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Le boucher de l'île l'avait considérée d'un regard transparent quand il
avait jeté sur le marbre du comptoir la pièce de viande rouge rebelle à
tout emballage. Sans doute, si Bettina avait tressailli alors, c'est qu'elle
était jeune, hein ? Jeune et jolie. Mais pour autant elle n'avait ni bougé ni
ne s'était troublée, observant au contraire la plus extrême des froideurs
comme certains s'y usent en pensant qu'une remarque ne serait pas moins inopportune qu'un de ces débordements qui trahissent une
imagination fiévreuse. D'autre part, une instinctive méfiance l'avait prévenue dès l'enfance contre l'inaccoutumé au point de la convaincre qu'il
s'agissait là d'un ordre improbable, voire impossible, sorti de l'inspiration
délirante des écrivains. C'est tout. Bettina était comme ça. "Tout est
simple et clair", aimait-elle à se répéter toute seule en se reprochant
d'avoir à le faire. Bettina n'avait donc pas eu de réaction apparente, cet
après-midi-là, pas plus que Bettina n'avait laissé paraître parmi les traits
d'un visage immobile, radieux, aucun signe du malaise qui l'avait cependant étreinte dans le même temps lorsque la pièce de viande avait
fait entendre un claquement vigoureux en atterrissant en travers du comptoir de marbre. Aucune réaction sauf celle bien entendu que le
boucher de l'île, en sa qualité de marchand, comptable aguerri de ses sales
deniers, attendait de pied ferme de la part de toute clientèle, jeune ou vieille, sensible ou non, quoi. Cela elle le savait bien. Elle avait en
conséquence tiré un billet de banque du grand sac d'indienne qu'elle portait en bandoulière et l'avait laissé choir au-dessus de la paume surgie
au même instant devant elle et l'homme, qui faisait déjà disparaître le
billet au fond de la poche de son tablier, ouverte sur un ventre en encorbellement, n'avait rien dit. A peine un soupir accompagné d'un geste
furtif en direction de la niche obscure où devait se trouver un interrupteur ; et dans la suite une lumière trop vive avait jailli du plafond
haut, faisant pointer une oreille cramoisie où dardait un buisson de poils
roux, une bouche en cul-de-poule qui s'entrouvrait puis s'enfonçait tour à
tour dans un menton noyé dans une sorte d'écume blanchâtre.
La boucherie était étroite, exiguë, arrimée à ses quartiers de viandes
mortes que de solides crochets maintenaient à l'horizontale comme de vieilles nippes gonflées par des vents sournois ; et deux quartiers
supplémentaires, en somme, s'étaient ajoutés au plein milieu de l'exposition, apparus par magie d'un fond de murs lisses tandis que la
marchandise flamboyait dans son papier rosé. Mais comme Bettina était impatiente d'aller sonner chez Mme Pulvert, elle assura la position de son
sac d'un timide coup de hanche et se hâta de claironner, sur le qui-vive :
- Bonsoir, monsieur Kriekell. Vous saluerez pour moi madame Kriekell. Vous n'oublierez pas là-haut de saluer pour moi madame
Kriekell, monsieur Kriekell ?
Plus tard elle ne comprendrait pas pourquoi, s'étant saisie avec répugnance de la pièce de viande rouge grossièrement emmaillotée, elle
s'était tout à coup ravisée, poussée par une inspiration subite, et avait
interrogé sans pouvoir réprimer un petit rire excentrique :
- Que pensez-vous de madame Pulvert, monsieur Kriekell ?
Le spécialiste en viandes, qui s'en retournait déjà vers son fourbi d'instruments, avait pivoté sur ses talons à la façon d'un tournevis et
les petits yeux inexpressifs avaient de nouveau plongé dans ceux excessivement mobiles de la fille au sac d'indienne. Il se racla la gorge
une seule fois et esquissa un mouvement saccadé vers ses cheveux taillés en brosse avant de lancer avec humeur :
- Madame Pulvert intéresse une petite nana comme toi ?
