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M.
Procombe en avait assez |
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C'est à quarante ans que l'idée vint à l'esprit de Procombe que sa vie n'avait été jusqu'alors qu'une cataracte ininterrompue d'humiliations. Il en avait assez. C'était un matin. Le réveil venait de grincer sur le marbre ébréché du chevet. Il pleuvait sans fin. Procombe approcha son menton du miroir et considéra un instant avec dégoût la gueule de M. Procombe, premier commis des abattoirs, 8 000 F par mois ! M. Procombe ! Parce que c'était comme ça, malgré tout, que les gens appelaient Procombe, y compris la concierge de l'hôtel meublé où il vivait depuis son débarquement dans la ville une vingtaine d'années plus tôt ! Avec une gentillesse tout empreinte de considération, certes, mais qui faisait paraître en quelque sorte déplacé un assaut de chichis dont on croyait toujours devoir accompagner ses propos quand on s'adressait à lui : comme s'il avait été différent des autres, un autre, tout bonnement ! Quelqu'un d'important, quoi, et qui n'eût pas été redevable de plusieurs ardoises un peu partout ! Quelqu'un d'important et de dangereux ! Ce que dans sa jeunesse Procombe avait rêvé d'être... A certain moment il se prit à siffloter tandis qu'il se glissait dans sa combinaison de serge comme à l'accoutumée. Oui, tout ça était fini, se répétait-il, et il se tira la langue avant de se détourner du miroir. Son cur, devenu impatient, se mit à battre plus vite sous sa combinaison. Il se promit d'abord de ne plus boire, de ne plus fumer, de ne plus se goinfrer de pommes de terre. Il était convaincu de parvenir ainsi à faire renaître parmi ses traits le charme d'autrefois et en lui une vigueur depuis longtemps perdue, indispensable, se dit-il, pour accomplir des choses dont il commençait de ressentir la pressante exigence ! Quelles étaient ces choses ? Il ne savait pas encore. Ou plutôt, c'était son secret à lui ! Ainsi était Procombe. Il continua sous la pluie de siffloter jusqu'à l'avenue où débouchait l'impasse. Comme il marchait à petits pas vifs parmi les passants indifférents, il atteignit bientôt les hauts murs de parpaing qui clôturaient l'extrémité de la ville. De ce côté on se retrouvait seul dans l'obscurité et le silence. Hors de souffle. Le terrain montait en pente douce jusqu'à une immense plateforme de ciment déserte à cette heure. Les abattoirs s'élevaient au-delà, dans un vacillement de lueurs furtives, voilées par des écrans de mica fixés aux soupiraux pour dérober aux regards indiscrets la vision de l'office qui s'accomplissait dans les lieux. Mais ce matin-là ils se dressèrent devant l'homme avant même qu'il n'ait eu le temps de réaliser qu'il avait traversé la plateforme. Et ce qui s'était produit était assez extraordinaire pour ressembler à une hallucination : M. Sevran avait surgi au milieu de ténèbres chaotiques ! C'était M. Sevran, oui, et M. Sevran appelait Procombe à pleins poumons. De loin, outre la silhouette familière à son souvenir, qu'il eût reconnue entre mille à cause de l'infirmité qui affectait la démarche du chef de l'équarrissage, Procombe pouvait reconnaître le double éclat circulaire des verres de lunettes, l'épaisse moustache gagnée par une tremblante tandis qu'un bras s'allongeait dans l'ombre en formant de grands mouvements de moulinet. Courbé sous son sac de coutil, le premier commis poursuivit néanmoins son escalade à petits pas saccadés comme s'il ne l'avait ni vu ni entendu. Mais il était vrai qu'à cause du vent il ne pouvait comprendre ce que l'autre gueulait en arrière. D'autre part, la pluie, qui tombait toujours, martelait avec fracas la surface de la plateforme où grouillaient les lumières des abattoirs. Puis en un éclair on avait été près de lui ! Le responsable, qui avait parcouru au trot les quelques mètres séparant les deux hommes, s'étranglait à répéter : - Monsieur Procombe ! Monsieur Prôôô-com-om-be ! Tu n'entends pas ce que je te dis, non ? Tu es devenu sourd ? Ou bien es-tu aussi con que tout le monde le prétend ? - Hop, là ! C'est vous, Chef ? demanda Procombe