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Des charmes se glacent dans un passage, ni près ni loin de rien. Passe
quelqu'un de terrible et de noir. Passe le temps. La lumière est à la
fois grise et claire sur ce jour d'été.
La vie s'est faite, elle s'est frayée un chemin où aller, où s'épancher,
où devenir vieille.
Aucun livre ne voudrait de nous, les mots comme l'histoire, comme l'image,
comme les mains, comme le regard qui cherche à se voir et se perd, sont
dans la sonde, sont dans la nuit. L'avenir s'envenime. C'est un avenir
blanc.
La préoccupation de la mort a gagné les dates, elle a conquis les terres,
les calendriers. Léo-Paul est un jeune homme qui désespère Dieu.
J'ai cru longtemps qu'il avait besoin d'aimer pour connaître une chance,
pour connaître la paix. Quand l'amour est arrivé, loin de meubler l'ennui,
il a figé plus encore l'activité du cœur.
Léo-P. est seul comme dans l'alcool. Il est dans cette propension à
préférer l'alcool à toute autre compagnie, qu'elle soit terrible ou
d'usage. Il est dépendant d'une mélancolie sans objet, très ancienne,
qui remonterait à la nuit de l'enfance, quand les temps étaient verts.
Puis la nuit de tous les âges serait tombée et avec elle, le culte de
la mort aurait fait son entrée.
Dans son enfance, les pierres lui parlent, ces choses, l'herbe si grasse
qu'elle vous tache dès qu'on la touche. L'enfance de L-P. était percluse
dans des rêves dont le mécanisme ressemble à celui du coma. Il croquait
à belle dent dans les fruits de son imagination et se noyait dans les
lacs chauds de sites inconnus. Le ciel était toujours d'orage, il mourait
déjà d'ennui. Sur une vaste plaine ouverte, il étamait un ciel robuste
où se glissaient les difficultés de la vie.
Que faisait-il? Vivre de la vie, même guère, même mal? C'est une question.
Parfois le problème n'existe pas et les temps sont superbes. Parfois
aussi tout est là, le calme se reforme sur la tournure des événements.
Parfois encore les veines sont extrêmement vivantes, il y passe tous
les sangs, le cœur sonne juste, puis le cœur sonne faux.
Léo-Paul passe ailleurs, son mouvement bien que lent amorce une descente
vertigineuse vers les rocailles d'un paysage aride où séjourne son cœur.
Voir. Aller voir. Lui, croyant voir, regarde scrupuleusement l'arrivage
de l'ennui, sa cargaison, le débarquement à bon port dont sa vie goulûment
se régale. C'est bien choisir sa mort et c'est bien choisir sa tombe.
C'est bien.
J'en appelle à une nuit que le temps n'aurait pas conclu, une nuit sans
sa date, privée du rangement des calendes, logée dans une éphéméride
sur la calamité. Heureusement, oui, parfois, son problème n'existe même
pas et le temps est splendide, il forme un trait lisse et continu qui
délimite parfaitement corps et visage. L'existence est tout comme. Alors.
Alors ce trait lisse et continu, je le prends et je le brise et je l'envoie
lanlaire et je le tends à nouveau et j'essaie encore... du mieux que
je peux... et je le brise et je le tisse de phrases et de mots et je
retrouve la trame de quelqu'un de perdu. Et c'est là, et j'essaie à
nouveau... je le tends, je le tisse, je le brise et je le tends et je
le tisse et il se brise... si c'était ca l'histoire de quelqu'un?
Léo-P. ne dit rien, on ne sait rien. Il reste allongé sur le gravier
dans le jardin à la campagne, il regarde l'étendue du ciel clair. Je
crois qu'il a envie de mourir. Mais comment savoir.
- Envie de mourir?
- Non, je ne pensais à rien.
Je crois aussi cette réponse. Toujours la sécheresse dans le bonheur.
Il dort avec les yeux scrupuleux pour mieux voir la formation des rêves,
des nuages d'été, l'écoulement de l'éveil. Le temps est fini et rien
ne lui échappe. Ce qu'il voit, c'est que rien ne peut lui arriver du
moment qu'il veille et il veille. Veille à ce que rien n'arrive. Il
préserve le ciel. Veille à ce que rien ne meure. Il préserve le cœur.
Il séjourne sur le dos, la peau fripée par les graviers, dans le souci
des choses. Une haie de rosiers lui sert d'abri. Elle le protège du
chemin bas. Ainsi on ne le voit jamais, ni dans ce jardin, ni dans les
rues, ni aux fenêtres, ni aux terrasses des cafés, ni dans les terres,
on ne le voit jamais. On ne sait pas qu'il existe. Et quand je m'en
vais, je pars avec ce secret couché dans les graviers, dans une pente
du jardin de laitues et de roses.
Je ne me souviens pas de Léo-Paul. C'est quand j'y réfléchis que je
conviens de son nom, ce visage, cet accroc sur la toile. Sinon, je n'arrive
pas à me persuader qu'il s'agit d'une vie. J'oublie jusqu'à la voix.
