Monsieur Centena pousse enfin la porte de la roulotte. Il aura donc mis le
temps. Pas par une quelconque appréhension ou suspicion envers les voyantes, bien qu'il
n'ait jamais vraiment cru en l'extra lucidité; c'est juste qu'il est un peu timide,
renfermé diront ses compagnons de la balle, et qu'il n'est pas encore tout à fait
familiarisé avec l'organisation du campement. Il vient d'être engagé par la compagnie
et c'est à ce titre que Madame Monelo, l'exceptionnelle, lui offre cette séance
gratuite. Il a accepté autant par curiosité que par courtoisie, il n'a jamais vraiment
ressenti le besoin de consulter de chiromancienne auparavant. Il ne le ressent d'ailleurs
pas plus aujourd'hui, c'est juste un échange de bons procédés.
En se rendant à
la consultation il a traversé la ménagerie, longé les barreaux de la cage du terrible
lion, authentique roi sanguinaire de la brousse, de l'ours blanc, terreur de la banquise,
des singes comiques, l'enclos des chevaux compteurs, le bassin des otaries jongleuses,
etc. etc... La ménagerie est ouverte au public tous les après-midi, avant la
représentation pour vos yeux ébahis. Durant ces après-midi se pressent aussi quelques
individus, que la beauté sauvage laisse indifférents, devant la petite roulotte, en
marge du campement, de Madame Monelo qui profite ainsi de la clientèle que draine le
cirque ambulant.
Ils lui ouvrent et
lui tendent leurs paumes afin de constater de leur propre chef les dons uniques de cette
diseuse de bonne aventure de renommée universelle, comme, avant elle, le fut sa mère et,
bien avant, comme le fut sa grand mère et, avant tout cela, son arrière grand mère et
ainsi de suite depuis des générations et des générations... Car il n'y a pas de
mystère, cette capacité infaillible de déchiffrer les lignes de mains de toutes sortes
se transmet par le sang. On naît avec, c'est inné, cela ne s'apprend pas, ou alors on
triche, on ment, on invente, on imagine, on affabule. Mais pas là, non, Madame Monelo,
comme elle le dit elle-même, n'invente rien, elle ne fait que vous traduire les
indications de votre destinée, figées là, intriguantes, mystérieuses, dans le creux de
votre main. Elle connaît instinctivement cet alphabet de signes gravé dans la peau et
dont la clé est depuis la nuit des temps exclusivement réservée à quelques initiées.
Monsieur Centena
est donc entré, et bien qu'il ne soit pas très grand et déjà, pour dire vrai, un peu
voûté, il s'est un peu courbé pour passer la porte avant de la refermer. Le vieil homme
s'est assis sur la chaise que la veille femme lui a proposée et s'est soumis de bonne
grâce aux règles polies qu'impose la conversation de bon voisinage.
-"Bonjour
Monsieur Centena, je ne vous attendais plus. Craindriez-vous donc les pouvoirs des
voyantes? Mais n'ayez crainte, rien de ce que nous allons découvrir ne s'ébruitera, il
existe dans ma confrérie une sorte de secret professionnel comparable à celui qui existe
chez les médecins. Tout cela restera donc strictement entre vous et moi, ou plutôt entre
vos mains et vous, car c'est de votre destin dont nous allons parler. Mais comment
allez-vous Monsieur Centena? Vous acclimatez vous bien dans la compagnie? Au fait, l'autre
jour, le soir de votre première parmi nous, j'ai vu votre numéro, c'est très bien,
vraiment très au point vous savez?"
Monsieur Centena
remercia humblement d'un signe de tête, placidement il rougissait dans son for
intérieur. Les applaudissements, les petits compliments, les petites reconnaissances de
son travail d'artiste étaient depuis longtemps les seules joies de son existence
solitaire de vieux garçon.