d'une voix crapuleuse, sans se retourner, cherchant à retenir le sac qui glissait le long de son bras. Voilà que l'autre, qui bondissait devant lui comme un gnome affolé, lui barrait soudain le chemin en gesticulant. Il avait écarté les bras et ses mains luisaient sous la pluie, comme affairées à chasser entre eux d'invisibles ennemis. - Où est-ce que tu vas comme ça ? Je ne t'avais pas demandé, hier, d'aller prendre d'abord la place de Pedrosa à l'abattage des chevaux ? Pedrosa est malade et c'est toi qui le remplaces ! C'est ce qui a été décidé en haut lieu. Je te l'avais dit ou je ne te l'avais pas dit ? - Puis-je me rendre d'abord aux vestiaires, monsieur ? - Et qu'est-ce que c'est que tu portes là, s'il vous plaît ? L'autre désignait le sac de coutil d'un index crochu, tremblotant. - Mais c'est un sac ! fit Procombe de la même voix crapuleuse en fixant du regard les poils hérissés de l'épaisse moustache. - Quoi un sac ? J'aimerais bien savoir ce que tu comptes faire de ça, moi ! Et les yeux de M. Sevran, rétrécis par la grosseur de ses verres loupes, avaient étincelé comme des têtes d'épingle.- Tu n'as pas oublié qu'il est interdit d'emporter de la barbaque chez soi, n'est-ce pas ? Et tu sais également que si tu as besoin de quelque chose, c'est à moi qu'il faut t'adresser, comme d'habitude... Qu'il s'agisse de viande ou d'argent ! Tu le sais, ça, nom de Dieu ! Procombe regarda derrière M. Sevran et, hagard, fit le geste de lui fausser compagnie à la faveur du mauvais temps. Mais cela avait suffi pour que M. Sevran fonde sur lui et se mette à glapir : - Halte ! Où est-ce que tu t'en vas, avec ton sac ? demandait-il. Tu vas au hangar de la conserverie ? Procombe sentit en même temps une main féroce empoigner au hasard une poche de sa combinaison de serge et l'attirer brutalement en arrière. L'autre haletait, hors de lui, soufflant entre ses lèvres une haleine de poivrot. - Hop, là ! Mais je ne me rends pas encore à la conserverie, moi, monsieur s'égosilla Procombe. J'allais justement aux vestiaires déposer ce sac avant de me rendre au hangar d'abattage. Ce disant il tenta encore de se dégager et, n'était la force de M. Sevran, il aurait même glissé dans l'épaisse plaque de boue où s'étaient enfoncés ses caoutchoucs si l'étreinte vigoureuse ne s'était resserrée de justesse autour de son bras tendu. - Va, file ! Va aux vestiaires ! soupira le responsable, qui s'était rasséréné instantanément. Et que je ne te revoie pas par ici, monsieur Procombe ! Voilà. Un homme discret, solitaire, humble, pas loin de tenir la panade pour une marque de vertu dans un monde où triomphait le lucre !, voilà ce qu'il avait été jusqu'à maintenant ! Le contraire d'un homme important, dangeureux ! Un lâche, oui ! Il n'ignorait pas pourtant qu'aux abattoirs, par exemple, le vol se pratiquait chaque jour sous ses yeux avec une impunité confinant à l'étrange et que s'il l'avait osé, lui aussi Or jamais il ne l'avait osé, et il fallait bien admettre que 8 000 F par mois étaient loin de représenter un pactole ! S'offrir de la barbaque tous les jours ! Pourquoi n'avait-il jamais osé jusqu'à maintenant faire comme les autres, hein ? Ce matin-là, il avait exécuté pas moins de 37 chevaux à la suite parmi les hennissements, les bêlements, les meuglements auxquels se mêlaient les cris des hommes gesticulant autour de lui sous la verrière. Les appels et les rires se chevauchaient pour ainsi dire tandis que les sabots heurtaient précipitamment les planches des tobogans dont les portillons claquaient comme drapeaux au vent. Une décharge électrique que Procombe administrait à l'aide d'un instrument appliqué entre les deux oreilles du cheval, relié par un cordon à une prise fixée à la muraille de parpaing, provoquait une mort muette, propre et à peu près instantanée, dans les conditions du règlement. Une seule fois il eut à renouveler la manuvre, une seconde de distraction, mise sur le compte de la faim, l'ayant fait lâcher sur le coup de midi l'instrument qui s'en était allé rebondir avec fracas entre deux sabots immobiles, encore humides de la pluie du dehors. N'empêche qu'on loua son