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(fluctuat.net)

Un soleil de fin du monde déchaînerait la colère des loups
Artur Milhan

Sans doute, dans un pays désert, abandonné, Crombeck n'avait-il pas à craindre que des regards indiscrets ne viennent à l'épier, mais comment peut-on jamais être sûr de ça, hein ? se demandait-il. Le soleil n'était pas très haut. "Un soleil de fin du monde déchaînerait…" Oui, il s'entraînait, et tandis qu'il s'entraînait d'épais nuages de poussière sortaient de terre et enveloppaient le vieux véhicule qui peinait à gravir la piste ; il suffisait d'un cahot, d'une courbe imprévue du terrain pour que la visibilité s'annule et alors les gros doigts déjà moites de l'homme reserraient leur étreinte autour du volant brûlant. Il n'empêche, aucune habitation, pas le moindre regard à l'entour, et maintenant qu'il pouvait en être sûr, comme les mots du sésame s'égrenaient en lui il souriait, il reprenait confiance. Mais l'instant d'après il n'en était plus aussi sûr, il s'en voulait même de s'être rassuré à bon compte ; le sourire que le rétroviseur lui avait renvoyé, une seconde plus tôt, s'évanouissait instantanément, cédant la place à une expression sournoise qui avivait l'éclat de ses prunelles. Sait-on jamais ? s'interrogeait-il enfin, sarcastique. Il se souvenait des recommandations que l'inconnu lui avait faites la veille et il se mettait à respirer avec difficulté, il sentait son sang battre furieusement contre la coque endolorie de ses tempes.

Voilà des heures pourtant qu'il avait quitté l'hôtel où il était descendu à son arrivée dans le Sud. Il n'avait rencontré personne ni croisé la moindre voiture, personne ni rien que ces buissons qui se brisaient avec fracas contre la carrosserie au passage du véhicule brinquebalant, cette limaille d'écorce suspendue dans l'espace comme une mystérieuse condensation qu'aucun vent ne venait dissiper. Parfois, la lumière encore oblique du matin était traversée par l'éclair d'un insecte affolé et augmentait autour de lui l'impression de désolation, d'agonie et de mort des choses. "Un soleil de fin du monde déchaînerait la colère des loups…" s'obstinait-il néanmoins à répéter, à court de souffle. Il se souvint de la voix de l'inconnu, des paroles que celui-ci avait débitées comme pour balayer les objections de son correspondant. Mais l'autre n'avait-il pas surtout tenté d'apaiser les doutes de ce dernier ? Ne craignait-il pas qu'au dernier moment Crombeck ne se dégonfle ?

Les semaines précédentes, les journaux avaient beaucoup parlé des incendies qui s'étaient déclarés au début de l'été dans le pays et un seul coup d'œil lui avait suffi pour se rendre compte que l'estimation des dégâts n'avait pas été exagérée : il n'était pas jusqu'au moindre brin d'herbe, jusqu'au moindre arbuste que le feu n'eût impitoyablement ravagé. Tout avait grillé de ce côté en moins de deux mois et ce qui était apparu dès l'aube à l'étranger, dans la lueur de ses phares, l'avait troublé comme un mauvais présage. Il lui faudrait encore parcourir une centaine de kilomètres avant d'atteindre la partie épargnée de la forêt.

