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Du petit bois pour l'hiver
Didier Hénique


- Tu ne m’avais pas dit, hier, que tu t’arrêterais chez monsieur Trebi pour acheter une provision de petit bois ? interrogeait Elsie. Tu sais qu’il n’en reste plus dans le cagibi…

Et n'est-ce pas ce jour-là qu'Elsie, pour la première fois, avait eu des soupçons ? Margaret n’avait pas coupé l’électricité, là-bas. La porte, restée entrouverte, brillait faiblement dans l'obscurité. Deux petites mains continuaient d’aller et venir. Un chignon glissait le long du mur. Les frisottis qui s’illuminaient une seconde, dans la lueur oblique. Elsie réentendait le bruissement de la jupe. Dans la salle à manger, il faisait sombre, humide. Elle s'en souvenait. C'était l'automne et il pleuvait. Comme une gouttière s’était détachée la nuit précédente, les trois gars de la voisine avaient dû rouler un fût à travers la cour en pente, jusque sous la corniche en zinc, pour tenter de contenir l’eau qui menaçait le poulailler. Et les terres devenues grises, au loin, boueuses, les semelles qui y enfonçaient comme dans un gué. C'est qu'Elsie voyait tout, sans doute. Elle entendait tout. Ces soupirs, ces grincements dans la cuisine comme Margaret s’affairait au dîner de sa soeur. Le plancher avait disparu un instant, deux souliers traversaient la lueur de l’entrebâillement puis grandissaient dans le regard de l’infirme. Sous sa paupière, un œil globuleux ne cessait d'épier Margaret. Mais Elsie restait silencieuse, elle pensait en secret : et la provision de petit bois ? et la provision de petit bois ? Oui, en secret. N'était-elle pas devenue folle, avec ses soupçons ? Mais non, mon Dieu : comme si elle était folle ! Elle avait vérifié dans le cagibi ; or la hotte à bois était vide. Et Margaret avait pourtant dit la veille… Et ce n'était pas tout ; de cela aussi, elle se souvenait : il y avait eu le thé, le thé trop chaud… Parce qu'elle n'oubliait rien, Elsie. Margaret n'avait-elle pas fait bouillir l'eau exprès ? Voilà qu'Elsie s'était demandée ça. Elle n'était pas folle, non. Elle avait bien senti la chaleur du liquide dévaler à l'intérieur de sa poitrine ; cela était remonté à sa gorge au point qu'elle avait dû faire un effort surhumain pour ne pas laisser échapper un cri. Cependant elle n'avait pas crié. Penchée en avant, elle avait aussitôt étendu devant elle ses bras courts et enflés, réussissant ainsi à reposer la tasse sur sa tablette comme si de rien n'était, elle s'était même efforcée de ne pas la heurter contre la bordure du plateau pour ne pas fâcher Margaret. Puis son regard s'était perdu du côté de la fenêtre. La fenêtre était à peine distincte, au fond de la pièce. Une fenêtre haute, étroite, comme toutes celles du bourg. On n'y voyait aucun reflet. Ni les fenêtres d'en face à travers les carreaux. Les carreaux restaient désespérément embués, semblant plus sales que d'habitude, à cause de la pluie. Et cette odeur de moisi qui vous enveloppait dès que vous approchiez de l'encoignure, ce rideau qu'un courant d'air agitait en silence. L'humidité avait fini par en ronger l'étoffe au point que celle-ci filait désormais entre vos doigts aussi fraîche et légère qu'une poignée d'eau. Tout, ici, depuis le départ du forestier, disait la pauvreté, l'abandon. Elle n'avait pourtant jamais fait de mal à personne, elle. Ensuite elle avait songé à la voisine. Mais comment la voisine aurait-elle écouté Elsie ? Margaret n'avait-elle pas répandu des rumeurs ? Deux yeux fauves n'avaient cessé de la dévisager mais elle était demeurée parfaitement impassible ; d'ailleurs, la douleur causée par la gorgée de thé qu'elle avait absorbée s'était vite apaisée ; elle ne s'était même pas étranglée, elle n'avait même pas eu vers sa poitrine le geste qui sans doute eût trahi ses soupçons. Ses soupçons, oui. L'autre avait dû se taire une seconde puis, parce que le silence était devenu insupportable, presque aussi visible, entre elles, que l'obscurité, elle reprit soudain :

- Tu verras que je finirai par te la tirer, ma révérence. Paralysée ou non, tu te chargeras de tes commissions, ma vieille. Parce que figure-toi que je commence à en avoir assez, moi, de tout ça… Assez ! avait-elle glapi.