adresse : "Pedrosa pouvait aller se rhabiller !" s'exclamait-on avec admiration tandis que le cadavre du cheval s'éclipsait sans bruit à l'intérieur d'une trappe obscure d'où il était ensuite expédié à l'équarrissage grâce à un mécanisme automatique. Personne ne reconnut le premier commis, y compris Procombe lui-même. A l'évocation de Pedrosa, il avait gonflé la poitrine. On le regardait. Il se sentit fier enfin. Sa voix, naguère indécise, pâteuse les jours de gueule de bois, aussi irritante la plupart du temps que le fausset d'un chalumeau, avait pris en quelques heures un essor qui lui attira l'estime de chacun. La vérité était que l'ancien Procombe était mort, cédant la place à un nouveau Procombe. Lorsque la sirène annonçant le déjeuner retentit, il déclina les invitations, nombreuses : il prétendit que le devoir ne souffrait pas de pause ! Ses yeux flamboyaient. Il ordonna, essoufflé, qu'on lui amenât sans délai ce qui restait de la marchandise dès qu'elle serait prête ; c'est qu'il était déterminé à s'acquitter jusqu'au bout de la mission que la direction lui avait confiée, claironna-t-il, le teint plus coloré que de coutume. Il ne restait plus guère qu'un lot de dix rosses, lui fut-il répondu ; ses collègues gagnèrent la sortie à reculons. Un camion pétaradant avait commencé de décharger ses derniers passagers sur la plateforme en ciment. La pluie, qui n'avait pas cessé, étirait sa dentelle sur la verrière du hangar. Demeuré seul Procombe s'immobilisa un instant, respira à fond et leva la tête. Un gros il impénétrable le considérait du haut d'une rampe. Il lui tira la langue, fâché, et se demanda si l'écho de son succès avait atteint les oreilles de son chef. Puis il se souvint du sac de coutil. Il chercha à se rappeler pourquoi il s'était encombré de ça en quittant l'hôtel le matin : "Il faudra bien que je l'ose, voler de la barbaque !" se dit-il enfin. Il évoqua Procombe l'ancien avec commisération. Procombe le nouveau, remonté comme un réveil, se saisissait de l'instrument de Pedrosa avec fermeté quand M. Sevran parut devant lui, affable, arborant une moustache plus fringante que jamais. - Alors, monsieur Procombe Alors, hein ? - Hop, là ! Après ceux-là, fit-il en désignant le tobogan d'un bref mouvement du menton, j'en aurai abattu 37, monsieur. 37 chevaux ! Et avec quelle voix nouvelle il avait débité ces mots ! - Dis-moi, monsieur Procombe - Hop, là ! Monsieur ? - Tu voudrais bien Tu voudrais bien gagner autant d'argent que Pedrosa, hein ? Tu me peux tout me dire, à moi, tu sais N'oublie pas que je suis ton chef ! Et c'est ainsi que ce midi-là l'instrument vint à être appliqué à M. Sevran qui avait aussitôt disparu dans la trappe obscure ! Le hangar de l'équarrissage touchait celui de l'abattage. C'était comme ça, ici. Le premier commis fit le tour par la cour de derrière et courut sous la pluie autant que le lui permettaient sa combinaison et ses caoutchoucs. A petits pas vifs, prudents. En bas, le tapis mécanique avait déjà fait basculer le cadavre dans un bac d'inox. Il opéra prestement, après avoir troqué son tablier contre celui du mort. Il officiait à l'équarrissage depuis vingt ans. Il découvrit qu'un homme n'exigeait pas davantage de savoir-faire qu'un vulgaire canasson : dix minutes devraient suffire, estima-t-il tandis que les autres s'empiffraient à grands bruits sous les néons de la cantine. Le plus compliqué pouvait être à la rigueur de se débarrasser des vêtements, des bottes, des lunettes et autres accessoires usuels du disparu. Pourtant, comme s'il avait prémédité depuis toujours le moindre de ses gestes, il liquida l'affaire en un tournemain : le tout fut transféré au fond du sac de coutil qu'il était allé prendre dans le vestiaire attenant. Cela fait, il récupéra son propre tablier et le renoua autour de sa taille après avoir jeté celui de M. Sevran dans la gueule d'un four où roula à son tour une tête qu'il avait attrapée par les cheveux : la tête de M. Sevran qu'il avait dû trancher à la hache ! Quant au corps de l'intéressé, qu'il avait découpé puis dépecé à l'aide d'un coutelas, il l'enfila pièce par pièce sur