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L'étrange histoire du ventriloque, de son pantin
et de la chiromancienne...
Philippe Degenne

 

Monsieur Centena pousse enfin la porte de la roulotte. Il aura donc mis le temps. Pas par une quelconque appréhension ou suspicion envers les voyantes, bien qu'il n'ait jamais vraiment cru en l'extra lucidité; c'est juste qu'il est un peu timide, renfermé diront ses compagnons de la balle, et qu'il n'est pas encore tout à fait familiarisé avec l'organisation du campement. Il vient d'être engagé par la compagnie et c'est à ce titre que Madame Monelo, l'exceptionnelle, lui offre cette séance gratuite. Il a accepté autant par curiosité que par courtoisie, il n'a jamais vraiment ressenti le besoin de consulter de chiromancienne auparavant. Il ne le ressent d'ailleurs pas plus aujourd'hui, c'est juste un échange de bons procédés.

En se rendant à la consultation il a traversé la ménagerie, longé les barreaux de la cage du terrible lion, authentique roi sanguinaire de la brousse, de l'ours blanc, terreur de la banquise, des singes comiques, l'enclos des chevaux compteurs, le bassin des otaries jongleuses, etc. etc... La ménagerie est ouverte au public tous les après-midi, avant la représentation pour vos yeux ébahis. Durant ces après-midi se pressent aussi quelques individus, que la beauté sauvage laisse indifférents, devant la petite roulotte, en marge du campement, de Madame Monelo qui profite ainsi de la clientèle que draine le cirque ambulant.

Ils lui ouvrent et lui tendent leurs paumes afin de constater de leur propre chef les dons uniques de cette diseuse de bonne aventure de renommée universelle, comme, avant elle, le fut sa mère et, bien avant, comme le fut sa grand mère et, avant tout cela, son arrière grand mère et ainsi de suite depuis des générations et des générations... Car il n'y a pas de mystère, cette capacité infaillible de déchiffrer les lignes de mains de toutes sortes se transmet par le sang. On naît avec, c'est inné, cela ne s'apprend pas, ou alors on triche, on ment, on invente, on imagine, on affabule. Mais pas là, non, Madame Monelo, comme elle le dit elle-même, n'invente rien, elle ne fait que vous traduire les indications de votre destinée, figées là, intriguantes, mystérieuses, dans le creux de votre main. Elle connaît instinctivement cet alphabet de signes gravé dans la peau et dont la clé est depuis la nuit des temps exclusivement réservée à quelques initiées.

Monsieur Centena est donc entré, et bien qu'il ne soit pas très grand et déjà, pour dire vrai, un peu voûté, il s'est un peu courbé pour passer la porte avant de la refermer. Le vieil homme s'est assis sur la chaise que la veille femme lui a proposée et s'est soumis de bonne grâce aux règles polies qu'impose la conversation de bon voisinage.

-"Bonjour Monsieur Centena, je ne vous attendais plus. Craindriez-vous donc les pouvoirs des voyantes? Mais n'ayez crainte, rien de ce que nous allons découvrir ne s'ébruitera, il existe dans ma confrérie une sorte de secret professionnel comparable à celui qui existe chez les médecins. Tout cela restera donc strictement entre vous et moi, ou plutôt entre vos mains et vous, car c'est de votre destin dont nous allons parler. Mais comment allez-vous Monsieur Centena? Vous acclimatez vous bien dans la compagnie? Au fait, l'autre jour, le soir de votre première parmi nous, j'ai vu votre numéro, c'est très bien, vraiment très au point vous savez?"

Monsieur Centena remercia humblement d'un signe de tête, placidement il rougissait dans son for intérieur. Les applaudissements, les petits compliments, les petites reconnaissances de son travail d'artiste étaient depuis longtemps les seules joies de son existence solitaire de vieux garçon.

