connaître ses inhibitions et ses blocages, je brûle d'apprendre ses traumatismes. (.) Mais bien sûr, ce que je voudrais avant tout, c'est qu'il en ait une qui soit minuscule. Ça, c'est mon plus grand désir. Toute ma vie, j'ai souhaité qu'il soit mal monté. Même avant de le rencontrer, la taille rachitique de sa queue était essentielle à mon bien-être."

La norme chez Amis est à la méchanceté et à la rivalité à tout rompre. Dans "L'Information", publié en 1995, il reprendra le schéma des deux personnages rivaux en racontant la jalousie d'un écrivain génial mais privé de succès condamné à suivre son meilleur ami ennemi auteur de best sellers minables sur un mode humoristique. Il n'y a pas de rapports sains et francs ici et le monde se résume à une série d'entourloupes qu'elles fussent génétiques, sociales ou assises sur des inégalités contre lesquelles toute lutte est par définition impossible. En cela, Amis fait figure de grand critique social. Ses héros naviguent toujours dans le mauvais sens du courant et offrent une galerie sinistre et déprimante de loosers et de freaks. La vie est angoissante, le monde hostile et tout finit souvent mal. Amis est fasciné par la science et ses applications de grande échelle. Le thème du nucléaire est central dans son ouvre et cristallise cette sorte de fascination/répulsion qu'il éprouve pour la fatalité. Le monde est promis à une destruction prochaine laquelle génère la souffrance et l'angoisse existentielle dont il ne peut pas se dépêtrer. Les livres "Les Monstres d'Einstein", en 1985, "D'Autres Gens" et surtout "London Fields", en 1989, continuent de faire sombrer son discours dans le pessimisme chronique et le désespoir sur fond de descriptions ultra détaillées de l'Outre Monde (pour reprendre le titre de Don DeLillo) anglais. Amis s'aventure dans les bas fonds et en ressort tout crotté et plus bas que par le passé. Les hommes sont sans boussoles et le monde politique ajoute à leur triste sort une série de tortures économiques, sociales qui sonnent comme autant d'humiliations pour le genre humain.

En 1991, Amis, avant de publier le mineur "Train de Nuit" (voir critique) et le recueil d'anciennes nouvelles "Eau lourde et autres histoires" ("Heavy Water and Other Stories"), sort "La Flèche du Temps". Si la Flèche du Temps est aussi génial, c'est tout simplement parce qu'Amis décide de raconter l'Histoire du Siècle au travers de la vie d'un homme. à l'envers. Cela ne signifie pas qu'il part de la mort pour arriver à la naissance, ce qui est un processus narratif courant, mais - et c'est là le coup de génie - qu'il pousse le sens de l'absurde jusqu'à supposer que le cours du temps est inversé et que naturellement son héros - un médecin nazi qui s'est fait la malle à la fin de la guerre - rajeunit et déroule sa vie dans l'autre sens à partir d'une mort mise sur le même plan qu'une naissance. Cette révolution complète n'est pas évidente à saisir alors donnons un exemple :
- Dans une narration traditionnelle, le héros contracte une maladie à la fin de sa vie, part pour l'hôpital et, malgré les soins des médecins, trépasse et rend l'âme.
- Chez Amis, la conscience du héros sort du Néant, s'incarne dans un corps mourant et puis après une agonie de douleur et après que les médecins aient pratiqué sur lui l'euthanasie (par exemple) guérit, sort de l'hôpital, mène une vie normale et puis apprend, lors d'une visite de routine, qu'il a un cancer. Il sort de chez le médecin et retrouve sa famille. Le cancer est dépassé, il rajeunit encore et n'entendra plus jamais parler de cette maladie.

Le procédé paraît évidemment tout simple et assez vain mais il porte sur lui des potentialités quasi illimitées d'explicitation du quotidien. Tout disparaît sous le non sens et se retrouve frappé de nullité. Autre exemple :
- Dans une relation normale, le héros rencontre une fille, en tombe amoureux, lui fait la cour et puis la culbute. Ensuite, il lui déclare sa flemme et l'épouse. Enfin, il s'ennuie avec elle, se dispute et la quitte.
- Chez Amis, et dans "La Flèche du Temps", le type en question vit sa vie de célibataire peinard et puis une femme arrive avec laquelle il s'engueule, qu'il tabasse et qui, par dessus le marché, vient habiter chez lui. Ils s'ennuient et puis il démarre une relation amoureuse passionnée. La fréquence de leurs rapports sexuels augmente, ils se marient, s'invitent au restaurant, apprennent à se connaître, et puis se voient de moins en moins jusqu'à se séparer. Ils se cognent dans le métro, s'échangent leurs numéros et ne se voient plus jamais. Convaincus ?

