| Puisqu'il faut bien planter le décor, ce serait celui là.
Valparaiso. Et pourquoi pas ? Puisque j'y étais né et avais passé là mon enfance...
Puisque, en ce jour, je revenais. Cela aurait pu être ailleurs mais c'était justement
celui là, Valparaiso.
Cela aurait pu
être ailleurs sans être pire ou bien meilleur, ailleurs à l'identique, dans un de ces
ports dont j'avais appris le nom sur les atlas tristes de mon enfance. Cette enfance
portuaire où comme les autres enfants qui sont nés près des docks, je portais en moi
cet exil à venir, ce cri du voyage. J'ai porté longtemps en mon creux tous les creux de
la mer; la mer dont je ne connaissais alors que cette bordure civilisée, presque
maîtrisée, domptée, qu'était le port, ce vase clos, Valparaiso, avec ses camisoles de
digues et de jetées, ses réseaux exigus de bassins frontières... J'avais donc grandi
ici où il n'y a pas que des putes et des marins, mais aussi des mômes, des chiens, des
chats, des rats, des militaires et des instituteurs... Je n'ai jamais rien su de son
histoire. Un jour j'y suis né simplement. Le vieux port a modelé mon enfance. Avec un
visage tourné vers le large.
Ces autres ports
ce fut à mon tour d'aller les voir, peu m'importait la destination: seul comptait le
voyage. Ces autres ports, ces autres rives, je les ai vus pendant des années où
j'habitais seulement une errance et l'écriture de cette errance... Esclave des escales,
esclave du voyage: vivre en exil ce n'est pas être ailleurs; vivre en exil c'est être
nulle part. Et si celui qui se fixe habite, peut être, loin du changement de son nom;
celui qui avance garde son amour, garde son espérance, sans faveur.
Combien de temps?
Combien de villes et de pays? Combien de bateaux où j'ai transité, combien d'escales de
papier où je laissais mes poèmes, mes histoires, mon langage? Je ne sais plus, tout ce
que je sais c'est que je rentrais, là bas, au Chili, Valparaiso. Les journaux de partout
avaient fini par me convaincre de retourner dans mon pays longiligne, pour essayer, je ne
sais avec quoi, au juste, de me joindre à ce gouvernement d'unité populaire qui depuis
deux années luttait pour sa survie, torpillé de loin par des nations hautement
démocratiques pourtant hostiles au choix légal d'un peuple.
Je rentrais.
J'étais resté le dernier sur le bateau en provenance de Lisbonne. Mélancolique,
rangeant lentement mes quelques vêtements, mes quelques objets, mes quelques cahiers
recouverts de récits de voyages et de poèmes marins, je contemplais, une dernière fois,
l'intérieur de ma cabine. Alors que les autres avaient déjà couru vers les bordels en
front de mer pour épancher la soif et le désir qui les rongeait depuis quelques
semaines, je faisais passer mon journal de bord par-dessus bord... De mon hublot je
contemplais la ville, les collines qui dominent les quais et l'ombre métallique des grues
préhistoriques qui veillent les cargos avec leurs silhouettes gigantesques et osseuses de
grands fossiles plongeant leurs mâchoires avides d'acier dans les entrailles des bateaux.
Je bouclais mes paquets et je marchais au début de cette nuit d'hiver sur le pont de mon
dernier bateau.
Et je traînais
les pieds, je rechignais à rejoindre cette ville qui n'était plus, depuis longtemps, le
port rêvé de tous les baroudeurs... Non, ce n'était plus qu'une grande baie de plus sur
la carte marine du monde, avec un amas de bassins presque déserts, avec dans l'eau molle
plus de flaques d'hydrocarbures que de coques, et je me doutais qu'il manquait maintenant
à ce lieu quelques langages pour être encore tout à fait universel...
UN BRUIT DE PAS.
discret. pourtant qui me fait sursauter et une silhouette longiligne à contre jour
intermittent dans la lumière spasmodique du phare. Une silhouette humaine, souple,
maintenant à contre nuit, déformée par le sac et l'instrument qu'elle porte. Je savais
que parmi l'équipage, qui devait être ivre mort ou ahanant à cette heure, il n'y avait
pas de musicien, pourtant cette ombre qui quittait le navire portait bel et bien une
guitare, aussi je m'approchais en silence... Je la rejoignais, cette ombre, et posant une
main trop brusque sur cette épaule trop frêle, je demandais d'une voix qui la fit
sursauter:
-"Eh! Où vas
tu comme ça mon garçon?"
