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(fluctuat.net)

Les noces de Raka
Didier Hénique

 

Elle est seule comme Dieu l'a voulu. Assise dans le grand fauteuil de l'antichambre obscure. Et cette voix, en elle : "Serais-je donc devenue si vieille ?"
C'est ce que le docteur à présent laisse entendre.
"Mais oui, mon pauvre Yourotchka, sais-tu que je serais devenue vieille, à ce qu'il paraît ?"
Et la tête du bon petit vieux prolongée par une barbe grisonnante, il se rapproche, heurte le plancher à petits coups. Puis il s'éloigne du halo de l'abat-jour. Et ce dos étroit et court creusant le vide où il finit par disparaître avec ses souliers laqués, et ces couinements comme une ombre traverse les murs de l'antichambre.

Autour d'elle le fauteuil grince. Elle écarte le rideau de quelques centimètres. Son front s'éclaire dans le carreau humide du judas, en plein cintre. Un oeil filtre à travers ses paupières.
La pendule danse sous l'icône.
Ses lèvres s'animent, ourlées d'un fin duvet poivré.
"Serais-je donc devenue si vieille ?" se répète-t-elle à elle-même.
C'est qu'elle délibère. Au long des heures.
Les années ont passé. Là-bas comme autrefois la neige, le village puis la forêt au loin qui se masse à la naissance du ciel, un grand ciel désert, blanc.
La ruelle monte entre les murs noirs. A peine quelques petits boutiquiers le long des bicoques, en pelisse, croulant sans lanterne sous le poids de la fatigue, quelques passants en bottes de fourrure, le traîneau dont la volée de clochettes éveille l'ombre à un vacarme éblouissant avant de disparaître.
A la synagogue, Itzik n'a pas allumé la chandelle. Il est trop tôt sans doute.
La neige n'a pas cessé depuis des jours.
La longue main de Raka est devenue sèche, truitée, quasi transparente. Cependant elle est restée ferme, elle ébauche devant elle un geste. Puis elle reste un instant crispée sur la dentelle du rideau. Ensuite elle s'évanouit.
Ne jurerait-elle pas, chaque fois, que la voix familière lui répond depuis le fond du silence ? Chaque fois il semble à la vieille dame reconnaître son souffle, le bruissement imperceptible des mouvements qu'il fait pour traverser la nuit jusqu'à elle. Il se rapproche. D'un pas lent de voyageur fourbu, il est vrai, mais insoucieux du courant d'air. Il est si délicat, songe-t-elle en reconnaissant dans la nuit le jeune homme si beau dans son si beau costume de drap mauve.
Parce qu'il aime Raka. Aujourd'hui encore il a pensé à glisser ses deux pieds charnus dans les mules en feutrine disposées sous le rouleau sacré. Yourotchka est ainsi.
Il est revenu de la steppe, du plus loin d'un monde redoutable. Il a parcouru tout seul et à pied des millions de verstes avant d'atteindre le village et de heurter au carreau embué de la vieille dame, voilà qu'il glisse les deux pieds dans les mules en feutrine, exécute sur le tapis quelques pirouettes, ce faisant il la considère avec une tendresse infinie et songeuse. Toujours, satisfait du confort des mules, après l'empois des bottes qu'il a abandonnées dans un coin d'obscurité humide, loin du rouleau sacré, Yourotchka finit par s'approcher du fauteuil où elle sourit béate.
Il sourit à son tour. Puis il penche le buste au-dessus de sa bien-aimée. Il pousse son lent soupir, comme après la récitation des prières.

Ses os craquent, saillent et se replient pêle-mêle sous le drap mauve. Et le frémissement de sa voix, mon Dieu. Non, sa voix n'a pas changé, pas plus que la voix de Raka. Toujours jeune. Toujours énergique et douce, d'une déférente gravité. Une voix aux mâles inflexions. Câline, enveloppante jusque dans les intervalles de silence.
Et son odeur toute pénétrée de tabac et de vanille pour éloigner les poux. D'homme pieux mais indomptable.
Une égale expression d'enchantement parmi ses traits qu'un reste d'enfance adoucit encore.
Quelle jeune fille ne serait pas émue par tant de grâce ?
"Je vous aime, Raka Lebevitch", avait-il murmuré, une longue mèche de jais tremblant dans son regard.
Et cet autre souvenir : "Mazeltov ! Mazeltov !" (*) s'était exclamé le premier violon de l'Opéra, mandaté par maman Dodie qui était si riche.
Et avec cela ces mains filetées de noir, joyeuses et frénétiques, qui battaient la mesure de danses remontées du souvenir. Les kopecks sonnant clair au fond des poches à bouton. Les bottes retombaient sur la brume. Il neigeait comme ici à Halfen-Tielrov. Il faisait froid. Depuis l'aube, presque nuit. Le givre étincelait aux vitres des habitations. Les parents et les grands-parents, les connaissances, des gens qu'on ne connaissait pas, accourus des bourgades alentour, tout ce monde avait trouvé refuge sous les poutres basses de la salle des fêtes, noircies par la fumée, une construction misérable où les sept bougies qu'on avait alignées sur un coffre en bois d'érable faisaient saillir des yeux d'apparitions, enfouissaient les joues dans les bouches grandes ouvertes.