Le mode narratif de "La Flèche du Temps" est unique en son genre et totalement nouveau. L'inversion de la chaîne des temps provoque des effets saisissants et Amis les exploite à fond pour tourner en dérision l'Histoire entière jusque dans ses méandres les plus dramatiques. Car, évidemment, il ne se contente pas de raconter la vie sentimentale de son héros. Celui-ci est médecin et médecin du Reich, dans une petite ville tranquille de Pologne où les forces alliées l'ont amené après la capitulation des Nazis et donc le début de la Guerre mondiale. Et là, on atteint un sommet d'anticipation sociale ("achronique", réaliste, de mauvais goût, ont dit les mauvaises langues).

"Je ne pourrais jamais prétendre qu'Auschwitz-Birkenau-Monowitz était beau à voir. (.) Il régnait parmi mes collègues ici, une quête générale mais désordonnée d'une élégance supérieure. (..) La création est facile. (..)Ici, il n'y a pas de pourquoi. Ici, il n'y a pas de quand, pas de comment, pas d'où. Notre but surnaturel ? Rêver une race. Faire un peuple du temps. Du tonnerre et de la foudre. Du gaz, de l'électricité, de la merde et du feu. Moi ou un médecin d'un grade équialent étions présents à tous les stades du processus. On n'avait pas besoin de savoir pourquoi les fours étaient si laids, tellement laids. (.) Qui voudrait faire la cuisine dans un four pareil ? (.)Mais ça marchait. Il m'arrivait, le visage étrangement parcouru de sourires et de froncements de sourcils, de surveiller le déroulement des opérations à travers la fente d'observation. Il y avait généralement une longue attente, le temps d'introduire le gaz invisible par les grilles de ventilation. Les morts ont l'air si morts. Les corps morts ont leur expression morte. Ils ne disent rien. J'éprouvais toujours un soulagement merveilleux au premier tressaillement. Puis c'était de nouveau horrible. Eh bien, nous pleurions, nous nous contorsionnons, nus aux deux bouts de la vie. Nous pleurons aux deux bouts de la vie sous les yeux du médecin. C'était moi, Odilon Underverboren, qui enlevais personnellement les pastilles de Zyklon B et les confiais au pharmacien en blouse blanche. Ensuite, la façade des "Douches" dont les tuyaux et les pommes ne servaient qu'à rassurer et non, hélas, à laver ; puis la petite allée qui menait dans le jardin dehors. Les vêtements, les lunettes, les cheveux, les armatures orthopédiques dorsales, etc., tout cela venait après. Chose tout à fait incompréhensible, cependant, pour éviter des souffrances inutiles, le travail dentaire était effectué quand les patients n'étaient pas encore vivants. Les Kapos s'en chargeaient, brutalement, mais efficacement, avec des couteaux, des ciseaux de menuisier ou tout autre outil qui leur tombait sous la main. (.) Les cheveux pour les Juifs étaient offerts gracieusement par Filzfabrik A.G. "

Ça suffit pour l'extrait et ça continue pendant des pages et des pages pour expliquer la pousse des juifs dans les camps. S'il fallait garder un livre parmi ceux qu'on évoque, ce serait nécessairement "La Flèche du Temps" qui embrasse une perspective historique monumentale sur le ton terrible, mais tellement juste, du badinage et de l'étonnement, de la surprise et de la bonne foi.

A part "L'Information", Amis n'a plus rien fait d'équivalent depuis mais il pourrait facilement s'arrêter après ça et picoler tout son saoul. A noter encore que "Dead Babies" (Poupées Crevées) est en cours d'adaptation au cinéma et devrait sortir début 2002. Pour "La Flèche du Temps", on voit mal comment quelqu'un pourrait s'y coller sans se faire trucider dans les dix minutes qui suivent. Bizarrement, il n'y a pas, au contraire de Coupland et d'Ellis qui ont tous les deux un ring de sites énorme aux Etats-Unis, de site internet digne de ce nom qui soit consacré à Amis. On peut lire en revanche ses chroniques littéraires (dont on pourra se faire une idée dans "Visiting Mrs Nabokov and Other Excursions" - 1995) dans le New Yorker.

Pour les amateurs encore, et ceux qu'on aurait harponné, Amis a fait son autobiographie en 1999. Cela s'appelle "Experience" mais ce n'est pas encore traduit en français.

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