Le mot avait sifflé entre elles à la façon d'un élastique. Comme Elsie fermait les yeux, un bref ricanement la fit tressaillir entre ses accoudoirs en fer. Margaret avait bondi hors du fauteuil où elle avait pris place un moment auparavant, le parquet s'était mis à craquer. Une ombre minuscule s'éleva dans le halo de la fenêtre, un mouvement d'air, ce halètement qui se rapprochait et cette odeur aigre de celles qui prient et ne dorment plus, elle reconnut le crissement de la jupe, une grêle de postillons cingla son oreille :

- Est-ce que tu n'as pas honte de me harceler comme ça, dit ? Et pourquoi, je te le demande ? Par ingratitude ! Tu ne crois tout de même pas que je vais me laisser faire… Ah, ça oui ! Bien fait pour toi si Herrusek est parti, ma vieille ! Car c'est moi qu'il aimait ! Tu le sais bien. Et s'il revient au bourg… S'il revient au bourg…

Des doigts furtifs frôlèrent la tête de l'infirme. Celle-ci se rencogna dans sa couverture comme pour esquiver un coup. Puis Elsie leva une paupière, un œil filtra à travers un fourmillement de chairs. Elle avait si froid, tout à coup. Etait-ce l'effet du thé ? Etait-elle vraiment folle ? Un craquement sec fit trembler le cou de Margaret. Ses petites lèvres qui s'enfonçaient dans son menton puis réapparaissaient tout d'un coup, poilues, frémissantes, devant l'œil à l'affût.

- Qui achète tes commissions ? Qui met tes soupes sur le feu ? Qui bassine ton lit ? Qui vient te voir tous les après-midi malgré la montée, hein ? Tu ne vas pas me dire maintenant que mon thé n'est pas bon ? Si c'est ça, ta reconnaissance… Crois-tu que je n'y suis pas passée, chez monsieur Trebi ? Figure-toi qu'aujourd'hui il n'en avait plus, de petit bois. Voilà pourquoi. Est-ce que c'est ma faute, à moi, s'il n'en avait plus, de petit bois ? Je t'écoute, maintenant.

Elsie ouvrit la bouche, remua sous la couverture. Elle n'osait écarter celle-ci. Margaret l'interrompit d'un geste.

- Eh ? Qu'est-ce qu'elle dit ? s'était-elle mise à crier. Ses lèvres plates frémissaient, s'ouvraient dans l'obscurité. Cette planche, hein ? C'est du bois qu'il a mis de côté exprès pour nous ! Et pour presque rien, s'il vous plaît ! Tu sais bien qu'il vend tout depuis qu'il a décidé de fermer boutique ! Je ne pouvais tout de même pas l'entreposer chez nous, ni refuser le geste… C'est bien trop petit, chez nous, comme tu le sais, ajouta l'aînée en redressant le buste. Alors qu'ici… Chez Madame… Mais oui, figurez-vous que c'est pour Madame que je fais tout ça ! Pour Madame !

Margaret, quand elle évoquait la maison de leur enfance, disait toujours : "Chez nous", et un bras osseux balayait en même temps l'espace autour d'elle.

- Tu auras remarqué que je l'ai ramenée toute seule jusqu'ici malgré la montée. Je te parle de la planche. Je ne sais même pas pourquoi je te raconte tout ça, d'ailleurs. Je suis bien trop bête.

Elle se détourna en haussant les épaules. Deux formes pointues se soulevèrent sous son corsage. Elle contourna le fauteuil roulant, elle s'éloigna par petits bonds sur le parquet ciré. Margaret était si minuscule qu'on aurait dit un gnome échappé de la forêt de Vovenié, le parquet grinçait sous ses souliers, deux courtes jambes apparaissaient dans l'échancrure de sa jupe puis s'évanouissaient, elle repassa devant la fenêtre. L'obscurité était si épaisse, autour d'Elsie, que malgré la lueur filtrant de la porte de la cuisine, à gauche, elle avait peine maintenant à distinguer la silhouette.

- Et tu sais combien il m'en a vendu ? Je parle des planches. Combien de planches, à ton avis, hein ? Je te jure que Herrusek n'aurait jamais fait une chose pareille pour toi.

Margaret était essoufflée, elle s'était retournée. Elle se tenait de l'autre côté de la longue table disposée au milieu de la salle à manger, ses doigts s'étaient mis à pianoter sur la toile cirée de la nappe.