 

Au-dehors l'opiniâtreté du vent dont portait jusqu'à vous la rumeur confuse, assourdie par les lambeaux de courtine fixés aux cloisons. Un volet, au fond, tremblait sur ses crochets rouillés. Certains jours, disait-on, le fond du ciel était aussi ocre que le pisé des murs. L'eau avait gelé dans le puits de Dodie Lebevitch jusqu'auhaut des parois intérieures, les doigts étaient gercés, les ongles douloureux.
Raka n'a oublié ni ces couplets ni ces rires que des groupes de jeunes hommes sanglés dans des uniformes de circonstance poussaient en choeur le long des ruelles abruptes. Ni ces salves de poudre illuminant au loin le ciel.
Le premier violon de l'Opéra ("Le célèbre premier violon de l'Opéra" ; ainsi maman Dodie avait-elle présenté l'étranger aux apparitions rassemblées autour du coffre) n'avait pas plus tôt attaqué son allegro non troppo, sous les poutres du plafond, que l'adorable Yourotchka, pris de vin, était parti d'un fou rire. Au point que se levant soudain du banc où il s'était laissé choir une seconde auparavant, le col de sa chemise dégrafé, il avait heurté une poutre du front. Les doigts griffus qui s'étaient refermés autour du petit poignet furtif.
"Viens, Rakinioutchka."
Alors la suite des heures et des années, sans doute, était déjà inscrite sur le cadran en émail de la pendule de Raka Kivkeh.
Ce vent qui prolongerait plus tard en elle les trilles du premier violon de l'Opéra.
Sans doute, cette nuit-là, Raka avait fini par s'endormir sur les genoux du jeune homme. Le traîneau où tous deux avaient pris place, à l'abri sous le prélart, volait depuis une éternité à travers un monde blanc et sonore, embué comme le grand ciel, lorsque les premiers feux d'un village avaient étoilé la nuit. Une nuit sans fin et à peine plus sombre, plus noire qu'un jour ordinaire, à peine plus silencieuse. Des isbas comme à Lüdech. Toutes semblables et construites en bois de mélèze.
"Viens, Rakinioutchka." Elle avait obéi, elle était venue, en escarpins de cérémonie comme Dieu l'avait voulu. La tête enturbannée avec le châle de prière.
Une neige luisante s'était mise à craquer sous leurs pas dans la lueur de la lanterne. On devisait à voix haute. La lanterne grésillait imperceptiblement, fumait comme à l'inhumation des morts, se balançant entre les bicoques dont les portes, auxquelles on avait frappé du poing, s'entrouvraient sur des faces ahuries de dormeurs.
Raka était si lasse alors que le moindre pas la déséquilibrait, la courbait sous les bourrasques, le moindre geste du jeune marié, sa moindre parole, lancée en l'air avec véhémence comme une exhortation à le suivre, la faisaient heurter le bras dont elle sentait chaque fois l'étreinte se resserrer autour de sa taille.
Étaient-ils enfin arrivés ? Il lui parut qu'il y avait si longtemps que les trilles du violon s'étaient tus en elle, et la violence du vent ne s'était pas apaisée.
"Yourotchka... Te rappelles-tu ?" interroge-t-elle un ton plus haut, suppliant, après tant d'années.
Elle écoute. Puis elle soupire. Elle se représente un instant le traîneau à l'arrêt devant la synagogue, au coin de la ruelle en pente, les gerbes de grelots oscillant dans la tempête de neige.
"Serais-tu devenu muet, toi, quand moi je serais devenue vieille comme le prétend à présent le docteur ?"
Assise immobile dans le fauteuil de l'antichambre, elle regarde les deux mules en feutrine disposées depuis toujours sous le rouleau sacré, elle se souvient, elle éprouve de nouveau au bord de ses paupières la morsure de la longue traversée d'autrefois. Elle chuchote. Depuis toujours. Elle pouffe derrière sa longue main quasi transparente.
"Je suis si heureuse... si heureuse que tu sois revenu... commence-t-elle. N'avais-je pas raison de répéter que tu reviendrais comme tu me l'avais promis cette nuit-là ? Étais-je si folle d'y croire, moi ?"
Sur le mur d'angle, parmi les plis de dentelle retombant sans bruit au côté de la vieille dame, l'ombre de sa main de retomber à son tour avant de s'évanouir. Le crissement de son corsage, autour d'elle, le lacis des veines dans son giron.
"C'est que je vous aime, Youri Kivkeh..." articule-t-elle dans l'obscurité sur un ton de prière comme elle avait répondu à Youri. Ce fin duvet qui scintille sous l'aile de son nez.
"Combien d'heures, combien d'années s'est-il écoulé depuis les noces ? Mais y a-t-il si longtemps ?
N'avais-tu pas à faire au loin avant de revenir auprès de cette chère petite Rakinioutchka ? Mais oui, elle t'attendait, ma foi. Elle t'attendait comme elle te l'a promis cette nuit-là."
Quelle heure est-il ? Et cette invite aux confins du souvenir : "Voulez-vous suivre Itzik ?..." A peine émergé du sommeil, le bedeau de la synagogue, qu'on appelait le shamash, avait bondi autour des voyageurs étrangers, élevant haut sa lanterne au-dessus de sa toque ; et ses yeux espiègles, que l'insomnie bordait de noir, sa voix sans trace d'étonnement, au timbre rieur, qui répétait en soufflant une buée diaphane parmi les poils tout raides de sa barbe : "Voulez-vous suivre Itzik ?"
Yourotchka était si discret, dans son costume de drap mauve, qu'il ne s'était pas ouvert à Itzik autrement qu'à demi-mot des motifs qui l'avaient poussé à éloigner Raka de Lüdech. A Lüdech, tout le monde savait qu'elle souffrait depuis l'enfance d'un mal inconnu alors de la médecine des campagnes : une manière de mélancolie, de bile rebelle à toutes les décoctions, à tous les clystères adoucissants qu'on lui avait administrés un temps avant de découvrir les vertus d'un breuvage à base de bilirubine. Cependant, la bilirubine était devenue rare puis introuvable, là-bas, avait chuchoté Yourotchka en humeur de lamentation.

