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(fluctuat.net)

Peregrines
Didier Hénique

"Si Dieu veut, je te raconterai tout plus longuement dans une autre lettre".

Sholem Aleikhem
(Menahem-Mendl le rêveur)

 

Les voyez-vous ? Des blouses en patchwork où s’engouffre le vent et des ombres soyeuses, des souliers furtifs. Voilà qu’on bute sur le trottoir en pente, la ruelle est trop étroite pour que le chariot chaque matin n’arrache pas d’étincelles aux bicoques. Un fracas de clés vient à retentir puis des lèvres frémissent, tout hérissées de poils gris. "Le chariot", murmure une voix. Quelqu’un répète, comme à la récitation des prières : "Le chariot". Il fait nuit et il pleut. Tout fin. Et ce halètement imperceptible, ces soupirs, ces bruissements d’étoffe. Un dos est apparu, s’est évanoui. On se hâte à tâtons le long d’une muraille humide, enfin on toussote, à cause de l’hiver. A cause du vent, du froid. Tout enveloppées de vapeurs nacrées et chuchotantes. Une odeur de pisé et ce silence des cours. Une volée de jambes tortes bascule dans l’obscurité. Cependant elles doivent s’y reprendre à plusieurs fois, comme on se mouche. Parce que l’ouverture est trop haute, béant sur un ciel invisible, et puis il fait si froid, le bois est glacé, visqueux au bout des doigts fébriles. Il n’empêche, des chaussettes apparaissent une seconde, s’engloutissent dans un froufrou sous le ressaut d’un prélart.

Des poings âpres et bleuis que la pluie sculpte. Maître Pitchka a regagné sa caisse à l’avant, après avoir prêté son bras maigre à chacune sans qu’on trouve rien à y redire ; et que diraient-elles ? Toujours elles acceptent en silence puis elles sourient. Parfois elles gloussent, entre elles seules. Elles exécutent enfin une ample roulade avec des minauderies de coquettes, elles se serrent l’une contre l’autre à même le plancher comme le fouet retombe en cinglant une croupe pommelée. La bourgade forme à quelques pas une double haie d’ombres muettes. Mais il est si tôt, ma foi. Quatre heures ? Cinq heures ? La nouvelle synagogue, construite sur l’emplacement de l’ancienne, est aussi noire que la paume d’un forgeron. Le cimetière de Frij s’étend au-delà. Et ce souvenir : ne disait-on pas autrefois qu’aucun soleil ne se levait, qu’aucune nuit ne tombait qu’un mort, à peine enseveli, ne vînt à disparaître de sa tombe ?

