Mon Frère
Sébastien Gendron


Tu diras rien à personne, Magali, hein !?
T'es bien comme les autres ! Tu viens vite et après tu regrettes ! Va te faire foutre!
On était sur la nationale. Je suis monté sur l'accélérateur et j'ai mis le cap droit sur un platane. On s'y est enroulé dans un choc terrible. Quand tout s'est arrêté de tomber, j'avais du sang plein le visage et Magali avait disparu. Je me suis extrait de la bagnole comme j'ai pu. Magali était écrasée dans le tronc du platane. J'ai fait le tour de la bouillie et je me suis assis à sa place, la place du mort. J'ai accroché ma ceinture et avant de descendre en chute libre j'ai regardé une dernière fois le paysage : un tronc avec pour toute ligne d'horizon, un capot de métal fondu d'où émergeait une petite jambe toute frêle, avec une petite basket déchirée au pied.
A l'hôpital, j'ai raconté aux gendarmes que j'avais rien vu venir, étant donné que je dormais tranquillement parce que j'avais un peu trop picolé pour conduire et que de toute façon, j'avais même pas mon permis. Ca m'a coûté de partir à l'armée plus tôt que prévu parce que le vieux voulait pas qu'il y ait trop de remous. Dix-huit mois chez les paras à Mont-de-Marsan pendant que cette pourriture de Marcel était gracié à cause de ses pauvres pieds plats. J'en rageais tous les jours. Plus j'y pensais plus ça me rendait dingue. En plus, j'étais sûr que sa première fois à lui s'était passée sans bosse : j'imaginais bien la belle petite salope, déjà prête, à peine timide, juste un peu angoissée par ce qu'on en dit, tout ça dans des draps roses qui marquent un peu, tranquille, dans une position normale, qui glisse bien, une nuit entière pour remettre ça quand on veut, bordel de bordel. Si seulement, il savait que pour ça j'avais tué celle qui aurait pu devenir la femme de ma vie. Que pour ça j'étais mort, définitivement. Que pour faire ça plus vite que lui, mieux que lui, j'avais provoqué des foudres irréversibles et que jusqu'à la fin de mes jours j'étais condamné à revoir ce platane et cette petite jambe frêle que je n'avais même pas pris le temps de caresser. Que pour qu'il vive, je mourrais dans mon propre enfer, lui qui avait choisi de me laisser cette ferme et tout ce qu'elle comptait de cauchemars. Alors qu'est-ce que ça peut bien lui foutre que je vote Front National, hein!?

Il revient en se triturant le nez, la tête baissée, la chemise en dehors du pantalon et le téléphone à la main. Il renifle fortement et ne préfère pas me regarder. Mauviette. Il rentre dans la maison et je les entends discuter. Je finis mon article sur les six brûlés de St Etienne et je passe aux classements du foot. 
Le déjeuner est sordide. Mon Père n'est pas un causant. Et Marcel aimerait bien pourtant qu'il lui pose tout un fatras de question sur sa brillante carrière de conseiller juridique, ses dîners dans la haute société londonienne, du coût de la vie, là-bas, qu'il peut s'offrir, de sa femme. Il crève d'envie de nous parler de lui, Marcel. Mais on a pas envie d'entendre. On bouffe ce qu'il nous a amené comme on boufferait n'importe quoi sortit du frigo. Le Père parce qu'il cause pas quand il bouffe et moi, juste pour continuer à faire chier, enfoncer le clou. Je le vois qui tente de soulever des conversations. Questions sur la PAC, sur le prix du lait indexé par Bruxelles, sur les farines animales, sur l'état de nos poulets, sur la coopérative et le Crédit Agricole… Ooooooh ! Oh !
T'es journaliste ?
Pourquoi tu m'agresses comme ça, Antoine ?
J'te demande si t'es journaliste ! T'es là, à vouloir absolument qu'on ait des problèmes. Comme les journalistes !
Mais pas du tout, enfin ! Je m'intéresse. Si je …
Tu t'intéresses à voir si on a des soucis, c'est tout ! 
C'est normal, non ?
Et alors ! T'engranges pour tes discussions de dîners d'affaires!! On est pas des rats de labo, frangin ! On se casse le cul ici vingt quatre heures sur vingt quatre pendant que les trois quarts de la populace vivent aux frais de la princesse. Toi, j'dis pas, t'as filé chez les Boches…
Les Anglais, Antoine ! Les boches, c'est les Allemands…
C'est pareil, c'est la même engeance ! T'as fini, on peut débarrasser! Parce que c'est pas tout ça, on a du boulot et c'est pas tes deux bougnoules et leurs pelleteuses qui vont nous lever un mur. Tu veux du café, Papa ?
Marcel dégage. Je fais le café et on le boit avec le Père, comme on sait faire, en silence, sans se parler. Il me demande juste de lever le pied avec Marcel parce qu'à son avis, il a du souci.
Pour c'que ça me fait !
Et je remonte me changer en sale. En repensant à tout ça, tout ce dégueuli que je viens de lui cracher à la face. Et ça me fait du bien de déverser un peu de ma bile, ça me soulage pour tout ce que j'absorbe comme idée noire sans faire chier personne d'autre que les animaux. Mais l'autre là, avec son tractopelle pour nous stabiloter ses possibilités. Ah, elle est belle la vie pour lui ! Quand il a une merde de chien sur son paillasson, y a une concierge qui rapplique, même pas besoin d'appeler. Il a besoin d'un truc, hop ! Un coup de fil et c'est sur la table. Envie d'une pipe, c'est sûr qu'avec sa vieille, ça doit être souvent placard, mais pas de problème, hop ! Un taxi, un bon hôtel et vas-y suce ! On a un mur à construire, allez tiens, j'vais venir leur montrer de quoi je me chauffe, j'vais leur refourguer un petit pourcentage sur ce que je sais faire…
En revenant sur le chantier, je le croise dans la cour. Il est assis sur la troisième marche de l'échelle qui monte au chai et il chiale, avec Dolly qui lui lèche les mains, debout sur ses pattes arrière. Ca me rappelle trop quand il faisait ses caprices, gamin, même place, la marche des lamentations, autre chien mais les clebs ont toujours été des pansements faciles à dresser. Je siffle en passant, Dolly le lâche et me suit. Je traverse l'étable et je fous un coup de pied dans une bouse en engueulant la blanche du fond qui fait pas où on lui dit de faire. Connasse !

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