-"Mais je vois que vous êtes venu sans votre amusant compagnon, j'aurai pourtant bien voulu être présentée." Repris la chiromancienne pour tenter de mettre à l'aise le ventriloque qu'elle sentait embarrassé d'être ici. Une roulotte de voyante est toujours un univers étrangement étranger pour qui n'a pas l'habitude de les fréquenter. Et Monsieur Centena n'avait pas l'habitude d'être entouré de boules de cristal, de tarots et d'un amoncellement hétéroclite de gris-gris divers. En dehors de sa roulotte, du chemin entre celle-ci et la piste, et du chapiteau lui-même, c'était un homme perdu. Surtout sans son partenaire de scène. Son pantin.

Compatissante la vieille reprit encore une fois:

-" Ne faites pas attention à tout cela, c'est plutôt pour le folklore, la seule chose crédible ce sont les lignes de mains, d'ailleurs si vous voulez bien me les montrer... Mais je ne vous force en rien, vous comprenez? Ces lectures gratuites pour les membres du cirque servent avant tout à créer des liens, vous comprenez? A faire connaissance, vous voyez?"

-"Oui, oui, mais c'est juste que c'est la première fois, alors c'est un peu intimidant, enfin, bref, voilà, à vous de jouer maintenant, comme on dit, enfin..." se hésita à répondre, avec sa voix normale, le ventriloque et, confus, il lui tendit ses mains.

 

La stupeur fit l'effet d'un seau d'eau froide jeté à la face de la liseuse...

Vierges. Lisses. Rien. Le vide. Une page blanche. Un parchemin parfaitement raturé. Rien. Pas la moindre ligne, pas la moindre entaille, ride. Des paumes lisses et sans histoire comme des fesses de nouveau né. Elle lui lâcha les doigts pour reprendre son souffle, se frotter les yeux, se dire qu'elle était vraiment vieille, qu'elle n'y voyait vraiment plus. Elle fixa le visage couvert de rides, lui au moins, de l'artiste qui lui rendit un sourire poli et timide, pour éviter de dire quelque chose, et plongea à nouveau, en apnée, vers les abîmes de ces paumes déconcertantes. Mais rien, à nouveau, rien. Son nez touchait presque la peau de l'homme, qui se disait que cela était étrange, tout de même, un peu, mais, que bon, après tout, cela faisait sûrement partie du rituel. Mais, tout de même, il y avait quelque chose d'inconvenant à sentir sur sa peau le souffle de cette femme, qu'il ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam... Le nez se frottait presque contre les paumes de l'homme, qui n'y comprenait rien, puis remontait, comme en surface, puis replongeait. Les yeux de la veille allaient et venaient, mais non, décidément, rien, aucun indice, de près ou de loin, aucune indication. Elle était déconcertée et commençait sérieusement à douter de ses compétences en même temps qu'elle soupçonnait le ventriloque d'un mauvais coup. Il lui fallait réfléchir. Dépasser l'état de choc. Plus de quarante ans de métier et jamais une erreur, pas une faille... Et là, rien, rien... Le silence absolu. Et, mon dieu, comment voulez-vous traduire une page blanche? Elle avait beau feuilleter et feuilleter encore ces mains exaspérantes rien n'y faisait. Une anomalie. Cet homme était une anomalie, c'était sa conclusion du moment et elle lui dit de revenir demain, aujourd'hui elle n'arrivait à rien, la fatigue, l'âge, mon bon Monsieur, que voulez-vous? Revenez demain, vous voulez bien? Après tout elle était peut-être dans un mauvais jour...

 

Mais non. Le reste des consultations se poursuivit le plus normalement du monde. Comme à l'habitude elle lut sans encombre les recueils intimes que les anonymes déposaient sous ses yeux comme des manuscrits de leurs destinées. Rappeler le passé, révéler l'avenir de vies fréquemment anodines... Ces romans se ressemblaient le plus souvent, dans les grandes lignes, avec quelques variantes involontaires, bien sûr, parfois. Mais, entre les consultations qui s'enchaînaient, elle ne cessait de songer à cette énigme. Des mains toutes nues. Des mains sans histoire. Un homme sans histoire... Cela devait cacher quelque chose et dès lors elle devrait s'efforcer de mettre à jour ce mystère. Un défi surnaturel à ses compétences...