 

La fortune de Dodie n'eût pas suffi à conjurer le sort et aucun erzatz n'aurait pu être substitué au remède béni. Même le rabbin de Lüdech, sommé de débrouiller sur-le-champ les desseins de la Providence, s'était montré si troublé d'avoir à avouer son impuissance qu'on avait écouté avec gratitude les paroles de réconfort qu'il avait débitées dans la suite, confuses et aussi énigmatiques que le mal dont souffrait Raka, certes, mais, autant que ses prières, ses invocations, toutes inspirées par la sagesse prudente d'un saint.
Ses paroles, le frémissement qui entrecoupait son souffle, la lueur de ses yeux nuit, tant d'émotion qu'un sourire en demi-lune parvenait mal à endiguer avaient porté la vôtre à son comble.
Un soir d'automne traversé par un ciel aussi clair qu'un reste d'été. La neige tombait sans relâche derrière les vitres où s'élargissait dans les coins un ourlet éclatant. Ah ! Une salle des fêtes si étroite, avec ses lambeaux de courtine. Certains, parmi les apparitions rassemblées ce jour-là autour du coffre en bois d'érable, murmuraient que de sourdes rumeurs étaient venues à enfler aux frontières du pays.
Mais Yourotchka aimait tant Raka : n'était-il pas prêt à sacrifier sa vie pour partir à la recherche de l'antidote désormais introuvable ici ?

Elle aime à croire cela.
N'était-ce pas le père de Yourotchka qui avait interrompu le rabbin, à certain moment, pour dire à maman Dodie en larmes : "Personne n'aurait-il donc jamais entendu parler d'un petit village au-delà de la frontière ?
Personne ne penserait à vous y chercher... On dit que tous les remèdes y sont à vendre ! M'entendez-vous ?
Si nous-mêmes n'étions pas si vieux..."
Comment eût-il su alors que les pharmacies y avaient été pillées ?
C'est ce qu'Itzik avait murmuré au jeune homme.
Cette nuit-là, Youri et Raka Kivkeh, dont le voyage avait mis les nerfs à vif, s'étaient laissés guider par le shamash à travers le dédale d'un village qu'il ne connaissaient pas. Jusqu'à une maison sans étage, deux fenêtres en façade, un judas, un escalier qui tournait sous vos pas. La maison s'élevait non loin de la synagogue et la pendule y chuchotait sous l'icône avec des sinuosités de fuite d'eau.

