Coupures d'illusion

S'il n'y avait pas eu l'immense et décourageant Océan Atlantique ou Neptune qui secoue sa masse liquide entre moi et le Vieux Continent, j'aurais peut-être pris depuis longtemps un bus de la compagnie Cometa, avec hôtesses, télévision, air conditionné, café et sandwichs et serais allé à Paris demander à mes maîtres de me donner leur bénédiction. J'exagère un peu ? Allez, d'accord. Mais un maître est un maître. Et rencontrer mes idoles, comprendre leur métier, respecter leurs mystères, les voir sans jamais les toucher - " fabor não tocar" - c'était tout ce dont je rêvais, bien que je sache qu'ils apprécient une certaine distance. Un fax, oui ; un e-mail, peut-être. Un coup de téléphone ? Impensable, car entendre la voix des dieux est un pure sacrilège !

Avec le prix et le voyage de Banco Icatu, je croyais l'heure arrivée de m'allonger et de me laisser aller sur la couverture de bouts d'étoffe que sont mes illusions. Au cours de mon voyage à Paris, je voulais faire connaissance avec les maîtres européens qui " ont formé mon esprit " dans ma jeunesse. Je me souviens que la première fois que je les ai vus, leur travail était inséré entre ou imprimé sur les pages des magazines Life, Paris-Match, Oggi, Photography et des revues brésiliennes O Cruzeiro et Manchete. Tous les quinze jours, je dévorais avec ardeur tous ces essais et reportages - invariablement à la librairie de l'aéroport Santos Dumont, où je restais des heures et des heures de mes après-midi de jeune rêveur, à feuilleter les revues et à apprendre les dernières nouveautés. Comme je n'avais pas d'argent pour acheter les publications étrangères ni les livres importés traitant de photographie, ce fut dans cet aéroport que je découvris les " médaillons " américains, péruviens, mexicains. Mais ce que j'aimais vraiment, c'était l'élégance des Européens, notamment de quelques Français et d'autres qui avaient fixé leur résidence là-bas. Ma précieuse galerie commençait par Nadar, et passait par Brassaï, de Roumanie ; je rencontrais Atget ; Lartigue rendant hommage à Kertész - un Hongrois de Budapest - qui jouait avec Doisneau et portait Bresson aux nues.

Dans mes délires éthyliques, je croyais que si je restais six mois à Paris, il serait tout à fait cohérent et naturel de croiser cette " troupe " comme ça, au coin d'une rue, sur un pont, une place, ou sur un boulevard, un marché ou en banlieue : le théâtre de leurs actions habituelles. Maintenant oui, je demanderais à Nadar quelle était l'histoire de " cette folle de l'autoportrait au ballon " ; j'écouterais Brassaï raconter les péripéties de sa relation avec Sarah Bernhardt ; j'écouterais aussi le maître Atget se lamenter de sa relation frustrée avec le groupe d'André Breton ; Lartigue me révélerait le code du parfum qu'il avait utilisé pour conquérir sa dernière femme, ou affirmerait haut et fort que la Peugeot consomme plus d'essence que la Mercedes. Je pourrais aussi voir Doisneau enfant, voulant manger le goûter avant la classe ; Kertész, avec sa règle et son compas, en train de mesurer ombres et backgrounds, et finalement Bresson, jurant ne pas vouloir accorder d'interviews, encore moins être photographié. (…)

Découvrez l'exposition en ligne de Walter Firmo : Saudade de Paris