Monsieur Centena regagna sa roulotte où, comme les autres jours, il déjeuna seul et resta enfermé l'après-midi à perfectionner son numéro et faire la sieste. Il dormi mal cette journée là. Il rêva. Ce n'était pas si souvent. Il rêva d'une main, une main tendue à travers une vitre opaque. Et, à mesure du cauchemar, la main devenait son visage et le dévisageait sans rien dire... Il n'en vit pas plus, il se réveilla. Assis sur sa couche il resta un long moment à regarder ses mains. Qu'avaient elles dit pour susciter une telle émotion sur le visage de la chiromancienne? Et pourquoi était elle restée silencieuse? Puis il décida de ne plus y penser. Il n'était pas du genre à être tourmenté et puis il était l'heure de se préparer. Une dernière répétition du numéro pourtant parfaitement rodé. Se maquiller et marcher jusqu'au chapiteau.

 

En tant normal son numéro était le seul moment de la journée où il s'exprimait à voix haute et encore, il changeait sa voix, gardait la bouche close, ne bougeait pas les lèvres. Mais ce matin il avait donc timidement marmonné quelques mots. Son numéro consistait à essayer d'assagir, de dompter un pantin espiègle, à l'allure de clown, qui accaparait la parole, se moquait de son maître en s'appuyant sur un public d'avance conquis et complice. Toutefois, cette gentille dispute s'achevait sur une attendrissante réconciliation où apparaissait toute la tendresse de l'artiste pour son instrument, malgré tout... Ce qui faisait la force du spectacle c'était la capacité de Monsieur Centena à s'effacer devant sa marionnette, Pedro, de disparaître et de la laisser, pour ainsi dire, seule, à monologuer au centre de la piste. Tout en parvenant à lui insuffler un souffle et des gestes quasiment humains. Les enfants oubliaient instantanément qu'il était là, les adultes l'oubliaient un peu plus tard, ayant constatés que le ventriloque parlait réellement sans bouger les lèvres.

En fait, même sous les lumières et sur la sciure magique, le vieil homme demeurait quasiment silencieux. Ce n'était pas sa voix que le public entendait mais la voix qu'il prêtait au pantin. Non ne c'était pas sa voix. Le ventriloque était finalement peu bavard. Alors que, justement, son numéro reposait sur ses talents d'orateur, certes d'un genre un peu particulier. Là où les autres artistes exhibaient leur souplesse, force, grâce, agilité ou équilibre, lui, exposait sa parole, sa drôle de voix qui montait de ses entrailles et dépassait son visage impassible... Il gagnait sa vie avec ses mots, ses bons mots, sa parole, sa capacité à parler en silence. Lui presque aphone dedans sa vie courante, hors du chapiteau et de l'hémicycle... Tout cela était, au bout du compte, peut-être, un peu paradoxal, mais il avait toujours vécu ainsi: il était ventriloque depuis l'âge de treize ans. Ensuite, il avait vécu une vie un peu trop itinérante pour avoir le temps de se faire des amis avec qui parler. D'ailleurs il ne les cherchait pas. Quand il avait besoin de parler il le faisait avec Pedro dans le secret de la roulotte lors de soliloques à deux voix. Ces deux là ne se quittaient pour ainsi dire jamais. Et cela durait depuis cinquante ans. Monsieur Centena mangeait en face de Pedro, dormait avec lui, le dépoussiérait (lui faisait sa toilette), le coiffait, le changeait, le promenait même, parfois, rarement, dans les bons jours, suivi d'une nuée d'enfants hirsutes, dans les villes que traversait la compagnie.