- Oh ! Pardonnez-moi. C'est qu'on affirme tant et tant de choses, monsieur Kriekell, sur madame Pulvert, là…
Voilà ce qu'elle, comme ça, elle allait ajouter : "Là-bas", mais elle se
retint de justesse et cette fois ne put contenir le flot de sang qui lui montait aux joues devant l'homme, ses yeux s'humectèrent, la sciure
qui recouvrait le sol crissa sous ses semelles de caoutchouc. Alors la fille
peina à avaler sa salive. Ce faisant il lui avait semblé qu'un liquide tiède
s'infiltrait entre ses doigts fins, crispés sur le paquet mou qu'elle éloigna
instinctivement de son tea-shirt The Cure. Toutefois son attention s'était concentrée sur les lèvres du boucher et elle se refusa d'abord à
prêter attention à ce qui, à vrai dire, n'avait été qu'une impression
mécanique. Le boucher attaqua :
- Tu ferais bien de ne pas les écouter. Trop de choses se disent, ici. Qu'est-ce qu'une petite nana comme toi a à faire de madame Pulvert ?
Les lèvres s'étaient refermées avec un claquement humide sur le nom de la vieille. Bettina balbutia :
- Elle a besoin d'une demoiselle de compagnie et…
- Mais parle donc plus fort ! Ne sais-tu pas que je suis vieux ? Je ne comprends rien à ce que tu me dis là. Qu'est-ce qu'on lui reproche
encore, à la Pulvert ? Eh ?
A cause de la lumière de l'ampoule, qui pendait au bout d'un fil, Bettina cligna de ses paupières qu'elle avait douces. Elle s'en voulut
d'avoir interrogé le boucher. Quelle heure était-il, en effet ? N'allait-elle
pas se mettre en retard à cause de la mauvaise humeur de ce gros salaud ? se demanda-t-elle, soudain frémissante. Parce qu'elle aurait
juré, oui, que de lui parler de la vieille, qu'on avait surnommée la toquée, le mettait hors de lui mais une force inconnue, plus puissante
que sa volonté, la clouait en même temps devant le comptoir auquel l'autre avait pris appui en se calant sur l'éventail de ses bras glabres ; il
la regardait mais elle se sentait tout à coup incapable de battre en retraite. Elle le trouva laid. Elle ne pouvait davantage détacher son
regard de ces bras que découvraient largement des manches de drap à carreaux bleus et blancs.
- Une demoiselle de compagnie ? interrogeait-il en se penchant vers elle. Et tandis qu'il se penchait ainsi, une gueule boursouflée, cubique,
comme née du feu de l'ampoule et des quartiers de viandes suspendus à leurs crocs, se substitua tout à coup pour la fille à la vision des deux
membres : elle avait enflé comme un nuage dans les yeux de Bettina avant de s'immobiliser à quelques millimètres de sa propre figure, si
bien qu'elle voyait maintenant comme grossis à la loupe le dessin des vaisseaux qui avaient rongé l'intérieur d'immenses bajoues flottantes,
le double bulbe de narines où le passage de l'air déclenchait un crissement de cartilages. Puis une haleine précipitée l'enveloppa, et cela
lui parut acide à la manière de certaines mixtures médicinales. Dans ce
moment elle fut déroutée. Elle songea : "Je gerbe, moi". Enfin elle se rappela que l'haleine sortait de l'énorme poitrine de M. Kriekell sous
lequel il lui sembla qu'elle-même avait disparu. Alors la cliente eut une
nausée telle qu'on en a dans la jeunesse. Elle se vit enfermée dans une enclave creusée dans l'obscurité béante d'un rêve, aussi extrême, plus
brûlante que ne l'avait jamais été jusqu'alors l'été sur l'île où le destin
l'avait fait naître dix-sept ans auparavant, au milieu de la mer. Elle haleta et son cœur se mit à battre plus fort. Mais elle n'avait pas vomi.
Cependant elle n'osa pas non plus s'enfuir, ou plutôt, elle n'y pensa pas parce qu'en de tels cas on ne pense jamais à ça. D'ailleurs elle était forte
et fière. Puis tout le monde disait qu'avec ses paupières elle était si
belle. "Non seulement il est laid mais il est dingue, ce con", se dit-elle
encore. Elle écarquilla les prunelles, comme envoûtée. Mais davantage la frappa l'odeur du marchand qu'elle n'aurait pu définir sans que sa
raison se révolte ; elle ne l'avait sentie qu'une seule fois dans sa vie : le
jour où enfant elle s'était glissée à la dérobée dans la chambre où
refroidissait le cadavre de grand-mère.