- Cinq ! Tu as bien entendu : un lot de cinq planches ! Et pour deux sous encore ! s'exclamait-elle, triomphante, et elle se rapprocha de nouveau de sa soeur. Avoue que Herrusek n'aurait jamais fait une chose pareille pour toi, hein. Un grand rire secoua son jabot de dentelle. C'est moi qui irai les chercher une par une, dit-elle enfin en baissant la voix tandis qu'elle se penchait pour écarter la couverture d'Elsie. C'était sa condition, à monsieur Trebi. Il est si vieux. Une par une. Elle s'était radoucie aussi vite que sa fureur avait éclaté, les plis de sa bouche fourchant comme un bréchet au-dessus de l'infirme.

N'est-ce pas mieux comme ça ? Là… Là… Tu pourras mieux respirer, comme ça. C'est que c'est lourd, cinq planches, comme je l'ai expliqué à monsieur Trebi. Même s'il a accepté de me prêter sa charrette à bras, je ne pouvais pas ne faire qu'un seul voyage. Tu dois le comprendre. Il restera à les scier mais ne t'inquiète pas : je les scierai moi-même dans le hangar… Et tu l'auras, ton petit bois ! Je les ramènerai une par une. Et tu diras encore que je te déteste. Quand même, reconnais que tu ne sais même pas ce qu'il est devenu, ton forestier. Au fait, est-ce qu'il t'est déjà arrivé de penser qu'il pouvait revenir ? ajouta-t-elle, malicieuse.

Quand elle fut seule, ce jour-là, Elsie actionna les roues de son fauteuil puis se transporta jusqu'à la fenêtre de la salle à manger. Elle en écarta le rideau dont le contact humide la fit frissonner et resta là un instant, rêveuse, penchée en avant pour mieux voir au-dehors. L'autre poussait déjà la charrette à bras devant elle et plongeait dans l'ombre pluvieuse. Elle semblait avoir oublié l'infirme. Elsie entendit tout à coup le bruit monotone, non loin, et dut faire effort pour se souvenir de la gouttière qui s'était détachée de la corniche en zinc. Ses paupières se plissèrent sur ses gros yeux. Elle s'éloigna de la fenêtre, roula vers la porte d'entrée dont l'imposte frémissait. La porte s'ouvrait au fond du corridor. Comme la couverture découvrait ses épaules, elle la remonta jusqu'à son menton et rien que ce contact rugueux lui procura un contentement étrange. "Il faudra bien qu'ils le vident, leur fût, d'ailleurs…" chuchota-t-elle en écoutant le bruit. Les roues grinçaient dans l'obscurité. Elle alluma au passage une lampe à abat-jour et s'approcha du battant pour y coller l'oreille. Il faisait froid. Elle s'était recroquevillée pour regarder par la serrure mais elle résista à la tentation, un courant d'air la fit trembler : la clé, de toute façon, bouchait l'ouverture. Et puis, probable que Margaret avait déjà passé le tournant. Un chien se mit alors à aboyer et se tut. Puis quelques jours étaient passés. La pluie tombait sans répit et on n'avait pas réparé la gouttière. Les trois gars s'élançaient chaque soir à travers la cour en pente pour aller vider le fût au-dessus du large fossé qu'ils avaient creusé. Elsie s'était demandée un temps comment la voisine accepterait d'y ajouter foi si, à brûle-pourpoint, elle venait à lui confier les soupçons qui avaient levé en elle. Il n'était pas possible sans doute que sa soeur eût seulement pensé… Non ! Ses soupçons n'étaient pas raisonnables ! protestait aussitôt une voix en elle. Elle n'exagérait jamais, elle. C'était comme si, lorsqu'elle était de nouveau seule, sa soeur lui fût apparue autrement, ses gestes, ses regards fiévreux, ses menaces. Et pourquoi vouloir faire du mal à sa pauvre petite soeur, hein ? Margaret

détestait-elle Elsie à ce point ? Il n'empêche, elle savait ce qu'elle savait, finissait-elle chaque fois par se dire dans l'obscurité. Elle se comprenait. Oh ! oui. Elle se comprenait. Comment se serait-elle trompée ? L'autre n'avait-elle pas voulu l'ébouillanter, par exemple ? Elle se représentait la voisine cramponnée à son fauteuil roulant, les prunelles brillantes, comme affamées. Elle-même, qui n'avait pas accoutumé de mentir, rougissait pourtant, cherchait des mots mesurés et convenables, commençait à mi-voix :

- Voyez-vous, quand Herrusek est parti…

La voisine répétait :

- Quand Herrusek est parti ?… Quand Herrusek est parti ?…

Seule une légère boiterie faisait alors son pas vacillant, elle portait de gros souliers de paysanne et avait boitillé dans les ruelles en pente, interrogé le vieux fabricant de cercueils, M. Trebi, sans oublier les connaissances postées derrière leurs fenêtres. Elle était même allée heurter en bas à la porte de Margaret. Il ne se trouvait pas chez elle et Margaret s'était appuyée au montant de la porte.