-"Mais je
vois que vous êtes venu sans votre amusant compagnon, j'aurai pourtant bien voulu être
présentée." Repris la chiromancienne pour tenter de mettre à l'aise le ventriloque
qu'elle sentait embarrassé d'être ici. Une roulotte de voyante est toujours un univers
étrangement étranger pour qui n'a pas l'habitude de les fréquenter. Et Monsieur Centena
n'avait pas l'habitude d'être entouré de boules de cristal, de tarots et d'un
amoncellement hétéroclite de gris-gris divers. En dehors de sa roulotte, du chemin entre
celle-ci et la piste, et du chapiteau lui-même, c'était un homme perdu. Surtout sans son
partenaire de scène. Son pantin.
Compatissante la
vieille reprit encore une fois:
-" Ne faites
pas attention à tout cela, c'est plutôt pour le folklore, la seule chose crédible ce
sont les lignes de mains, d'ailleurs si vous voulez bien me les montrer... Mais je ne vous
force en rien, vous comprenez? Ces lectures gratuites pour les membres du cirque servent
avant tout à créer des liens, vous comprenez? A faire connaissance, vous voyez?"
-"Oui, oui,
mais c'est juste que c'est la première fois, alors c'est un peu intimidant, enfin, bref,
voilà, à vous de jouer maintenant, comme on dit, enfin..." se hésita à répondre,
avec sa voix normale, le ventriloque et, confus, il lui tendit ses mains.
La stupeur fit
l'effet d'un seau d'eau froide jeté à la face de la liseuse...
Vierges. Lisses.
Rien. Le vide. Une page blanche. Un parchemin parfaitement raturé. Rien. Pas la moindre
ligne, pas la moindre entaille, ride. Des paumes lisses et sans histoire comme des fesses
de nouveau né. Elle lui lâcha les doigts pour reprendre son souffle, se frotter les
yeux, se dire qu'elle était vraiment vieille, qu'elle n'y voyait vraiment plus. Elle fixa
le visage couvert de rides, lui au moins, de l'artiste qui lui rendit un sourire poli et
timide, pour éviter de dire quelque chose, et plongea à nouveau, en apnée, vers les
abîmes de ces paumes déconcertantes. Mais rien, à nouveau, rien. Son nez touchait
presque la peau de l'homme, qui se disait que cela était étrange, tout de même, un peu,
mais, que bon, après tout, cela faisait sûrement partie du rituel. Mais, tout de même,
il y avait quelque chose d'inconvenant à sentir sur sa peau le souffle de cette femme,
qu'il ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam... Le nez se frottait presque contre les paumes de
l'homme, qui n'y comprenait rien, puis remontait, comme en surface, puis replongeait. Les
yeux de la veille allaient et venaient, mais non, décidément, rien, aucun indice, de
près ou de loin, aucune indication. Elle était déconcertée et commençait
sérieusement à douter de ses compétences en même temps qu'elle soupçonnait le
ventriloque d'un mauvais coup. Il lui fallait réfléchir. Dépasser l'état de choc. Plus
de quarante ans de métier et jamais une erreur, pas une faille... Et là, rien, rien...
Le silence absolu. Et, mon dieu, comment voulez-vous traduire une page blanche? Elle avait
beau feuilleter et feuilleter encore ces mains exaspérantes rien n'y faisait. Une
anomalie. Cet homme était une anomalie, c'était sa conclusion du moment et elle lui dit
de revenir demain, aujourd'hui elle n'arrivait à rien, la fatigue, l'âge, mon bon
Monsieur, que voulez-vous? Revenez demain, vous voulez bien? Après tout elle était
peut-être dans un mauvais jour...
Mais non. Le reste
des consultations se poursuivit le plus normalement du monde. Comme à l'habitude elle lut
sans encombre les recueils intimes que les anonymes déposaient sous ses yeux comme des
manuscrits de leurs destinées. Rappeler le passé, révéler l'avenir de vies
fréquemment anodines... Ces romans se ressemblaient le plus souvent, dans les grandes
lignes, avec quelques variantes involontaires, bien sûr, parfois. Mais, entre les
consultations qui s'enchaînaient, elle ne cessait de songer à cette énigme. Des mains
toutes nues. Des mains sans histoire. Un homme sans histoire... Cela devait cacher quelque
chose et dès lors elle devrait s'efforcer de mettre à jour ce mystère. Un défi
surnaturel à ses compétences...