Je ne l'ai pas fait rentrer dans ma mémoire. Je n'ai pas vécu son enfance.
Je crois que très vite il n'a plus su que faire, qui être, où habiter,
comment faire semblant. Il est revenu dans un désenchantement mêlé d'urgence.
Il a retrouvé sa position allongée dans le jardin et il a regardé passer
le ciel. Cela fait plus de deux ans maintenant que de ses yeux il se
creuse une tombe. Parfois il regarde l'évolution des roses ou le déclin
d'une lumière chargée d'or.
Il fait plus chaud tout à coup, la suspension de l'air est pesante et
dans ces lacs tièdes, son visage m'apparaît. C'est une vie très différente,
logée profondément, très obscurcie aussi, irréfléchie; les jours glissaient
sur nos dix ans et nous n'avancions pas avec les dates. Nous étions
sauvés du temps et nous étions sauvages, comme énormément ailleurs sur
des terres imprenables.
Quand je me penche sur le cas de Léo-P. j'essaie de comprendre une version
différente et exquise de la vie. Le ciel est fondamentalement bleu.
Que voit-il? Si j'arrivais à entrevoir ce que lui voit clairement, peut-être
commencerais-je à comprendre. J'ai dit qu'il regardait l'arrivage de
l'ennui. Il m'est permis de tout penser. Mais aucune image jamais ne
pourra remplacer cette réalité, ce bleu, fondamental, du ciel. Je me
dis parfois qu'il est plongé dans des pensées atrocement préoccupantes.
Mais c'est le ciel qu'il voit. Je crois qu'en regardant comme il regarde,
il aurait fait une découverte capitale, lourde d'enseignement. Sur le
découragement du temps, sur le découragement de l'existence, sur la
version controversée de Dieu et la déroute de l'évidence. Mais c'est
le ciel qu'il voit et c'est le ciel que je regarde et je suis mal. Je
voudrais être dans le secret des yeux. Accéder une fois seulement à
sa connaissance. Quel passage? Est-ce que tout est dans la vue du ciel?
J'aurais tendance à croire que tout est dans la vue du ciel. Rien de
plus que l'étendue bleu barbeau sous laquelle une vie attentive se tient.
Il dit souvent que les journées sont longues et qu'il voudrait des jours
plus courts pour être mieux. Il regarde quelqu'un, loin, quelqu'un d'impossible;
des jours comme en décembre. Ses nuits, c'est pareil, elles sont difficiles,
il ne fait pas bien le départ entre le sommeil et la mort.
Rien ne semblait le gêner. Se sentir gêné aurait supposé que des obstacles
viennent s'établir en concurrence avec sa vie. Mais sa vie n'a jamais
été en concurrence avec rien ni personne car elle était vaincue, d'avance
perdante. Blanche.
Léo-Paul parlait de la venue du soir, de la coloration artificielle
du ciel certaines fois, de la lenteur du temps dans ses passages, de
l'ennui et de l'usure, de la prouesse à accorder sa vie au temps, à
ne jamais démordre du principe de la rétention des heures, comme la
rétention de l'eau dans une matrice pourrissante. Il parlait toujours
dans le principe de la vie. Il ne rentrait jamais dans les détails matériels
et émotionnels des événements. De même, ne donnait-il jamais de date.
Ses propos n'étaient pas flou mais n'avaient aucune résonance. Du moment
qu'il ne parlait que de la forme de la vie, sa parole ne pouvait être
que muette. Elle était sans incidence sur le devenir, libre de ca.
Un jour c'était fini? , je demande. Il fallait que sa mémoire ne sorte
plus des rails du cas personnel.
- C'était une douleur si forte qu'elle m'a échappé. Je me souviens:
un filet de sang a traversé mon front. J'ai vu des mers qui étaient
toutes belles, aucune n'était pour moi. J'ai vu... c'était des mers
irremplaçables toutes coulées dans un désir de soie. C'était des mers
qu'il me fallait, je les voulais, aucune n'était pour moi. J'ai vu aussi
quelqu'un m'attendre, c'était quelqu'un de terrible et de noir. Il fait
une grimace. Ses traits sont tirés puis ils s'empâtent. Il dit:
- Quelle boue.
Il parle et dit:
- J'ai fait une découverte. C'était le ciel, l'état du ciel ce jour
là.
L'étendue bleue était unie parfaitement. Rien ne manquait à la couleur
pour qu'un doute s'installe. A l'ouest, le bleu du ciel semblait forcer,
il faisait l'effet d'être plus robuste, concassable, périssable. La
coloration était dense, comme une matière. Quel vide je vous dis...
Léo-Paul avait eu besoin d'un temps très long pour que sa pensée se
reforme. Ses yeux surtout. Ils butaient partout où ils se posaient,
ils étaient partout mal, comme en avance ou en retard sur un événement
d'importance. On aurait dit qu'il réfléchissait avec ses yeux et que
ses yeux désiraient enfin voir.
Cyril
Berthault-Jacquier
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