Ils se connaissaient depuis l'enfance. Monsieur Centena n'aurait pas pu vous dire, au juste, d'où venait Pedro, ni comment il l'avait rencontré. Il avait toujours été là. Depuis sa naissance, déjà, dans la petite maison familiale, comme un objet ancestral, une sorte d'héritage. Au début aphone et inanimé. Au fil des ans il lui avait fabriqué une voix, des gestes et même un caractère. Le pantin était en fait, pour l'artiste, une sorte de frère jumeau, né quelques secondes seulement avant lui, avec une personnalité opposée à la sienne, tout du moins à celle qu'il affichait. Monsieur Centena parlait peu, le pantin était volubile, même si sa voix n'était le fruit que d'un habile stratagème. Et s'il était introverti, le vieil homme n'avait pourtant jamais l'air soucieux, il affichait, au contraire, toujours le même visage bonnement placide, tranquille, naïf et timide, un peu éberlué et ravi. Un vague sourire lui donnant un air gentiment et légèrement simplet. La marionnette, quant à elle, montrait dans ses moments d'immobilité un faciès tourmenté dont la tristesse se trouvait encore accentuée par le maquillage de clown peint sur sa tête de bois. Une sorte de clown désespéré qui devenait ironique et narquois quand sa bouche s'animait et s'ouvrait en grand avec une hilarité agressive et moqueuse.

Un frère siamois en fait encore plus qu'un jumeau. Car quand le pantin parle et s'anime c'est que le bras de Monsieur Centena a disparu dans les entrailles du petit bonhomme. Ils ne sont plus alors qu'un seul corps, deux organismes pourtant, un de chair et de sang, l'autre de bois et de tissus. Un seul corps et deux caractères opposés, deux voix, deux façons différentes de parler, deux lexiques et deux visages sans ressemblance.

 

Le ventriloque est retourné, le jour d'après, chez la voyante et celle-ci, à nouveau hallucinée, n'a pas su plus que la veille apercevoir la moindre esquisse de ligne à interpréter. Des mains insondables comme recouvertes d'un vernis opaque. Ce vieil homme commençait décidément à l'intriguer. Le vieil homme, lui, s'étonnait tout de même un peu que la bonne femme ne lui dise rien. Il avait beau ne rien connaître à la voyance il se doutait que cette manière de faire était plutôt inhabituelle. Comme explication logique il se disait que la chiromancienne jouait à l'intriguante et voilà tout, pas la peine d'aller chercher plus loin...

 

-"Ecoutez, lui dit la voyante, ne le prenez pas mal, mais je ne parviens pas à déchiffrer vos mains. Je ne me l'explique pas, c'est bien la première fois que cela m'arrive. Vos paumes n'ont pas de lignes, vous voyez? Constatez de vous même d'ailleurs. Regardez, vos mains sont parfaitement lisses; c'est un peu comme si vous n'étiez pas encore né."

L'homme se pencha vers ses mains que tenait encore la voyante. Elle avait pourtant raison, aussi lisses que du verre poli. Pas la moindre aspérité. Il eut envie de s'en excuser tant il se sentait confus et honteux. Mais il ne se doutait pas du caractère exceptionnel de ses mains. Il n'avait jamais fait attention à celles des autres, non, il ne s'était jamais étonné de la virginité de ses paumes.

Malgré les difficultés qu'il lui posait, la chiromancienne commençait à éprouver une certaine sympathie pour ce vieux ventriloque, gentiment étrange, si simple et timide. Et puis comme celui-ci ne lui révélait rien de sa vie du fait de cette troublante absence de ligne, elle en apprendrait peut-être un peu par la conversation. Et puis ils étaient les deux doyens de la troupe, cela rapprochait. Elle décida de l'inviter à venir boire un verre de pisco après la représentation. Mais, qu'il se rassure, elle ne se risquerait plus à regarder le creux de ses mains. Trop poli pour refuser, notre homme accepta donc.

 

La représentation se passa bien. Sans anicroche. Comme d'habitude, réglée comme du papier à musique. Il sorti donc soulagé du chapiteau, où chaque soir il continuait à avoir le trac, et se rendit avec Pedro chez Madame Monelo. La nuit était douce, il passait entre les cages vides, les animaux étaient sur la piste. Juste les ronflements paisibles du lion terrible qui avait déjà regagné sa loge après son numéro. Le dompteur fumait une cigarette avec le prestidigitateur et tous deux saluèrent de loin le ventriloque et le pantin.

-"Salut Pedro, alors on flâne au clair de lune?"