 

Au-dehors il neigeait, le vent soufflait. La lanterne sifflait sur une longue table poussée au milieu de l'antichambre, la lueur éclairait par instants la dentelle d'un rideau, un pan de mur bas, sans crépi, un dépôt d'humidité sous le rouleau sacré.
Elle se souvient. Le printemps était venu. Étaient venus l'été, l'automne. C'est que le temps s'était écoulé, les années s'étaient succédé.
Raka était seule. Il y avait une éternité que les trilles du violon s'étaient tus en elle, alors. Elle était si lasse.
Elle avait décidé d'écrire de longues lettres à Dodie mais aucune réponse ne lui parvint jamais. Dodie Lebevitch avait-elle oublié entre-temps ses enfants ?
On disait que des têtes avaient été mises à prix. Des hordes de brigands déferlaient sur la steppe, par-delà la frontière, y dévastaient les villages. Des populations avaient été massacrées. On retrouvait à l'aube les restes de dépouilles jetées nues pêle-mêle dans les fossés, dans les décharges, décapitées et brûlées, pendues. Les femmes, les hommes, les enfants. Et l'on parlait d'ennemis du peuple.
Maman Dodie avait réuni une fortune dans un étui de galuchat pour que les jeunes gens puissent gagner l'Ouest. A peine cependant si la somme reçue avait suffi à l'achat d'un billet de chemin de fer.
Raka devrait attendre, cachée seule ici, dans la zone grise de l'antichambre, le retour de Yourotchka.
Les jeunes hommes sanglés dans des uniformes de circonstance, cependant, n'avaient pas apparu à Halfen-Tielrov : les pillards, avait expliqué le shamash, avaient déjà commis leurs méfaits et les nuits étaient noires. Les volets des boutiques solidement attachés. Au surplus le jeune homme ne serait absent que quelques semaines. C'est ce qu'il avait juré en fouettant les chiens : le temps qu'il trouve là-bas l'antidote miracle et qu'il écrive à Dodie pour obtenir l'argent de son retour, n'est-ce pas ? Dodie Lebevitch était si riche.

 

Yourotchka avait juré. Puis ce long traîneau déjà parvenu au fond de la nuit blanche, le tintement des grelots qui persistait longtemps dans les oreilles.
Le temps s'était écoulé, les années s'étaient succédées, dont les heures avaient fini par mêler les pistes, les entrecroisant aussi solidement en elle que les fils d'une broderie.
Souvent, dans la suite, Raka avait imaginé sa mère s'efforçant en vain de trouver le sommeil, les bras entravés par les manches trop amples de sa chemise en soies folles. "Raka... se lamentait sa voix.
Reviendras-tu voir maman Dodie quand tu seras enfin guérie ?..."
Cet appel aussitôt absorbé par le vent et les bruits aussi innombrables, dans une obscurité irréelle, que les ombres que leurs deux silhouettes confondues, la nuit de leur arrivée, avaient entraînées le long des parois humides. Celles-ci s'écartaient et se refermaient autour d'eux tandis qu'ils suivaient à tâtons le coude d'un étroit couloir. Et cette odeur toute pénétrée de tabac et de vanille pour éloigner les poux.
Que sont-ils devenus ? Le père de Yourotchka et les parents, les grands-parents et les oncles...
Le jeune homme silencieux depuis le départ d'Itzik s'était remis à parler à certain moment. A mi-voix comme à la récitation des prières. Une voix très douce, aussi délicate que la buée entre ses lèvres brûlées par le froid. N'est-il pas étrange qu'elle n'ait pas changé ? Il expliquait, alors, il expliquait. Il reviendrait. Il avait juré.

Et toujours Raka écoute, les paupières mi-closes. Elle est si heureuse.
Elle sourit. Immobile dans le halo du judas. Elle pouffe, l'oeil fixé sur le cadran en émail de la pendule.
Quelle heure est-il ? se demande-t-elle en caressant du bout du doigt le fin duvet poivré de ses lèvres. Puis elle regarde les mules en feutrine et le jeune homme qui se penche en avant, si beau dans son si beau costume de drap mauve, il frotte une allumette. Il allume la lanterne. Sa ceinture luit faiblement autour de sa taille.
Raka hurle dans le silence.

Didier HÉNIQUE (1998)

(*) Mazeltov : Félicitations (en yiddish)

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