La montre du tableau de bord ne fonctionnait pas mais il ne devait pas être loin de 8 heures. L'air était aussi brûlant que le volant, saturé par les relents mêlés du gaz-oil et du feu que le sel d'une mer invisible rendait encore plus écoeurants à mesure que le temps passait. Aucun thermomètre, aucun système de ventilation. Il plongea une main nue sous la boîte à gants et tâtonna en direction du poste-émetteur que la veille il avait trouvé dans la chambre réservée pour lui mais il interrompit aussitôt son geste. Il frissonna. Sa langue scintilla une seconde entre ses lèvres sèches. Il eut encore à lutter contre la mauvaise humeur que lui causait sa lâcheté. L'autre n'avait-il pas compris à qui il avait affaire quand, après lui avoir annoncé qu'une voiture l'attendait avec toute la paperasse nécessaire dans le garage du village, il avait ajouté avec une précipitation soudaine que l'opération, à ce stade, ne présentait pour lui aucun danger ? Il avait dit vrai : la livraison s'était faite sans incident le matin après que Crombeck eut quitté l'hôtel. Eh ! Crombeck n'avait même pas ouvert la bouche pour acquiescer au boniment d'un concessionnaire puant l'eau de Cologne. C'est plus tard qu'il avait commencé à se reprocher la réserve qu'il avait manifestée alors, la jugeant d'abord méprisante et en définitive outrageante pour l'autre, puis il avait fini par penser avec orgueil qu'il avait eu raison de tenir bon et de ne pas répondre aux questions que l'homme en salopette s'était cru obligé de lui poser en promenant un doigt insidieux sur les flancs ressuyés du véhicule. Il s'était souvenu à temps que son fort accent du Nord aurait eu tôt fait de le désigner à la curiosité du village et qui sait si, cédant à l'impatience, il n'aurait pas perdu le contrôle de ses nerfs ? Qui sait si, rameutés, les flics du coin ne s'en seraient pas mêlés ? C'est ce qu'il s'était demandé. Après tout, il ne connaissait pas les gens d'ici. Or, s'il existait une chose importante, une chose sur laquelle l'inconnu s'était étendu la veille en articulant chaque syllabe avec une lenteur calculée, c'était celle-ci : il devait passer à tout prix inaperçu. Et pourtant Crombeck était intelligent. Il était lucide : prendre livraison d'une vieille caisse dans un trou perdu avant le lever du jour ne pouvait pas manquer d'exciter la curiosité autour de soi. Sans doute était-ce un trou perdu, oublié au milieu d'un paysage de cendre et, qui plus est, peuplé d'aborigènes quasi-centenaires. Cependant, en y pensant puis en y repensant durant la nuit qu'il avait passée à terre, étendu tout de son long auprès du poste-émetteur, s'il lui avait semblé d'abord que c'était là un concours de circonstances des plus favorables, un doute épouvantable avait peu à peu enflé comme un poulpe sous son crâne douloureux, sapant l'assurance naïve de sa première réaction. Un vrai cauchemar, oui ! Voilà qu'il avait eu la fièvre, cette nuit-là, et l'aube était loin encore derrière le store baissé, désespérément loin, à se demander si elle viendrait jamais comme il arrive aux enfants insomniaques. Comme il avait chaud, hein ? Il transpirait par tous les pores dilatés de sa peau. Puis il s'était mis à puer sans avoir le courage de se traîner jusqu'à la douche voilée par un rideau de plastique translucide, suspendu à une tringle. Ainsi Crombeck pua comme un chien et ses vêtements collèrent à sa graisse comme à son corps les loques d'un noyé. Puis il eut peur, il claqua des dents. Il était seul, sans même la présence d'une fille à ses côtés, là, sur le plancher en pente. Etait-il donc si stupide, si lâche ? se lamenta-t-il une fois à part lui comme son regard se détournait du store obscur. Il dut se contrôler pour ne pas se mettre à glapir. Qu'aurait pensé la patronne de l'hôtel, une vieille garce en tablier qui, en guise de bienvenue, avait poussé la clé de la chambre sur le comptoir crasseux de la réception sans même un regard pour son client ? De grosses gouttes de sueur éclataient dans ses yeux et, comme Crombeck restait étendu à terre, auprès du poste-émetteur désormais silencieux, son cœur s'était emballé. Oui, comment avait-il pu ne pas penser que la situation était trop favorable, justement, trop rassurante au bout du compte pour ne pas devoir éveiller le soupçon chez un homme à qui on avait laissé entendre quelques heures plus tôt que la moindre erreur d'appréciation du danger pouvait lui coûter sinon la vie, au moins la confiance de ceux qui entendaient mettre son courage à l'épreuve ? Et s'il venait à trahir ainsi cette confiance accordée au-delà de toute espérance, que lui resterait-il après celle qu'il avait eue de triompher enfin de la merde où il avait pataugé jusqu'alors ? Ce serait pire que de se faire trouer. Quel con. Rater l'affaire de sa vie !

Telle avait été sa disposition d'esprit avant que ses pensées ne finissent par s'obscurcir tout à fait. Il se répéta : "Oui, quel con !" avec une sorte de délectation amère et l'évidence de la situation lui avait traversé l'esprit avec la véhémence des prémonitions tragiques : le danger n'avait pas cessé depuis le départ de le menacer et seule la lâcheté, une lâcheté qui remontait pour ainsi dire à plus loin que lui, l'avait empêché d'en apprécier l'étendue. Or la conscience de celle-ci était désormais d'autant plus inquiétante, rétrospectivement, que tout avait semblé autour de lui se présenter sous des dehors pacifiques.

- Vous monterez à bord du véhicule sans oublier le poste-émetteur et vous filerez ! Ecoutez-moi bien, mon cher. Vous filerez droit devant vous. Il vous suffira de suivre l'artère principale jusqu'à la sortie du village. A peine une distance d'un kilomètre depuis le garage. Arrivé là, vous continuez devant vous. Tout droit, toujours tout droit, oui. Vous ne pouvez pas vous tromper. Moins de dix kilomètres séparent le village des abords de la forêt que vous ne tarderez pas à atteindre. Mais ne soyez pas surpris de n'y voir aucun arbre : ils ont tous cramé. Vous le savez sans doute pour avoir lu les journaux comme tout le monde, n'est-ce pas ? Toute cette partie du pays est devenue un no man's land. Nous n'avons pas choisi cet itinéraire par hasard. Vous roulerez une centaine de kilomètres avant de trouver les premiers arbres. Le feu ne les a pas eus, ceux-là. Mais c'est là que la seconde partie de votre mission commence, si vous voulez. Ou de votre chemin. Avant que vous y soyez parvenu, vous n'avez strictement rien à craindre si vous faites exactement comme je vous ai dit : au village, ne parlez à personne, n'entrez dans aucun bistrot, n'allez nulle part ! Restez dans la chambre que nous avons réservée pour vous. Il s'agit de passer inaperçu… Inaperçu, hein ? Ne l'oubliez pas, Crombeck. N'oubliez jamais que dans cette sorte de travail le mot d'ordre est chaque fois le même : passer inaperçu ! A vous de nous prouver que vous êtes à la hauteur…

Artur Milhan (Paris, 2000)

 

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