- Je vous jure, monsieur Kriekell, madame Pulvert recherche une demoiselle de compagnie, se surprit-elle à insister tandis qu'elle donnait
un nouveau coup de hanche dans le sac d'indienne.
- Une demoiselle de compagnie… répéta l'autre ; une lueur énigmatique s'était allumée dans ses yeux.
Elle s'était souvenue de l'impression qu'elle avait eue un moment plus tôt
en se saisissant de la pièce de viande rouge et pour la première fois elle
ressentit, au fond d'elle-même, une sorte de trouble. Mais aussitôt elle
voulut l'oublier. Elle eut un imperceptible haussement d'épaule et renonça
à baisser les yeux vers l'emballage qu'elle tenait toujours tant bien que
mal en équilibre dans le creux de sa main gauche. De toute façon, s'imaginer folle passait les bornes de l'indulgence avec laquelle une cliente
comme elle avait toujours fait un sort à ce qui l'intriguait.
- Comment est-ce que tu l'as su, qu'elle recherchait une demoiselle de compagnie ? lui demandait M. Kriekell. Elle ne m'avait rien dit, à
moi.
Déjà il avait oublié ses instruments. Quand à Bettina elle ne pouvait échapper à l'éclat des yeux cruels qui la détaillaient d'en haut.
- Est-ce que tu es sûre, au moins, qu'il ne s'agit pas de nouveaux racontars ?
- Elle a écrit une lettre à maman la semaine dernière, avoua-t-elle avec une gentillesse qui la surprit. Elle se fait vieille. C'est ce qu'elle a
écrit, madame Pulvert. Moi, il y a longtemps que je veux faire ça pour une vieille dame. C'est pour ça, monsieur Kriekell. Mais si ça vous
embête de me répondre… Madame Pulvert m'attend pour cinq heures. J'espère que cette fois j'aurai plus de chance. Souvent elles changent
d'avis au dernier moment, figurez-vous : les autres n'ont jamais répondu à mon coup de sonnette, par exemple. Et je ne sais toujours
pas pourquoi.
Mal à l'aise elle éclata de rire et le boucher de glapir :
- Ben voyons ! Ben voyons ! Es-tu si sotte, eh ? Il faut bien qu'elles finissent par mourir, elles aussi ! Je suis bien placé pour le savoir !
Pourtant elles ne se privent pas de vivre longtemps ! Et je veux bien croire, ma foi, que c'est un peu grâce à moi. Est-ce que tu t'es déjà
demandée comment elles feraient si je n'étais pas là ? Est-ce que c'est
vous, les jeunes, qui vous préoccupez d'elles ? Est-ce que c'est vous qui
leur apportez leur viande ? L'avenir vous appartient, à vous. Vous êtes branchés, hein ? Vous assistez aux concerts sur le continent. Mais un
jour viendra où comme elles vous ne penserez plus qu'à moi et à ma camionnette, ajouta-t-il. Est-ce que tu crois pourtant que c'est facile,
aussi, pour moi, avec là-haut madame Kriekell qui est malade ?
Il se redressa tout d'un coup en soufflant et eut un ample geste autour de lui. Voilà qu'il s'était mis à désigner les quartiers de viandes.
- Il faut manger de la viande. C'est ce qu'elles disent toutes. Et alors qu'est-ce qu'il fait, lui, le boucher de l'île ? Comment est-ce qu'il doit
faire, hein ? Est-ce que tu t'es déjà posé la question… ?
- Monsieur Kriekell, s'il vous plaît, dites-moi seulement si elle est vraiment folle. On dit qu'elle est folle et si c'était le cas… Je suis
pressée, hein ?
- Et ça ne te fait pas peur, toi ? Demoiselle de compagnie d'une vieille comme la Pulvert ! Tu t'imagines peut-être qu'elle va répondre à ton
coup de sonnette, elle ?
Les mots tranchèrent comme une lame le silence de l'après-midi d'été.
- De toute façon, j'ai toujours voulu faire ça, moi, répliqua Bettina sans réfléchir. Aider les petites vieilles. Je vous jure, monsieur Kriekell,
que j'ai rendez-vous à cinq heures avec madame Pulvert. Je ne voudrais pas me mettre en retard, se hâta-t-elle d'ajouter.
- Tu ne comprends donc rien, hein ?