Monsieur Centena
regagna sa roulotte où, comme les autres jours, il déjeuna seul et resta enfermé
l'après-midi à perfectionner son numéro et faire la sieste. Il dormi mal cette journée
là. Il rêva. Ce n'était pas si souvent. Il rêva d'une main, une main tendue à travers
une vitre opaque. Et, à mesure du cauchemar, la main devenait son visage et le
dévisageait sans rien dire... Il n'en vit pas plus, il se réveilla. Assis sur sa couche
il resta un long moment à regarder ses mains. Qu'avaient elles dit pour susciter une
telle émotion sur le visage de la chiromancienne? Et pourquoi était elle restée
silencieuse? Puis il décida de ne plus y penser. Il n'était pas du genre à être
tourmenté et puis il était l'heure de se préparer. Une dernière répétition du
numéro pourtant parfaitement rodé. Se maquiller et marcher jusqu'au chapiteau.
En tant normal son
numéro était le seul moment de la journée où il s'exprimait à voix haute et encore,
il changeait sa voix, gardait la bouche close, ne bougeait pas les lèvres. Mais ce matin
il avait donc timidement marmonné quelques mots. Son numéro consistait à essayer
d'assagir, de dompter un pantin espiègle, à l'allure de clown, qui accaparait la parole,
se moquait de son maître en s'appuyant sur un public d'avance conquis et complice.
Toutefois, cette gentille dispute s'achevait sur une attendrissante réconciliation où
apparaissait toute la tendresse de l'artiste pour son instrument, malgré tout... Ce qui
faisait la force du spectacle c'était la capacité de Monsieur Centena à s'effacer
devant sa marionnette, Pedro, de disparaître et de la laisser, pour ainsi dire, seule, à
monologuer au centre de la piste. Tout en parvenant à lui insuffler un souffle et des
gestes quasiment humains. Les enfants oubliaient instantanément qu'il était là, les
adultes l'oubliaient un peu plus tard, ayant constatés que le ventriloque parlait
réellement sans bouger les lèvres.
En fait, même
sous les lumières et sur la sciure magique, le vieil homme demeurait quasiment
silencieux. Ce n'était pas sa voix que le public entendait mais la voix qu'il prêtait au
pantin. Non ne c'était pas sa voix. Le ventriloque était finalement peu bavard. Alors
que, justement, son numéro reposait sur ses talents d'orateur, certes d'un genre un peu
particulier. Là où les autres artistes exhibaient leur souplesse, force, grâce,
agilité ou équilibre, lui, exposait sa parole, sa drôle de voix qui montait de ses
entrailles et dépassait son visage impassible... Il gagnait sa vie avec ses mots, ses
bons mots, sa parole, sa capacité à parler en silence. Lui presque aphone dedans sa vie
courante, hors du chapiteau et de l'hémicycle... Tout cela était, au bout du compte,
peut-être, un peu paradoxal, mais il avait toujours vécu ainsi: il était ventriloque
depuis l'âge de treize ans. Ensuite, il avait vécu une vie un peu trop itinérante pour
avoir le temps de se faire des amis avec qui parler. D'ailleurs il ne les cherchait pas.
Quand il avait besoin de parler il le faisait avec Pedro dans le secret de la roulotte
lors de soliloques à deux voix. Ces deux là ne se quittaient pour ainsi dire jamais. Et
cela durait depuis cinquante ans. Monsieur Centena mangeait en face de Pedro, dormait avec
lui, le dépoussiérait (lui faisait sa toilette), le coiffait, le changeait, le promenait
même, parfois, rarement, dans les bons jours, suivi d'une nuée d'enfants hirsutes, dans
les villes que traversait la compagnie.