- Il reviendra, hein.

Le forestier buvait tellement, un verre après l'autre, disait-on, de la prune ; lui naguère si sérieux, si adroit que M. Trebi l'avait choisi pour lui succéder dans son établissement, il ne savait plus aujourd'hui reconnaître les arbres de la forêt de Vovenié. On racontait que les espèces les plus rares succombaient une à une sous les coups forcenés d'une hache devenue folle. Puis une fois on l'avait découvert étendu sans connaissance

dans sa cabane, en travers de sa paillasse, les doigts crispés sur le col douteux de sa chemise en serge. Et c'est peu après qu'il avait disparu. Disparu, oui. A peine remis. Au désespoir du vieux fabricant de cercueils que des douleurs affaiblissaient de jour en jour. Nul ne l'avait plus revu par ici et Elsie, déjà contrefaite, était tombée paralysée dans la suite.

 

- Quoi ? questionnait Elsie. Qu'est-ce que tu dis ?

Alors une lueur énigmatique s'était allumée dans les yeux de Margaret. Voilà que celle-ci montait désormais chaque jour chez sa sœur, avec son fichu, ses gants et son parapluie.

- C'est moi qu'il regardait, autrefois. Rappelle-toi.

Margaret laissait errer son regard sur les meubles qu'Herrusek avait confectionnés lui-même après les noces, elle se mettait à toussoter contre son poing ganté de fil.

- Il reviendra pour moi, tu le sais bien.

La voisine branlerait la tête, bouleversée, questionnerait :

- Herrusek ? Herrusek ?

Une petite bouche édentée et noire régurgitant chaque aveu de l'infirme, chaque soupir. Et Elsie de s'imaginer acquiesçant dans un sanglot qu'elle n'aurait pu réprimer :

- Oui. C'est ce que l'autre m'a dit !

Etait-ce malice de la part de Margaret ? Féroce ironie ? Elsie agitait les bras et le fauteuil, le long des murs, ne cessait de couiner. Elle manoeuvrait d'invisibles molettes, s'échappait du corridor pour gagner la cuisine et quittait la cuisine pour s'enfoncer dans le corridor. Elle restait quelquefois embusquée là durant des heures, aux aguets dans l'éclat de l'abat-jour, elle tendait l'oreille jusqu'à ce que les bruits du dehors se confondant en elle, elle finisse par se laisser glisser peu à peu dans un demi-sommeil. Une seconde planche avait recouvert la première. Puis, les jours passant, une troisième, une quatrième, une cinquième planche. Cinq planches de chêne. Elles furent placées l'une sur l'autre. Margaret poussait la charrette jusqu'au sommet de la côte, devant la maison plongée dans le silence, et ne prêtait pas attention aux rideaux qui s'écartaient à son passage. Drapée dans son manteau de bure, elle ressemblait plus que jamais à un gnome échappé de la forêt de Vovenié. Elle ne saluait personne. Il était vrai que la ruelle était déserte, il y faisait déjà presque noir, les halos des réverbères, dans l'alignement des bicoques, s'embuaient de l'humidité des pierres. Elle tirait sur ses deux gants successivement puis hissait la planche tant bien que mal sur son épaule, elle la transportait ainsi jusqu'au renfoncement obscur de la cuisine. Là, elle la déposait enfin, se mettait à souffler et la dressait comme une échelle ; et toujours Elsie tressaillait quand la planche, en tombant, venait heurter bruyamment le carrelage.

- Je commencerai à scier la semaine prochaine, vint à décider Margaret. Puis je fendrai ton petit bois à la hache.

