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(fluctuat.net)

Sanguine
Artur Milhan

Le boucher de l'île l'avait considérée d'un regard transparent quand il avait jeté sur le marbre du comptoir la pièce de viande rouge rebelle à tout emballage. Sans doute, si Bettina avait tressailli alors, c'est qu'elle était jeune, hein ? Jeune et jolie. Mais pour autant elle n'avait ni bougé ni ne s'était troublée, observant au contraire la plus extrême des froideurs comme certains s'y usent en pensant qu'une remarque ne serait pas moins inopportune qu'un de ces débordements qui trahissent une imagination fiévreuse. D'autre part, une instinctive méfiance l'avait prévenue dès l'enfance contre l'inaccoutumé au point de la convaincre qu'il s'agissait là d'un ordre improbable, voire impossible, sorti de l'inspiration délirante des écrivains. C'est tout. Bettina était comme ça. "Tout est simple et clair", aimait-elle à se répéter toute seule en se reprochant d'avoir à le faire. Bettina n'avait donc pas eu de réaction apparente, cet après-midi-là, pas plus que Bettina n'avait laissé paraître parmi les traits d'un visage immobile, radieux, aucun signe du malaise qui l'avait cependant étreinte dans le même temps lorsque la pièce de viande avait fait entendre un claquement vigoureux en atterrissant en travers du comptoir de marbre. Aucune réaction sauf celle bien entendu que le boucher de l'île, en sa qualité de marchand, comptable aguerri de ses sales deniers, attendait de pied ferme de la part de toute clientèle, jeune ou vieille, sensible ou non, quoi. Cela elle le savait bien. Elle avait en conséquence tiré un billet de banque du grand sac d'indienne qu'elle portait en bandoulière et l'avait laissé choir au-dessus de la paume surgie au même instant devant elle et l'homme, qui faisait déjà disparaître le billet au fond de la poche de son tablier, ouverte sur un ventre en encorbellement, n'avait rien dit. A peine un soupir accompagné d'un geste furtif en direction de la niche obscure où devait se trouver un interrupteur ; et dans la suite une lumière trop vive avait jailli du plafond haut, faisant pointer une oreille cramoisie où dardait un buisson de poils roux, une bouche en cul-de-poule qui s'entrouvrait puis s'enfonçait tour à tour dans un menton noyé dans une sorte d'écume blanchâtre.
La boucherie était étroite, exiguë, arrimée à ses quartiers de viandes mortes que de solides crochets maintenaient à l'horizontale comme de vieilles nippes gonflées par des vents sournois ; et deux quartiers supplémentaires, en somme, s'étaient ajoutés au plein milieu de l'exposition, apparus par magie d'un fond de murs lisses tandis que la marchandise flamboyait dans son papier rosé. Mais comme Bettina était impatiente d'aller sonner chez Mme Pulvert, elle assura la position de son sac d'un timide coup de hanche et se hâta de claironner, sur le qui-vive :
- Bonsoir, monsieur Kriekell. Vous saluerez pour moi madame Kriekell. Vous n'oublierez pas là-haut de saluer pour moi madame Kriekell, monsieur Kriekell ?
Plus tard elle ne comprendrait pas pourquoi, s'étant saisie avec répugnance de la pièce de viande rouge grossièrement emmaillotée, elle s'était tout à coup ravisée, poussée par une inspiration subite, et avait interrogé sans pouvoir réprimer un petit rire excentrique :
- Que pensez-vous de madame Pulvert, monsieur Kriekell ?
Le spécialiste en viandes, qui s'en retournait déjà vers son fourbi d'instruments, avait pivoté sur ses talons à la façon d'un tournevis et les petits yeux inexpressifs avaient de nouveau plongé dans ceux excessivement mobiles de la fille au sac d'indienne. Il se racla la gorge une seule fois et esquissa un mouvement saccadé vers ses cheveux taillés en brosse avant de lancer avec humeur :
- Madame Pulvert intéresse une petite nana comme toi ?