A la faveur d'un
nouveau jet de lumière, le beau visage effrayé d'un adolescent aux traits incroyablement
féminins s'offrit brusquement à mon regard ... En voyant le regard apeuré de ce jeune
homme maigre, que la peur semblait paralyser et rendre aphone, je devinais que je venais
de découvrir, cette nuit, un passager clandestin qui avait profité de notre
itinéraire...
-"Ne
t'inquiètes pas mon gars, je ne vais pas te faire de mal. Je ne vais pas non plus te
dénoncer, car tu es bien un clandestin n'est ce pas?"
L'éphébe
tremblait, il était pétrifié... Son beau visage portait les marques de fatigue
inhérentes à son mode de voyage et si visibles qu'elles apparaissaient nettement à
chaque flash que nous envoyait le sémaphore... Nous demeurions immobiles, silencieux, à
l'endroit où j'avais inopinément interrompu son débarquement illégal, le début de la
passerelle.
J'aurai pu le
dénoncer mais je me souvenais que moi aussi, comme tant de gamins qui n'ont pas pu
s'offrir les cours de l'école maritime, j'étais parti comme ça, clandestinement, sur
mon premier bateau, influencé par les lectures de Francisco Coloane... Je me souvenais
que pendant toute la durée de la traversée nous vivions, nous, passagers clandestins,
voyageurs illégaux, dans l'angoisse d'être découverts et passés par-dessus bord. Je
savais que je venais de trouver celui là au moment où il devait commencer à être
soulagé. Je m'en voulais. Je me souvenais aussi de la faim qui nous tenaillait pendant
ces jours de mers où nous ne voyions pas la mer, rationnant nos provisions et allant
parfois jusqu'à voler dans les cuisines. Me souvenant de tout cela et voulant fêter mon
retour chez moi je lui proposais de lui offrir un repas quelque part... Je parlais
lentement car je n'arrivais pas à deviner de quel endroit du monde provenait son visage
si étrangement beau et s'il comprenait le castillan...
Visiblement
l'homme, la femme, l'hermaphrodite, m'avait compris et semblait un peu rassuré, heureux
même quand je lui parlais d'aller manger un morceau. (sourire silencieux dans la
pénombre). Et en cette fin d'hiver, la nuit du 10 au 11 septembre 1973, je foulais donc
à nouveau le sol chilien, le béton fissuré des quais de Valparaiso, j'avais 26 ans et
je me dirigeais avec un inconnu dont je n'avais pas encore entendu la voix, vers la
ville... Je levais les yeux et retrouvais, derrière le beau profil de mon compagnon
exilé, les hautes collines illuminées qui dominent la baie...
Et c'est à la
faveur de la lumière permanente d'un petit restaurant en front de dock, à la faveur
d'une atmosphère qui prêtait à la confidence que je découvrais le vrai visage de la
clandestine... Car c'était une femme qui était là, en face de moi, avec son corps de
jeune homme, son torse lisse et ses cheveux coupés... Ces beaux cheveux portés courts
comme un camouflage, comme un passeport pour nos bateaux sans femme...
Elle était là,
avec son accent portugais illuminant son espagnol et elle me demandait où nous étions
car elle prenait les bateaux comme des chemins de hasard. Valparaiso, je me souviens.
Maria regardait la ville cette nuit là et moi je regardais cette femme nomade comme la
vraie destination de mes voyages... Pourquoi avait elle tout quitté, au hasard? Parce
qu'elle était trop seule là bas ou pas assez, à cause d'un homme qu'elle n'avait pas ou
justement qu'elle avait? Je ne sais rien de son départ. Je sais juste qu'elle était
partie et qu'elle voyageait au gré de bateaux aléatoires, comme une bouteille à la mer
qui portait en elle des chansons... Elle chantait dans les ports où la marée la
déposait, elle chantait, pour vivre, les fados qu'elle composait avec l'angoisse dans les
cales noires de ses errances secrètes...
Je marchais avec
elle dans cette nuit du pacifique, des collines nous observions l'immobilité de la baie
et je regardais Maria découvrir les quartiers par les fenêtres des funiculaires qui
semblaient être alors les premiers hublots de son voyage. Je regardais cette femme aux
cheveux courts, habillée comme un homme, au visage sans maquillage, avec sa voix qui me
guidait vers mes propres abîmes comme un chant de sirène introspectif. Je découvrais
qu'elle était l'autre rive de moi même mais je n'ai rien osé prétendre...