-"Salut les gars, répondit le pantin de sa voix nasillarde, j'en aurais bien grillé une avec vous mais ce vieux rabat-joie ne veut pas que je fume. Et puis j'aurais bien bu un coup aussi, mais pour ce qui est du tabac et de l'alcool, l'ancêtre ne veut rien entendre. Et quant aux femmes..."

-"Ben laisse le tomber et vient te joindre à nous"

-"Pour me faire bouffer par ton fauve sénile ou disparaître dans un chapeau miteux, non merci, j'aime encore mieux ma vie d'ascète avec ce pantin qui s'imagine que c'est lui qui tire les fils."

Monsieur Centena frappa à la porte de la roulotte et un "ENTREZ" sonore l'autorisa à tourner la poignée. Au cours de la soirée, la voyante enchaînait avec une cadence soutenue les verres de liqueur et s'enthousiasmait des numéros improvisés de Pedro. Elle riait aux éclats des facéties du pantin en oubliant tout à fait la présence du sobre Monsieur Centena qui n'avait, encore ce soir, parlé que par l'intermédiaire de son partenaire de scène. Vraiment cette marionnette était irrésistible ne cessait elle de se dire en se servant une ration supplémentaire d'eau de vie. C'est quand elle fut à peu près complètement saoule que lui vint cette idée saugrenue de lire les lignes de mains de ce bout en train de Pedro. Elle s'empara, d'un geste mal ajusté, un peu brusque, des bras amorphes du pantin. Réunie les deux paumes de bois sous son regard scrutateur.

 

La stupeur lui fit l'effet, une nouvelle fois, d'un seau d'eau jeté sur son visage, lui rendant sa lucidité, dissipant les effluves d'alcool. Dans ces mains de bois, peintes et vernies, il y avait là, des lignes figées, cohérentes, intelligibles et ordonnées. Elle regarda, silencieuse, le montreur de marionnette et s'appliqua à déchiffrer...

Toute une vie était inscrite dans ces mains sans vie. Toute une vie humaine, avec ses traits de caractère, ses accidents, la gravure à fleur de bois de son parcours depuis la naissance jusqu'à la mort. Elle pouvait maintenant clairement lire cette destinée gravée dans la matière ligneuse et compacte. Une ligne d'amour absente, une ligne de vie en double, une ligne de chance banale. Un caractère créatif très marqué et puis tout le reste qui concordait. Le pantin portait les lignes de son maître... Entre ses doigts de vieille elle tenait la solution de l'énigme: la main qui devait être immaculée portait l'existence de celui sur lequel elle aurait du être fixée. Restait à comprendre le pourquoi et le comment...

Le pantin s'était accaparé l'horoscope, le thème astral, de celui qui lui donnait vie. Et ce maître de marionnettes ne vivait pas, ou ne vivait plutôt que par l'intermédiaire de ces morceaux de bois savamment ajustés. Toute une vie volée, un rapt d'existence. N'est pas celui qui tire les fils celui qui veut, celui qui croit les tirer. A force de vouer sa vie à ce clown à la voix volée, Monsieur Centena l'avait perdue tout à fait. Sa vie et sa voix. Et ses vraies paroles il ne les disait plus qu'à couvert de ce masque de verni et de peinture. La diseuse de bonne aventure le comprenait maintenant. Seulement alors, au milieu d'une cuite que cette découverte avait avortée.

Et tout lui dire? Et comment? Comment révéler à ce vieil homme qu'il n'avait pas été? Comment lui avouer qu'il n'avait pas vécu, que ce nain où il glissait sa main, son souffle et son langage lui avait tout prit? Que par cette obsession qui le tenait debout chaque soir sur la piste, les deux pieds dans la sciure, son métier, sa seule profession, il s'était tenu à l'écart, en marge, en exil. Il n'était nul part, la carte de ses mains était demeurée sans relief, sans rivage... D'une étrange et insupportable platitude.