- Oh ! Pardonnez-moi. C'est qu'on affirme tant et tant de choses, monsieur Kriekell, sur madame Pulvert, là…
Voilà ce qu'elle, comme ça, elle allait ajouter : "Là-bas", mais elle se retint de justesse et cette fois ne put contenir le flot de sang qui lui montait aux joues devant l'homme, ses yeux s'humectèrent, la sciure qui recouvrait le sol crissa sous ses semelles de caoutchouc. Alors la fille peina à avaler sa salive. Ce faisant il lui avait semblé qu'un liquide tiède s'infiltrait entre ses doigts fins, crispés sur le paquet mou qu'elle éloigna instinctivement de son tea-shirt The Cure. Toutefois son attention s'était concentrée sur les lèvres du boucher et elle se refusa d'abord à prêter attention à ce qui, à vrai dire, n'avait été qu'une impression mécanique. Le boucher attaqua :
- Tu ferais bien de ne pas les écouter. Trop de choses se disent, ici. Qu'est-ce qu'une petite nana comme toi a à faire de madame Pulvert ?
Les lèvres s'étaient refermées avec un claquement humide sur le nom de la vieille. Bettina balbutia :
- Elle a besoin d'une demoiselle de compagnie et…
- Mais parle donc plus fort ! Ne sais-tu pas que je suis vieux ? Je ne comprends rien à ce que tu me dis là. Qu'est-ce qu'on lui reproche encore, à la Pulvert ? Eh ?
A cause de la lumière de l'ampoule, qui pendait au bout d'un fil, Bettina cligna de ses paupières qu'elle avait douces. Elle s'en voulut d'avoir interrogé le boucher. Quelle heure était-il, en effet ? N'allait-elle pas se mettre en retard à cause de la mauvaise humeur de ce gros salaud ? se demanda-t-elle, soudain frémissante. Parce qu'elle aurait juré, oui, que de lui parler de la vieille, qu'on avait surnommée la toquée, le mettait hors de lui mais une force inconnue, plus puissante que sa volonté, la clouait en même temps devant le comptoir auquel l'autre avait pris appui en se calant sur l'éventail de ses bras glabres ; il la regardait mais elle se sentait tout à coup incapable de battre en retraite. Elle le trouva laid. Elle ne pouvait davantage détacher son regard de ces bras que découvraient largement des manches de drap à carreaux bleus et blancs.
- Une demoiselle de compagnie ? interrogeait-il en se penchant vers elle. Et tandis qu'il se penchait ainsi, une gueule boursouflée, cubique, comme née du feu de l'ampoule et des quartiers de viandes suspendus à leurs crocs, se substitua tout à coup pour la fille à la vision des deux membres : elle avait enflé comme un nuage dans les yeux de Bettina avant de s'immobiliser à quelques millimètres de sa propre figure, si bien qu'elle voyait maintenant comme grossis à la loupe le dessin des vaisseaux qui avaient rongé l'intérieur d'immenses bajoues flottantes, le double bulbe de narines où le passage de l'air déclenchait un crissement de cartilages. Puis une haleine précipitée l'enveloppa, et cela lui parut acide à la manière de certaines mixtures médicinales. Dans ce moment elle fut déroutée. Elle songea : "Je gerbe, moi". Enfin elle se rappela que l'haleine sortait de l'énorme poitrine de M. Kriekell sous lequel il lui sembla qu'elle-même avait disparu. Alors la cliente eut une nausée telle qu'on en a dans la jeunesse. Elle se vit enfermée dans une enclave creusée dans l'obscurité béante d'un rêve, aussi extrême, plus brûlante que ne l'avait jamais été jusqu'alors l'été sur l'île où le destin l'avait fait naître dix-sept ans auparavant, au milieu de la mer. Elle haleta et son cœur se mit à battre plus fort. Mais elle n'avait pas vomi.
Cependant elle n'osa pas non plus s'enfuir, ou plutôt, elle n'y pensa pas parce qu'en de tels cas on ne pense jamais à ça. D'ailleurs elle était forte et fière. Puis tout le monde disait qu'avec ses paupières elle était si belle. "Non seulement il est laid mais il est dingue, ce con", se dit-elle encore. Elle écarquilla les prunelles, comme envoûtée. Mais davantage la frappa l'odeur du marchand qu'elle n'aurait pu définir sans que sa raison se révolte ; elle ne l'avait sentie qu'une seule fois dans sa vie : le jour où enfant elle s'était glissée à la dérobée dans la chambre où refroidissait le cadavre de grand-mère.