les broches alignées à l'intérieur d'un long wagon frigorifique où de la viande de mouton attendait sa mise en conserve. Puis il se lava les mains, sous un robinet. Il regagna le hangar d'abattage et poursuivit son office. Revenu à l'équarrissage, il s'étonna avec les autres de l'absence de M. Sevran. Les heures passèrent sans qu'on vît celui-ci reparaître. On convint en haut lieu que M. Sevran, à qui l'on avait refusé la veille une augmentation de salaire, ne reviendrait plus. Bon débarras ! Comme si de rien n'était, cependant, Procombe fit comme d'habitude : il équarrit les chevaux qu'il avait abattus le matin même et embrocha sur les wagons les parcelles de viande ainsi obtenues et destinées à la conservation, les quartiers les plus importants, réservés à l'acheminement vers les boucheries, étant rangés à part, suspendus à des poutres par des crochets en fer qu'on appelait des crocs. En sa qualité de premier commis, M. Procombe fut promu à l'âge de quarante ans responsable de l'équarrissage en remplacement de M. Sevran, ce qu'il accepta avec entregent comme de ne pas remarquer dans la suite celui des équarrisseurs qui barbotait une partie de ce qu'il avait embroché seul à midi. Il était vrai qu'il en resterait encore assez pour bourrer quelques conserves, songea-t-il en prenant l'air de quelqu'un d'important, de dangereux, de presque beau enfin. Quant à son salaire, il passa de 8 000 à 8 500 F et l'on torcha pour lui quelques félicitations qui le firent trembler imperceptiblement. Quelques jours étaient passés. On avait décidé d'organiser en son honneur une petite fête dont le clou serait la remise d'un cadeau. On y avait réfléchi ensemble, de l'abattage à la conserverie. Un cadeau pour Procombe ? se demandait-on en aparté. Quel cadeau ? On le connaissait mal, au fait. Comme il était célibataire, pas question de lui offrir un de ces appareils d'usage domestique qui font la joie des ménagères. Procombe vivait seul dans un hôtel meublé ! Pedrosa, retour de maladie, s'était mis à réfléchir avec les autres. Se souvenant que le nouveau chef de l'équarissage était arrivé avec un sac de coutil le jour de la disparition de M. Sevran, un des gardiens des abattoirs déclara de son côté qu'un bon sac en cuir de vachette pourrait faire un heureux. Un bon sac en cuir de vachette ! On partit d'un grand éclat de rire. Pourquoi n'y avait-on pas songé plus tôt ? Oui, l'idée était décidément fameuse : offrir à l'ancien premier commis un bon sac en cuir de vachette ! Idée d'autant plus fameuse qu'elle était délicate : le cuir de vachette était traité ici, au hangar de tannage, ce qui ne manquerait pas de la faire passer en outre pour un hommage à la direction dont on avait décidé d'inviter pour l'occasion jusqu'aux représentants les plus éminents. On se cotisa donc pour acheter en guise de présent le plus beau sac en cuir de vachette qui se pût trouver en ville. Et voilà comment sa remise fut prévue : Pedrosa irait chercher le sac de coutil qu'on avait aperçu souvent lors de la douche du soir dans le vestiaire de M. Procombe et dirait, en l'exhibant devant ce dernier : - Pas pratique, ton sac de coutil ! Regardez, vous autres. Une telle loque qu'il n'ose même plus le ramener chez lui Remarque, on te comprend. Parole ! C'est une honte, pour un responsable ! On porterait un toast au récipiendaire, on rirait, pour la forme on le tarabusterait : "Alors, toujours pas marié, hein ?" Un autre, dissimulant dans son dos le bon sac en cuir de vachette, se rapprocherait en entonnant l'hymne du métier : "Qui vole un uf, vole un buf !" que tout le monde reprendrait en chur et le cadeau jaillirait enfin en pleine lumière, sous le regard médusé d'un Procombe confus. - Au nom de la direction des abattoirs et de nous tous, M. Procombe, j'ai le plaisir - Tiens, M. Procombe, interviendrait Pedrosa, en lui passant le sac de coutil. Verse donc le contenu de cette loque dans ce bon sac en cuir de vachette, histoire de voir comme celui-ci est grand et pratique. C'est du vrai cuir de vachette, hein ? Même à l'intérieur !
Artur
Milhan |
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