Elle lui dit souvent de revenir la voir et ce bon Centena revint souvent, le soir, après sa prestation. Et la vieille se taisait, embarrassée par ce qu'elle savait de lui. Elle parlait d'autre chose en couvrant le vieil homme de regards compatissants. Elle savait bien qu'elle finirait par tout lui dire, c'était écrit dans les menottes du pantin. Elle savait aussi ce qu'entraînerait cette douloureuse révélation, rien que du malheur. Mais comment éviter ce qui est gravé dans les paumes? Et elle le lui dirait, elle ressentait monter en elle un impérieux besoin d'honnêteté à l'égard de ce pauvre ventriloque. C'était inévitable, elle finirait par le lui dire...

 

Et ce qui devait être dit fût dit. L'homme, incrédule, regagna alors en silence sa roulotte, passa sa nuit à contempler ses mains et celles du pantin. Et, dès lors, son regard sur Pedro fut à jamais changé. Plus de complicité, de tendresse, d'affection, d'indulgence dans ses yeux là. Une froide rancoeur et rien d'autre. Un sentiment d'injustice, du ressentiment en fait. Il avait donc vécu seulement tourné vers cet être fictif qui gisait là, par terre, plus dans le lit. Seulement attentif à l'état de cette bûche taillée et donc fermé à la réalité des choses, il s'était chaque jour attaché à la vie par l'intermédiaire de ce pantin, ce n'était qu'un pantin, en se détachant de la vie chaque jour un peu plus. Coupé du dehors, il n'avait jamais respiré, s'efforçant toujours d'insuffler de l'air dans d'irréels poumons; il n'avait jamais parlé, tentant de s'exprimer par le biais d'un palais sans langue, d'une gorge sans corde vocale.

Il fallait pourtant continuer le numéro. Il ne savait rien faire d'autre et il était trop tard à cette heure pour qu'il apprenne un autre métier. Le spectacle continua donc quelques temps. Mais, sans enthousiasme, sans investissement, il allait à sa perte. Le public s'ennuyait en percevant la morosité du ventriloque, à qui l'idée de maquiller sa voix et son visage devenait chaque soir un peu plus insupportable. Il avait envie de crier maintenant de sa voix la plus nue. De montrer son vrai visage. Ne plus rien maquiller. Le numéro s'écroulait, Monsieur Centena n'était plus à ce qu'il faisait. Il se sentait floué par cette chose inerte qui lui avait pourtant procuré ses seules joies, ses seuls revenus aussi.

Le numéro fut supprimé du programme au bout de seulement quelques semaines. Monsieur Centena licencié du cirque, sans indemnités, ou presque, et sans retraite, les acquis sociaux ne sont pas partout les mêmes. Il était à la rue, avec sa petite valise, son petit cachet et ce pantin de misère. Il erra quelques jours en silence, à travers la capitale où le cirque l'avait laissé, il continuait à tenir par la main ce fils indigne sans parvenir à s'en défaire pour de bon... Il ne le pourrait jamais, il était en lui...

A cours d'argent, le vieil homme, las et fatigué, se choisit une place sur le trottoir. Il y demeura assis quelques temps, muet, à tendre une main pleine de dessins compliqués et nouveaux. Posé à coté, un pupazzo immobile aux mains immaculées. Monsieur Centena s'était réapproprié ses lignes et les tendait au bon vouloir des passants. Et que pouvait il faire d'autre pour manger de temps en temps, vieux et ignorant comme il était? Il fallait bien survivre en attendant que s'achève cette ligne qu'il ne savait pas déchiffrer. Toujours pas déchiffrer... Et le pantin était aphone désormais et Monsieur Centena aussi. Il regardait parfois son dérisoire compagnon comme s'il eut s'agit d'un traître greffé depuis toujours à sa main. Rien ne pourrait le faire s'en défaire mais il n'avait plus rien à lui donner. Plus de mots et le silence... Juste le cri de cette main tendu et le tintement de la petite monnaie. Sous les pièces de cuivres, deux lignes contiguës se sont soudain disjointes et séparées... Monsieur Centena est amputé, seul encore, mais soulagé, comme délivré d'un poids qu'il ne pouvait pas porter plus longtemps...

 

Philippe Degenne

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