Ils se
connaissaient depuis l'enfance. Monsieur Centena n'aurait pas pu vous dire, au juste,
d'où venait Pedro, ni comment il l'avait rencontré. Il avait toujours été là. Depuis
sa naissance, déjà, dans la petite maison familiale, comme un objet ancestral, une sorte
d'héritage. Au début aphone et inanimé. Au fil des ans il lui avait fabriqué une voix,
des gestes et même un caractère. Le pantin était en fait, pour l'artiste, une sorte de
frère jumeau, né quelques secondes seulement avant lui, avec une personnalité opposée
à la sienne, tout du moins à celle qu'il affichait. Monsieur Centena parlait peu, le
pantin était volubile, même si sa voix n'était le fruit que d'un habile stratagème. Et
s'il était introverti, le vieil homme n'avait pourtant jamais l'air soucieux, il
affichait, au contraire, toujours le même visage bonnement placide, tranquille, naïf et
timide, un peu éberlué et ravi. Un vague sourire lui donnant un air gentiment et
légèrement simplet. La marionnette, quant à elle, montrait dans ses moments
d'immobilité un faciès tourmenté dont la tristesse se trouvait encore accentuée par le
maquillage de clown peint sur sa tête de bois. Une sorte de clown désespéré qui
devenait ironique et narquois quand sa bouche s'animait et s'ouvrait en grand avec une
hilarité agressive et moqueuse.
Un frère siamois
en fait encore plus qu'un jumeau. Car quand le pantin parle et s'anime c'est que le bras
de Monsieur Centena a disparu dans les entrailles du petit bonhomme. Ils ne sont plus
alors qu'un seul corps, deux organismes pourtant, un de chair et de sang, l'autre de bois
et de tissus. Un seul corps et deux caractères opposés, deux voix, deux façons
différentes de parler, deux lexiques et deux visages sans ressemblance.
Le ventriloque est
retourné, le jour d'après, chez la voyante et celle-ci, à nouveau hallucinée, n'a pas
su plus que la veille apercevoir la moindre esquisse de ligne à interpréter. Des mains
insondables comme recouvertes d'un vernis opaque. Ce vieil homme commençait décidément
à l'intriguer. Le vieil homme, lui, s'étonnait tout de même un peu que la bonne femme
ne lui dise rien. Il avait beau ne rien connaître à la voyance il se doutait que cette
manière de faire était plutôt inhabituelle. Comme explication logique il se disait que
la chiromancienne jouait à l'intriguante et voilà tout, pas la peine d'aller chercher
plus loin...
-"Ecoutez,
lui dit la voyante, ne le prenez pas mal, mais je ne parviens pas à déchiffrer vos
mains. Je ne me l'explique pas, c'est bien la première fois que cela m'arrive. Vos paumes
n'ont pas de lignes, vous voyez? Constatez de vous même d'ailleurs. Regardez, vos mains
sont parfaitement lisses; c'est un peu comme si vous n'étiez pas encore né."
L'homme se pencha
vers ses mains que tenait encore la voyante. Elle avait pourtant raison, aussi lisses que
du verre poli. Pas la moindre aspérité. Il eut envie de s'en excuser tant il se sentait
confus et honteux. Mais il ne se doutait pas du caractère exceptionnel de ses mains. Il
n'avait jamais fait attention à celles des autres, non, il ne s'était jamais étonné de
la virginité de ses paumes.
Malgré les
difficultés qu'il lui posait, la chiromancienne commençait à éprouver une certaine
sympathie pour ce vieux ventriloque, gentiment étrange, si simple et timide. Et puis
comme celui-ci ne lui révélait rien de sa vie du fait de cette troublante absence de
ligne, elle en apprendrait peut-être un peu par la conversation. Et puis ils étaient les
deux doyens de la troupe, cela rapprochait. Elle décida de l'inviter à venir boire un
verre de pisco après la représentation. Mais, qu'il se rassure, elle ne se risquerait
plus à regarder le creux de ses mains. Trop poli pour refuser, notre homme accepta donc.
La représentation
se passa bien. Sans anicroche. Comme d'habitude, réglée comme du papier à musique. Il
sorti donc soulagé du chapiteau, où chaque soir il continuait à avoir le trac, et se
rendit avec Pedro chez Madame Monelo. La nuit était douce, il passait entre les cages
vides, les animaux étaient sur la piste. Juste les ronflements paisibles du lion terrible
qui avait déjà regagné sa loge après son numéro. Le dompteur fumait une cigarette
avec le prestidigitateur et tous deux saluèrent de loin le ventriloque et le pantin.
-"Salut
Pedro, alors on flâne au clair de lune?"