- Je vous jure, monsieur Kriekell, madame Pulvert recherche une demoiselle de compagnie, se surprit-elle à insister tandis qu'elle donnait un nouveau coup de hanche dans le sac d'indienne.
- Une demoiselle de compagnie… répéta l'autre ; une lueur énigmatique s'était allumée dans ses yeux.
Elle s'était souvenue de l'impression qu'elle avait eue un moment plus tôt en se saisissant de la pièce de viande rouge et pour la première fois elle ressentit, au fond d'elle-même, une sorte de trouble. Mais aussitôt elle voulut l'oublier. Elle eut un imperceptible haussement d'épaule et renonça à baisser les yeux vers l'emballage qu'elle tenait toujours tant bien que mal en équilibre dans le creux de sa main gauche. De toute façon, s'imaginer folle passait les bornes de l'indulgence avec laquelle une cliente comme elle avait toujours fait un sort à ce qui l'intriguait.
- Comment est-ce que tu l'as su, qu'elle recherchait une demoiselle de compagnie ? lui demandait M. Kriekell. Elle ne m'avait rien dit, à moi.
Déjà il avait oublié ses instruments. Quand à Bettina elle ne pouvait échapper à l'éclat des yeux cruels qui la détaillaient d'en haut.
- Est-ce que tu es sûre, au moins, qu'il ne s'agit pas de nouveaux racontars ?
- Elle a écrit une lettre à maman la semaine dernière, avoua-t-elle avec une gentillesse qui la surprit. Elle se fait vieille. C'est ce qu'elle a écrit, madame Pulvert. Moi, il y a longtemps que je veux faire ça pour une vieille dame. C'est pour ça, monsieur Kriekell. Mais si ça vous embête de me répondre… Madame Pulvert m'attend pour cinq heures. J'espère que cette fois j'aurai plus de chance. Souvent elles changent d'avis au dernier moment, figurez-vous : les autres n'ont jamais répondu à mon coup de sonnette, par exemple. Et je ne sais toujours pas pourquoi.
Mal à l'aise elle éclata de rire et le boucher de glapir :
- Ben voyons ! Ben voyons ! Es-tu si sotte, eh ? Il faut bien qu'elles finissent par mourir, elles aussi ! Je suis bien placé pour le savoir ! Pourtant elles ne se privent pas de vivre longtemps ! Et je veux bien croire, ma foi, que c'est un peu grâce à moi. Est-ce que tu t'es déjà demandée comment elles feraient si je n'étais pas là ? Est-ce que c'est vous, les jeunes, qui vous préoccupez d'elles ? Est-ce que c'est vous qui leur apportez leur viande ? L'avenir vous appartient, à vous. Vous êtes branchés, hein ? Vous assistez aux concerts sur le continent. Mais un jour viendra où comme elles vous ne penserez plus qu'à moi et à ma camionnette, ajouta-t-il. Est-ce que tu crois pourtant que c'est facile, aussi, pour moi, avec là-haut madame Kriekell qui est malade ?
Il se redressa tout d'un coup en soufflant et eut un ample geste autour de lui. Voilà qu'il s'était mis à désigner les quartiers de viandes.
- Il faut manger de la viande. C'est ce qu'elles disent toutes. Et alors qu'est-ce qu'il fait, lui, le boucher de l'île ? Comment est-ce qu'il doit faire, hein ? Est-ce que tu t'es déjà posé la question… ?
- Monsieur Kriekell, s'il vous plaît, dites-moi seulement si elle est vraiment folle. On dit qu'elle est folle et si c'était le cas… Je suis pressée, hein ?
- Et ça ne te fait pas peur, toi ? Demoiselle de compagnie d'une vieille comme la Pulvert ! Tu t'imagines peut-être qu'elle va répondre à ton coup de sonnette, elle ?
Les mots tranchèrent comme une lame le silence de l'après-midi d'été.
- De toute façon, j'ai toujours voulu faire ça, moi, répliqua Bettina sans réfléchir. Aider les petites vieilles. Je vous jure, monsieur Kriekell, que j'ai rendez-vous à cinq heures avec madame Pulvert. Je ne voudrais pas me mettre en retard, se hâta-t-elle d'ajouter.
- Tu ne comprends donc rien, hein ?