La question accapara l'esprit d'Elsie tout le jour et la nuit le grand vent portait jusqu'à l'insomnieuse l'écho de la forêt de Vovenié : aurait-elle le courage de me tuer ? se demandait-elle tout à coup à part elle. Elsie ne se rendit pas chez la voisine. Comment celle-ci l'aurait-elle crue ? Elle était si lasse. Elle était faible, enrhumée parfois. L'air était devenu si humide, chez elle, qu'elle n'osait point se débarrasser de la couverture dont le contact rugueux lui faisait une sorte de bien-être : elle s'y enfermait au chaud tandis qu'une buée transparente lui brouillait la vue, et c'était intime, des sensations de l'enfance lui rappelaient soudain des joies qu'elle croyait avoir oubliées. Elle sommeillait. Elle rêvait en dodelinant de la tête. Il arrivait qu'elle murmurait quelques mots en songeant à la voisine. Une fois même elle se prit à chanter le kyrie eleison. Margaret, qui frappait au carreau à quatre heures, abandonnait dans un coin son parapluie qu'elle n'avait pu ouvrir à cause de la charrette à bras, expliquait-elle, hors de souffle, et un relent de campagne, le frémissement d'un monde couraient furtivement entre les murs quand la porte claquait derrière elle. Puis cette odeur aigre, familière, ce bruissement de la jupe dans l'obscurité. Elle avait chaque fois le sang au front et était en proie à une étrange excitation. Ses talons martelaient les dalles du corridor, Elsie apercevait par instants les chaussettes de sa sœur, en laine de mérinos, solidement fixées à ses mollets par des jarretières en caoutchouc. Margaret s'engouffrait hagarde dans la salle à manger et se mettait à parler comme à elle-même. Ah ! C'est qu'elle parlait haut, alors, tout en ôtant ses gants et son fichu, son manteau enfin qu'elle pliait en deux avant de l'étendre avec soin sur le dossier d'une chaise à fond de paille.

- Madame comprend que je ne peux pas faire de commissions, hein ! Avec la charrette, ce n'est pas faisable. Si je m'arrêtais, la planche basculerait, n'est-ce pas ? Elle basculerait ! Et moi je n'aurais même pas la force de la remettre en place devant chaque boutique, à mon âge. Est-ce que Madame comprend ? Dites, est-ce que Madame comprend ? interrogeait-elle. La planche basculerait, hein ! Et à quelle heure rentrerais-je chez nous ? Je le demande à Madame. Il n'y a pas de réverbère, en bas. Les sentiers y sont si boueux que je manque à chaque fois de glisser avec la charrette à bras…

Puis elle demandait, soudain sèche :

- Est-ce que tu veux un thé, oui ou non ?

Margaret haletait.

- C'est que j'ai faim, moi, répétait Elsie.

Comme Margaret, Elsie était hagarde, elle regardait ailleurs. La hotte à bois, dans le cagibi, resta vide, le garde-manger aussi où ses doigts engourdis tâtonnèrent sans succès sur l'étagère. Quand la cinquième planche fut déposée dans la cuisine, Margaret annonça à l'infirme qu'elle avait la fièvre. Une fièvre de cheval. Au moins quarante, quarante et un. Et il y avait ceci, il y avait cela. Elle devait se rendre chez le docteur, conclut-elle, la lueur énigmatique de naguère brilla au fond de ses yeux fauves. Puis elle se plaignit du mauvais temps, de la pluie, du vent, de l'ingratitude d'Elsie. C'était l'hiver et les terres étaient noires. Ensuite elle avait disparu. Les voisins racontèrent qu'une éternité s'était écoulée quand on la vit reparaître au tournant. Peut-être un mois ? Deux mois ? En tout cas sans la charrette à bras de M. Trebi qui venait de passer. La pluie cinglait les pavés et le vent soufflait. Abritée sous son parapluie, elle escalada cependant la montée d'un pas têtu, indifférente aux bourrasques qui gonflaient son manteau. On eût juré que durant son absence elle avait grossi. Elle s'approcha de la fenêtre pour frapper à la vitre puis gagna la porte d'entrée à laquelle menaient trois marches qu'il fallait descendre. Elle les descendit et la porte se referma sur elle. Lorsque les trois gars traversèrent la cour dans le dessein de vider le fût, ce soir-là, ils aperçurent une silhouette indécise dans le hangar d'à côté : on mesurait des planches, à ce qu'il leur parut d'abord, puis il leur sembla qu'on les assemblait. Enfin on s'était mis à clouer à grands coups de marteau. Le bruit avait couru alors à Lüdech que le forestier était revenu là-haut, chez Elsie.

Didier HÉNIQUE (Paris, 2000)

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