-"Salut les
gars, répondit le pantin de sa voix nasillarde, j'en aurais bien grillé une avec vous
mais ce vieux rabat-joie ne veut pas que je fume. Et puis j'aurais bien bu un coup aussi,
mais pour ce qui est du tabac et de l'alcool, l'ancêtre ne veut rien entendre. Et quant
aux femmes..."
-"Ben laisse
le tomber et vient te joindre à nous"
-"Pour me
faire bouffer par ton fauve sénile ou disparaître dans un chapeau miteux, non merci,
j'aime encore mieux ma vie d'ascète avec ce pantin qui s'imagine que c'est lui qui tire
les fils."
Monsieur Centena
frappa à la porte de la roulotte et un "ENTREZ" sonore l'autorisa à tourner la
poignée. Au cours de la soirée, la voyante enchaînait avec une cadence soutenue les
verres de liqueur et s'enthousiasmait des numéros improvisés de Pedro. Elle riait aux
éclats des facéties du pantin en oubliant tout à fait la présence du sobre Monsieur
Centena qui n'avait, encore ce soir, parlé que par l'intermédiaire de son partenaire de
scène. Vraiment cette marionnette était irrésistible ne cessait elle de se dire en se
servant une ration supplémentaire d'eau de vie. C'est quand elle fut à peu près
complètement saoule que lui vint cette idée saugrenue de lire les lignes de mains de ce
bout en train de Pedro. Elle s'empara, d'un geste mal ajusté, un peu brusque, des bras
amorphes du pantin. Réunie les deux paumes de bois sous son regard scrutateur.
La stupeur lui fit
l'effet, une nouvelle fois, d'un seau d'eau jeté sur son visage, lui rendant sa
lucidité, dissipant les effluves d'alcool. Dans ces mains de bois, peintes et vernies, il
y avait là, des lignes figées, cohérentes, intelligibles et ordonnées. Elle regarda,
silencieuse, le montreur de marionnette et s'appliqua à déchiffrer...
Toute une vie
était inscrite dans ces mains sans vie. Toute une vie humaine, avec ses traits de
caractère, ses accidents, la gravure à fleur de bois de son parcours depuis la naissance
jusqu'à la mort. Elle pouvait maintenant clairement lire cette destinée gravée dans la
matière ligneuse et compacte. Une ligne d'amour absente, une ligne de vie en double, une
ligne de chance banale. Un caractère créatif très marqué et puis tout le reste qui
concordait. Le pantin portait les lignes de son maître... Entre ses doigts de vieille
elle tenait la solution de l'énigme: la main qui devait être immaculée portait
l'existence de celui sur lequel elle aurait du être fixée. Restait à comprendre le
pourquoi et le comment...
Le pantin s'était
accaparé l'horoscope, le thème astral, de celui qui lui donnait vie. Et ce maître de
marionnettes ne vivait pas, ou ne vivait plutôt que par l'intermédiaire de ces morceaux
de bois savamment ajustés. Toute une vie volée, un rapt d'existence. N'est pas celui qui
tire les fils celui qui veut, celui qui croit les tirer. A force de vouer sa vie à ce
clown à la voix volée, Monsieur Centena l'avait perdue tout à fait. Sa vie et sa voix.
Et ses vraies paroles il ne les disait plus qu'à couvert de ce masque de verni et de
peinture. La diseuse de bonne aventure le comprenait maintenant. Seulement alors, au
milieu d'une cuite que cette découverte avait avortée.
Et tout lui dire?
Et comment? Comment révéler à ce vieil homme qu'il n'avait pas été? Comment lui
avouer qu'il n'avait pas vécu, que ce nain où il glissait sa main, son souffle et son
langage lui avait tout prit? Que par cette obsession qui le tenait debout chaque soir sur
la piste, les deux pieds dans la sciure, son métier, sa seule profession, il s'était
tenu à l'écart, en marge, en exil. Il n'était nul part, la carte de ses mains était
demeurée sans relief, sans rivage... D'une étrange et insupportable platitude.