Le marchand s'éloignant du comptoir à reculons, la lumière de l'ampoule, libérée de l'ombre gigantesque, fondit comme une hallucination sur le visage étincelant de la fille mais elle n'avait toujours pas bougé. Un instant aveuglée, elle ferma ses beaux yeux en amende et s'appliqua à respirer à petits coups sous son tea-shirt The Cure, en serrant la lanière du sac d'indienne. Elle renifla l'odeur de la boutique et son cœur battit encore plus vite. Un sentiment indéfinissable l'avait gagnée. De nouveau, elle sentit une nausée lui serrer la gorge. Plusieurs secondes étaient passées quand elle risqua un œil timide devant elle. Le boucher s'était planté sous un quartier et la considérait avec curiosité tout en frottant un couteau à virole sur son tablier. Puis, comme sa main gauche resserrait son étreinte autour de la pièce de viande rouge, Bettina se crut sur le point de défaillir. Oui, il avait soudain semblé à la fille que son cœur s'était mis à battre au bout de ses doigts. "Idiote." faisait une voix en elle. "Que vas-tu encore imaginer ?" Et pour se rassurer Bettina se força à évoquer la camionnette dans les sentiers de l'île : blanche, pétaradante, à peine visible à travers l'écran de fumée que crachait un pot d'échappement qu'on devinait déglingué. C'est qu'il les gâtait, les vieilles, pourtant, à ce que disaient les rares habitants. On murmurait entre soi qu'il leur consentait les prix les plus cassés, qu'il leur livrait même sa meilleure marchandise chaque matin, par tous les temps, que ce fût l'été ou l'hiver. Ainsi le boucher les engraissait-il comme on engraisse un cheptel. Il était si magnanime sous son abord de salaud. Parce que de lui on murmurait ça aussi, n'est-ce pas ? Il toquait chez chacune et quand ensuite il prenait le chemin du retour, au soleil de midi, on ignorait toujours comment il parvenait à garder la maîtrise de la camionnette parmi les nids-de-poule des sentiers qu'il avait déjà empruntés auparavant. Un ivrogne, en somme, dont la conduite n'eût pas épargné la vie d'un enfant s'il s'en était trouvé par-là. Mais jamais accident de cette sorte n'était survenu. On apercevait quelquefois un profil dodelinant derrière la vitre de la portière et Dieu sait pourquoi, fascinée par ce souvenir, Bettina se demanda longtemps combien de vieilles, gavées par ce con, mouraient chaque année sur une île où l'état civil ni les pompes funèbres n'avaient ouvert de guichet. Mais qui se fût soucié d'un morceau de terre dont aucune carte ne signalait l'existence ?
M. Kriekell, qui n'avait pas lâché son couteau, entrouvrit alors derrière lui une lourde porte dont le levier lança un éclair sous l'ampoule et sa bouche s'ouvrit grande :
- Tout est dans la chambre froide ! On veut voir ? interrogeait-il, pompeux.
Puis il parut se raviser, saisi d'un doute. Une transpiration abondante perlait sur ses bajoues et un rictus déformait ses lèvres. Il rabattit aussitôt la porte d'un coup de rein en poussant une sorte de hennissement. Ensuite il fonça en avant, le front saillant. Comme un instant plus tôt il avait jeté la viande en travers du comptoir de marbre, il se retourna et lança le couteau sur un haut paillasson où s'étalait en vrac le reste de ses instruments : couteaux de toutes marques, eustaches, coutelas, surins, etc. Bettina n'aurait pas pu faire la différence. Elle n'en aurait pas eu le loisir si l'idée lui en était jamais venue. Un fourbi, oui. Le couteau retomba avec fracas sur le paillasson du boucher et ce dernier, comme mû par un ressort, s'était jeté sur elle avec une sûreté diabolique. Il lui arracha sauvagement des doigts la pièce de viande dégoulinante qu'il expédia en ricanant au fond d'un seau à ordures qui se trouvait là. Et Bettina, que paralysait l'horreur, crut entendre un bruit flasque tandis qu'elle se sentait précipitée parmi les quartiers de viandes.
- Tu n'iras jamais chez madame Pulvert, petite garce ! haletait l'homme dans son oreille. Est-ce que tu n'as pas compris qu'il est trop tard ? Trop tard ! fit-il en la poussant devant lui.

Artur Milhan

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