J'accompagnais sa découverte de ma ville natale me perdant comme elle se perdait dans les
dédales des ruelles sur les collines. Elle disait qu'elle se croyait presque encore dans
l'Alfama en descendant les marches des innombrables escaliers. Moi je la regardais et je
trébuchais sur les mauvais pavés quand elle glissait dessus... Elle apprivoisait cette
ville dont j'oubliais le nom, j'y étais pourtant né.
Je me souviens,
dans une taverne, où l'on fêtait un mariage, je lui apprenais mes quelques pas de cueca
et de tango et je devenais le marié et elle était la mariée en pantalons... Entre les
danses je la contemplais s'enivrer de nos alcools chiliens et je buvais ses gestes et son
regard... Je croyais revenir quelque part quand je découvrais en fait une terre
inconnue...
-Maria, nous
dansions dans ton escale dans ce bar en haut de la marée. Plus que toi j'étais étranger
à ce lieux où tu m'as amené, tu découvrais un autre monde où tes chansons restaient
les mêmes quand je changeais ma propre langue pour t'écrire en Portugais.
A la fin de cette
nuit, après le mariage et la promenade, tu t'es mise à chanter sur un de ces quais
déserts, ton chant me pénétrait comme un flux d'élégance, je t'écoutais promener tes
mains sur les cordes de ta guitare, ouvrir ton coeur pour laisser se répandre ton saudade
intime... Je t'écoutais, même quand tu t'es tu pour te pencher vers moi et m'offrir un
baiser. A l'envers du monde nous nous sommes aimés et c'était toi qui chantais les
sérénades et c'était toi qui me guidais. Je découvrais ton corps étrange et beau,
presque hybride, à la faveur du phare et à même le port j'ai puisé sur ta peau une vie
de poèmes.
Nous dormions
maintenant là bas, au bout du quai, où tu sais, sans nous douter qu'en cette fin d'hiver
une pluie de cendres se préparait à recouvrir déjà, trop tôt, notre amour...-
Avec la violence
d'une dépêche de presse l'aube est venue... et le vent noir de Valparaiso a ouvert ses
ailes de charbon et d'écume.
Les bateaux de la
marine chilienne rentraient de leurs exercices en avance. Le fracas des hélicoptères et
des premiers coups de feu, tirés au hasard sur les quelques lèves très tôt et couches
très tard qui traînaient sur le port, ont tiré la ville de son sommeil. Les visages
hirsutes qui se précipitaient aux fenêtres n'ont pas tout de suite compris qu'ils
assistaient là, à cette heure indue, à l'invasion de leur pays par des hordes de
fascistes débarquant à la rescousse des intérêts de l'oligarchie chilienne et des
capitaux nord américains...
Comme tout un
peuple, nous fûmes recouverts par une marée noire qui montait inexorablement de la mer
jusqu'à atteindre le sommet des Andes... Instantanément elle avait englouti le port,
havre de guerre, et j'ai couru avec Maria dans ma main comme une bête traquée par le
feu... Déjà, dans les rues investies, il nous fallait improviser un itinéraire qui
évitait les lignes de mire des militaires et les cadavres, déjà, civils...
Nous nous étions
aimés à perdre haleine et nous avons perdu notre souffle en nous réfugiant dans les
collines... Nous avons retrouvé les Portenos qui s'étaient, d'un accord tacite,
retrouvés là. Nous avons hérité de fusils, Maria la Portugaise a lutté avec nous pour
notre pays trahi par les siens et j'ai lutté aussi, moi qui rentrais tout juste d'exil à
cette heure précise qui sonnait l'heure de l'exil pour tant d'autres chiliens.
Notre résistance
a duré plusieurs jours, j'ai lutté de toutes mes forces, exactement comme tous les
autres, mais je regardais aussi Maria, maquisarde portuaire sur cette terre au mauvais
accueil. Nous nous trouvions maintenant dans les locaux de l'université dont les murs se
lézardaient comme si nous étions les proies indociles d'un séisme de plus. Nous savions
que le président, là bas à Santiago, avait déjà trouvé la mort, que la Moneda était
tombée et que le stade national se remplissait de prisonniers. Pourtant nous n'avons pas
cédé, nous tirions encore sur le port qui nous avait livré sa peste par bateaux avec
ces rats haineux mieux armés que nous, mieux équipés et aussi décidés que nous à
l'emporter. Portés par un flux morbide ils nous ont engloutis et ce raz de marée
saumâtre nous a séparés, nous qui venions à peine de nous reconnaître...