Elle lui dit
souvent de revenir la voir et ce bon Centena revint souvent, le soir, après sa
prestation. Et la vieille se taisait, embarrassée par ce qu'elle savait de lui. Elle
parlait d'autre chose en couvrant le vieil homme de regards compatissants. Elle savait
bien qu'elle finirait par tout lui dire, c'était écrit dans les menottes du pantin. Elle
savait aussi ce qu'entraînerait cette douloureuse révélation, rien que du malheur. Mais
comment éviter ce qui est gravé dans les paumes? Et elle le lui dirait, elle ressentait
monter en elle un impérieux besoin d'honnêteté à l'égard de ce pauvre ventriloque.
C'était inévitable, elle finirait par le lui dire...
Et ce qui devait
être dit fût dit. L'homme, incrédule, regagna alors en silence sa roulotte, passa sa
nuit à contempler ses mains et celles du pantin. Et, dès lors, son regard sur Pedro fut
à jamais changé. Plus de complicité, de tendresse, d'affection, d'indulgence dans ses
yeux là. Une froide rancoeur et rien d'autre. Un sentiment d'injustice, du ressentiment
en fait. Il avait donc vécu seulement tourné vers cet être fictif qui gisait là, par
terre, plus dans le lit. Seulement attentif à l'état de cette bûche taillée et donc
fermé à la réalité des choses, il s'était chaque jour attaché à la vie par
l'intermédiaire de ce pantin, ce n'était qu'un pantin, en se détachant de la vie chaque
jour un peu plus. Coupé du dehors, il n'avait jamais respiré, s'efforçant toujours
d'insuffler de l'air dans d'irréels poumons; il n'avait jamais parlé, tentant de
s'exprimer par le biais d'un palais sans langue, d'une gorge sans corde vocale.
Il fallait
pourtant continuer le numéro. Il ne savait rien faire d'autre et il était trop tard à
cette heure pour qu'il apprenne un autre métier. Le spectacle continua donc quelques
temps. Mais, sans enthousiasme, sans investissement, il allait à sa perte. Le public
s'ennuyait en percevant la morosité du ventriloque, à qui l'idée de maquiller sa voix
et son visage devenait chaque soir un peu plus insupportable. Il avait envie de crier
maintenant de sa voix la plus nue. De montrer son vrai visage. Ne plus rien maquiller. Le
numéro s'écroulait, Monsieur Centena n'était plus à ce qu'il faisait. Il se sentait
floué par cette chose inerte qui lui avait pourtant procuré ses seules joies, ses seuls
revenus aussi.
Le numéro fut
supprimé du programme au bout de seulement quelques semaines. Monsieur Centena licencié
du cirque, sans indemnités, ou presque, et sans retraite, les acquis sociaux ne sont pas
partout les mêmes. Il était à la rue, avec sa petite valise, son petit cachet et ce
pantin de misère. Il erra quelques jours en silence, à travers la capitale où le cirque
l'avait laissé, il continuait à tenir par la main ce fils indigne sans parvenir à s'en
défaire pour de bon... Il ne le pourrait jamais, il était en lui...
A cours d'argent,
le vieil homme, las et fatigué, se choisit une place sur le trottoir. Il y demeura assis
quelques temps, muet, à tendre une main pleine de dessins compliqués et nouveaux. Posé
à coté, un pupazzo immobile aux mains immaculées. Monsieur Centena s'était
réapproprié ses lignes et les tendait au bon vouloir des passants. Et que pouvait il
faire d'autre pour manger de temps en temps, vieux et ignorant comme il était? Il fallait
bien survivre en attendant que s'achève cette ligne qu'il ne savait pas déchiffrer.
Toujours pas déchiffrer... Et le pantin était aphone désormais et Monsieur Centena
aussi. Il regardait parfois son dérisoire compagnon comme s'il eut s'agit d'un traître
greffé depuis toujours à sa main. Rien ne pourrait le faire s'en défaire mais il
n'avait plus rien à lui donner. Plus de mots et le silence... Juste le cri de cette main
tendu et le tintement de la petite monnaie. Sous les pièces de cuivres, deux lignes
contiguës se sont soudain disjointes et séparées... Monsieur Centena est amputé, seul
encore, mais soulagé, comme délivré d'un poids qu'il ne pouvait pas porter plus
longtemps...
Philippe Degenne |