Le marchand s'éloignant du comptoir à reculons, la lumière de l'ampoule, libérée de l'ombre gigantesque, fondit comme une
hallucination sur le visage étincelant de la fille mais elle n'avait toujours
pas bougé. Un instant aveuglée, elle ferma ses beaux yeux en amende et s'appliqua à respirer à petits coups sous son tea-shirt The Cure, en
serrant la lanière du sac d'indienne. Elle renifla l'odeur de la boutique et
son cœur battit encore plus vite. Un sentiment indéfinissable l'avait gagnée. De nouveau, elle sentit une nausée lui serrer la gorge. Plusieurs
secondes étaient passées quand elle risqua un œil timide devant elle. Le
boucher s'était planté sous un quartier et la considérait avec curiosité
tout en frottant un couteau à virole sur son tablier. Puis, comme sa main gauche resserrait son étreinte autour de la pièce de viande rouge,
Bettina se crut sur le point de défaillir. Oui, il avait soudain semblé à la
fille que son cœur s'était mis à battre au bout de ses doigts. "Idiote." faisait une voix en elle. "Que vas-tu encore imaginer ?" Et
pour se rassurer Bettina se força à évoquer la camionnette dans les sentiers de l'île : blanche, pétaradante, à peine visible à travers l'écran
de fumée que crachait un pot d'échappement qu'on devinait déglingué. C'est qu'il les gâtait, les vieilles, pourtant, à ce que disaient les rares
habitants. On murmurait entre soi qu'il leur consentait les prix les plus cassés, qu'il leur livrait même sa meilleure marchandise chaque matin,
par tous les temps, que ce fût l'été ou l'hiver. Ainsi le boucher les engraissait-il comme on engraisse un cheptel. Il était si magnanime
sous son abord de salaud. Parce que de lui on murmurait ça aussi, n'est-ce pas ? Il toquait chez chacune et quand ensuite il prenait le
chemin du retour, au soleil de midi, on ignorait toujours comment il parvenait à garder la maîtrise de la camionnette parmi les
nids-de-poule des sentiers qu'il avait déjà empruntés auparavant. Un ivrogne, en somme, dont la conduite n'eût pas épargné la vie d'un
enfant s'il s'en était trouvé par-là. Mais jamais accident de cette sorte
n'était survenu. On apercevait quelquefois un profil dodelinant derrière
la vitre de la portière et Dieu sait pourquoi, fascinée par ce souvenir,
Bettina se demanda longtemps combien de vieilles, gavées par ce con, mouraient chaque année sur une île où l'état civil ni les pompes
funèbres n'avaient ouvert de guichet. Mais qui se fût soucié d'un morceau de terre dont aucune carte ne signalait l'existence ?
M. Kriekell, qui n'avait pas lâché son couteau, entrouvrit alors derrière lui une lourde porte dont le levier lança un éclair sous
l'ampoule et sa bouche s'ouvrit grande :
- Tout est dans la chambre froide ! On veut voir ? interrogeait-il, pompeux.
Puis il parut se raviser, saisi d'un doute. Une transpiration abondante perlait sur ses bajoues et un rictus déformait ses lèvres. Il
rabattit aussitôt la porte d'un coup de rein en poussant une sorte de hennissement. Ensuite il fonça en avant, le front saillant. Comme un
instant plus tôt il avait jeté la viande en travers du comptoir de marbre,
il se retourna et lança le couteau sur un haut paillasson où s'étalait en
vrac le reste de ses instruments : couteaux de toutes marques, eustaches, coutelas, surins, etc. Bettina n'aurait pas pu faire la
différence. Elle n'en aurait pas eu le loisir si l'idée lui en était jamais
venue. Un fourbi, oui. Le couteau retomba avec fracas sur le paillasson du boucher et ce dernier, comme mû par un ressort, s'était jeté sur elle
avec une sûreté diabolique. Il lui arracha sauvagement des doigts la pièce de viande dégoulinante qu'il expédia en ricanant au fond d'un
seau à ordures qui se trouvait là. Et Bettina, que paralysait l'horreur,
crut entendre un bruit flasque tandis qu'elle se sentait précipitée parmi
les quartiers de viandes.
- Tu n'iras jamais chez madame Pulvert, petite garce ! haletait l'homme dans son oreille. Est-ce que tu n'as pas compris qu'il est trop
tard ? Trop tard ! fit-il en la poussant devant lui.
Artur
Milhan |