Je me souviens
qu'ils me battaient et du sol où j'accumulais les coups de pieds j'ai vu Maria se
débattant et emportée par les soldats. J'ai serré très fort les yeux pour la retenir,
pour la garder en moi, puis je les ai ouverts tout grands pour me présenter de nouveau
devant l'horreur...Ils m'ont enlevé aussi, tout un pays fut kidnappé en ce temps là et
cela a commencé ici, à Valparaiso. J'étais un homme honnête, j'ai eu peur et j'ai
douté de mes dieux...
DIX-SEPT ANS DE
NUIT AU CENTRE DE TORTURE
Atrophié, violé,
castré, je suis revenu, encore une fois, à Valparaiso... Atrophié, violé, castré,
presque lobotomisé pour avoir résisté, aussi inutile qu'un arbre souterrain, qu'un
murmure dans l'eau, à quelque barbarie sans nom. Amputé, torturé avec des raffinements
occidentaux directement importés depuis le Pentagone et l'Allemagne nazie, j'ai retrouvé
quelques endroits et quelques chemins, je n'ai pas retrouvé Maria, je ne l'ai pas
cherchée et je demeure dans l'ignorance de son devenir... Elle ne figure sur aucune liste
de disparus. Pourtant je manifeste encore avec les mères et les veuves qui réclament des
nouvelles de leurs hommes... Je me souviens quant à moi une fille aux cheveux courts qui
se bat mieux que moi, qui navigue en silence et débarque en chantant plus fort que la
mer...
(Je grimpe vers
les collines qui encerclent la ville... J'y ai retrouvé des rues curieuses au parfum
d'impossible, des rues comme des impacts sur un mur, comme des plaies béantes dans ma
peau... Couloirs d'air de Valparaiso, ta voix sous Valparaiso et je tourne sans bras, sans
yeux et je parcours les rues de Valparaiso, sérieux et triste, regardant -dissolution de
la rage- les yeux les corps les murs les couloirs d'air de Valparaiso et je respire et je
vis, paupières vertes, bouches bleues du sommeil, jour et nuit, orage et écume sous les
longs couloirs d'air... interminablement interminablement...)
Dans ce Chili
démocratique, cet eldorado sud-américain, comme disent aujourd'hui les économistes, où
Monsieur Pinochet est toujours chef des armées, je déambule dans une ville à la
recherche de mon amour. J'ai traversé les beaux quartiers et les poblacionnes, au plus
haut point j'ai aimé et j'ai haïs en bord de mer. Cette ville a toujours pour moi deux
visages, je ne sais quel regard choisir pour la voir, comme si elle était en permanence,
dans ma mémoire, sous la lumière intermittente d'un phare... Recouverte de
cendres/couverte de lumière/Recouverte de cendres/couverte de lumière...
Maria, je me
souviens de cette nuit où tout a basculé: mon coeur et mon pays et je t'écris au bout
du quai, où tu sais, des poèmes d'amour dans un pays toujours en guerre civile, toujours
en coup d'état, dans le vacarme de ma tête... Je me souviens de cette nuit: je n'ai plus
dormi sans cauchemars depuis... stigmates et cicatrices nocturnes... blessures du
sommeil... quand nous avions ce rendez-vous d'amour dans un pays en guerre. Je n'ai rien
pardonné et je n'ai pas été vengé... Impunément les assassins se baignent aujourd'hui
dans les stations balnéaires... Je marche dans les rues de Valparaiso; dans ma mémoire
se mêlent les pas de Maria et le parcours du camion vers le centre de torture... Des gens
m'ont pris mes rêves, mes ambitions, mes espoirs, mes projets, mon amour et ma haine.
Sans tous ces matériaux élémentaires de la vie je n'ai plus d'avenir... je n'ai plus de
présent... Je n'ai pas survécu en tant que vivant: je suis mort à Valparaiso, à
l'aube, avec Maria...
Je voudrais juste
découvrir, une fois, ce matin calme que nous n'avons jamais connu...
Philippe Degenne
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