N’était-ce pas l’illustre rabbin Moïcher qui avait lui-même répandu la rumeur ? Tant d’oncles, tant de bien-aimés disparus en si peu de temps : Mendele Sofrim, Shimon Elié, Lev Henig, Hénekh Coen Aleichem et combien de connaissances ?... Ecoutez : "Yichakéni ! Yichakéni !" suppliait-on en vain, au réveil, tandis que le coeur se mettait à vous battre. Mais comment un mort vous eût-il embrassé alors qu’il s’était enfui pieds nus dans la nuit, hein ? Voilà : c’était sans garantie. Près de dix lieues entre le village et le cimetière. Imaginez-vous maintenant les morts étendus sous les belles pierres aussi scintillantes, sous le regard des vivants, que la table de shabat, se levant tout d’un coup depuis le fond des âges et se saluant avec de grandes courbettes d’oiseaux farces. Mais oui, c’est véridique, malgré le froid et la pluie. Ce fut même jadis à qui passerait derrière l’autre, à tâtons, sans oublier les prêteurs sur gages de la ruelle des comptoirs, voyez-vous, pauvres ou riches, volés ou voleurs, mystifiés ou mystificateurs empruntés dans des loques en lamé. Et sans même une lanterne pour se voir. Bénis soient les morts plus délicats que l’héritier du Roi, dit-on. Et soudain, comme elles se seraient éveillées d’un rêve dont la vérité n’est plus à établir, voilà que les veuves, parce qu’elles sont veuves, étreignent avec humeur le col de leurs blouses qu’elles avaient agrafées de haut en bas, elles rajustent puis renouent savamment la soie fragile de leurs fichus. Et ces mots chuchotés comme au temple : "Mon pauvre Ephraïm..." Et le pauvre Jaan... Le pauvre Yossl... Mais c’est toujours Sissi qui commence la première. Elle est si frêle que son nez tremble, qu’on dirait pétri dans le papier d’un masque. Et ces yeux exempts de paupières, ces petits poignets qui jaillissent hors des manches trop amples de sa blouse. Les autres se font chaque fois toutes petites et branlent des têtes aussi minuscules que des têtes des poupées. Les cous se sont tendus dès les premiers mots, des veines s’éclairent. Les chignons laissent échapper des frisottis hors des fichus dont les plis s’ouvrent puis se ferment à la façon des soufflets. "Si un jour il venait à disparaître à son tour..." Aucune réponse, n’est-ce pas ? Ont-elles oublié, pourtant, elles autres ? Il est vrai que cela remonte à si loin. Toutes ont relevé leurs chaussettes, toutes font craquer leurs affiquets, les jarretières grincent sous une avalanche de dentelles. Quelqu’un halète : "Savez-vous qu’à mon âge je devrais être morte, moi aussi ?" Alors on se met à baver, y compris Sissi. Des mains errent à l’estime, poursuivent en silence une oeuvre de conjuration qui s’étend désormais à tout, à rien, des brindilles de paille entre les doigts. A cet invisible ennemi, le poux vivant, la troisième des dix plaies d’Égypte qui livre un combat sans merci à vos coutures mal radoubées comme en un temps devenu lointain. Vous rappelez-vous ? "Les targettes sont solides et la pluie ne pourra jamais les ronger, elles... Mais les poux... Les poux..." répète Etke, pour elle seule, et cette face maigre, frémissante, d’où le fichu trop court fait saillir un menton aussi sec que le dernier fruit de Souccoth, semble s’allonger d’un doute invisible, secret. "Les pierres ne sont pas aussi lourdes que cela ! Vous le savez bien, vous autres ! Quant aux targettes, elles sont bien moins solides que vous ne l’imaginez..." tranche une voix consternée, à la fois proche et lointaine. "Les targettes ?... Les targettes ?... L’illustre rabbin Moïcher ne les a-t-il pas fixées lui-même à l’abri sous les dalles pour qu’ils ne puissent plus les soulever eux-mêmes ?" Est-ce Sissi qui s’est récriée, qui se penche en avant, hors d’haleine ? La délicate Leah aujourd’hui aussi transparente qu’une bulle de savon, si légère que le vent des ruelles, quelquefois, s’en éloigne aussi prestement qu’un prêteur sur gages à la vue d’un gentil ? "Mais de qui diable avons-nous peur, aujourd’hui, mes pauvres chéries ?..." Ces doigts nus, rognés par les gerçures de l’hiver, qui escaladent un instant l’espace bringuebalé du chariot.

L’illustre rabbin Moïcher n’a-t-il pas juré que le vieux gardien, le seul mort revenu au village, comme vous le savez, verrouillait le portail dès après la récitation de la dernière prière ? Et les inconnus de jadis, sanglés dans leurs habits de bure grise, n’ont-ils pas tous pris la fuite à travers la campagne un matin, avec leurs cantines et leurs camions bâchés ? Qui se rappelle aujourd’hui le cimetière de Frij, au vrai ? Cependant, on ne sait jamais, n’est-ce pas ? On raconte que certains, émissaires d’un empire lointain, sont restés au village, y vivant depuis cinquante ans sous de faux noms, et qu’ils continuent de y vous espionner à travers vos judas, par les trous de vos serrures toutes neuves, se tiennent à l’affût jusque derrière vos maisons repeintes. Comme une déchirure du prélart forme robinet, dans le chariot, voilà qu’elles se serrent davantage l’une contre l’autre, à croupetons. Six yeux humides et étincelants qui se mettent à cligner dans l’ombre. Parce qu’il pleut toujours au loin, tout droit dans une nuit sans ciel. Les premiers mots d’un cantique se sont tout à coup interrompus. Et le patchwork des blouses de bruire autour d’elles, les clés se mettent à tinter au fond des poches à bouton, les souliers crottés heurtent le plancher, des souliers à lacet, puis elles toussent dans leurs poings, elles se parlent à voix basse comme les mains retombent, naturellement. Parce qu’elles sont devenues vieilles, que les années passent. Ne dirait-on pas qu’elles pleurent ? "Mon pauvre Jaan..." Une voix alors d’ajouter, suppliante : "Mon pauvre Ephraïm..." Un soupir : "Mon pauvre Yossl..." Les entendez-vous ? Tant d’années ont-elles passé ? Nul besoin de se regarder pour se reconnaître. Il est vrai aussi que chaque matin il fait trop sombre. Il est trop tôt. Mais il suffit de parler, de parler encore, pour soi seule, tandis que maître Pitchka, juché à l’avant sur sa caisse, brandit son fouet sous le prélart et que le chariot s’élève entre les ombres muettes, en direction du cimetière, là où le vent imite tantôt la plainte, tantôt la course furtive des fantômes.

 

Didier HÉNIQUE (Paris, Septembre 1999)

 

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