Mon Frère
Sébastien Gendron


En sortant de la douche, j'entends causer dans la cour de la ferme. Ca voudrait être discret mais ça résonne comme dans une grosse caisse ici. J'ouvre la petite fenêtre du cabinet et je regarde en bas. Il est là, assis sur les marches du palier avec son téléphone collé à l'oreille et vas-y que j'te cause. M'étonne pas qu'il ait acheté une connerie pareille. Ca lui ressemble bien de faire le malin avec ce genre d'engins. Ca m'insupporte. Je suis prêt à refermer la claque pour m'éviter d'avoir encore des suées quand j'accroche sur ses jérémiades:
S'il te plaît ! S'il te plaît, Célia ! Ecoute-moi ! Ecoute… Tu peux pas me laisser repartir en arrière, c'est impossible ! Je suis là et… c'est pas mon monde, tu comprends. Où que je regarde, je ne reconnais rien… Pourquoi ? Because you're not here, Célia ! Do you understand this ? I miss you terribly…
Oh ! Oh ! Y a de l'eau dans la gazinière ! Mais ça m'amuse pas plus que ça ! En plus ça se met à répliquer en boche. Je redescends voir où en sont les patates au beurre rance. En bas, la table est mise comme à l'époque de Maman : nappe blanche sur la table rude, couverts en argent oxydé, les assiettes de la grand-mère avec la tronche à Carnot au fond et des serviettes blanches avec leurs plis séculaires et leurs bords jaunis par l'inutilité. Et puis les grands verres à pieds qu'il avait offerts à une fête des mères, comme un gros bourdon qui pilote entre les poutres de cette salle à manger. Et là, sur la paillasse, tout un bordel de caissettes en polystyrène et de papier cadeau rose sur lequel y a écrit Le Nôtre. J'en soulève un, dedans, y a un plat d'escargots à la persillade. Qu'est-ce que c'est ce bordel ? Et ça ? Un four à micro-onde ? Il se fout de notre gueule le frangin ou quoi ? !
Oh ! Laisse ça, Toinou. Marcel a dit qu'il s'occupait de tout. Laisse.
Il cache mal sa joie, le Pater. Il a mis son costume du dimanche, il s'est rasé à se filer des rougeurs et il a trop appuyer sur la gomine. On dirait un jour de noce. M'irrite. 
Dehors, je m'installe avec Sud Ouest, sur la margelle, à à peine une dizaine de mètres de Marcel qui s'est voûté un peu pour pas que j'entende. Je fais semblant de lire les chiens écrasés mais j'écoute la mi-voix chagrine.
Célia, je veux bien prendre le temps… je veux bien prendre le temps qu'il faudra mais… No, absolutly not… Jamais, si tu veux. Mais je veux juste que tu comprennes…
Il se lève parce qu'il sait que j'écoute toute sa pleurerie et il s'éloigne lentement. A l'observer plus longuement, je me rends bien compte que quelque chose ne va pas, quelque chose de pénible doit être en train de lui courir sur la carcasse. Je reconnais parfaitement cette attitude de clébard fouetté qu'il prend quand il essaye de vous apitoyer. Ca m'agace alors je le quitte des yeux et je reviens à un article que j'ai commencé ce matin au café et qui parlait d'un accident de la route qu'avait six mort, des gosses, à la sortie d'une boite de nuit. Ca m'avait fait penser à Magali, un moment, mais j'avais chassé. Et, là, de retomber là-dessus après avoir vu Marcel s'apitoyer sur sa grognasse, cette merde me revient en tête. Brut.
Magali, c'était la copine d'école. Une chouette gonzesse, un peu allumeuse, avec des formes très tôt et pas mal de mecs qui en profitaient. Avec moi, c'était plutôt franche camaraderie, comme par hasard. Y avait que la nuit que j'avais le droit de la peloter, dans ma tête. On s'entendait bien mais je l'aurais bien agrippé quand même. Et puis un soir, pour le 14 juillet, on était au bal, Magali venait encore une fois de se faire sauter sans lendemain et j'étais son accoudoir pour la soirée. On a pas mal renversé et un peu dansé, elle surtout, moi j'ai du mal, j'ai regardé faire. Elle avait mis une robe bleu turquoise qui lui donnait un peu une allure de pute mais même en soutane, Magali, elle aurait eu l'air d'une pute. Je l'ai regardée danser avec les autres, de temps en temps, je venais faire le gendarme quand ça collait de trop prés et je nous payais des bières. Le balloche a remballé vers trois heures et elle m'a ramené à la ferme dans sa R5 avec le 90 au cul. On avait dix huit ans et c'était la première du bled à avoir eu son permis du premier coup. Tous les autres roulaient sans. J'en sais rien si elle avait chaud ou si elle voulait m'emballer mais elle avait relevé le bas de sa robe au-dessus de ses genoux et je pouvais pas m'empêcher de mâter et comme elle disait rien, ça m'a encouragé. Arrivé sur la départementale, j'étais en fusion. J'ai profité d'un stop pour sauter de la bagnole. J'ai fait le tour et j'ai ouvert sa portière. J'avais la tête qui chauffait comme un obus.
Qu'est-ce tu fous, Toine ?
Viens.
Toinou, déconnes pas, je suis crevée.
Je l'ai prise par la main et je l'ai tirée dehors sans dire un mot. Elle protestait mollement alors j'ai pris ça pour des plaintes de filles qui savent jamais ce qu'elles veulent. Je l'ai soulevé pour passer les fils d'un champ d'orge et on s'est éloigné au milieu des tiges en faisant siffler l'herbe. J'avais une trouille verte de devoir m'arrêter. Elle traînait derrière moi, pas franchement emballée par la ballade et puis à un moment donné, elle a stoppé net. Je me suis retourné et je l'ai vu dans ses yeux qu'elle ne voudrait jamais. Qu'elle m'avait allumé, peut-être sans faire exprès, comme elle le faisait avec tout le monde et que si elle était belle, là, sous le quartier de lune, avec ses cheveux noirs qui bougeaient à peine avec le vent, c'était juste pour m'emmerder. Elle aussi, elle a dû lire dans mes prunelles, parce que son regard a stocké de l'inquiétude et elle a commencé à reculer. J'ai voulu la rattraper mais elle s'est mise à courir et la chasse s'est ouverte. Brusquement, je n'avais plus qu'une seule idée en tête : la chaleur de son corps nu sur mes cuisses. Je voulais que ce soit elle ma révélation, mon premier amour, mes premiers pas d'homme, mes premiers seins, mes premières fesses. Je l'ai rattrapé juste avant la barrière. J'avais le goût de sang dans la bouche et mes dents étaient trop serrées. Je lui ai décoché un mauvais coup de pied dans les jambes, elle s'est instantanément cassé la gueule et j'ai été très vite sur elle, dans son dos, pour lui remonter sa robe, je m'affolais sur sa peau, sur ses jambes, j'ai chopé sa petite culotte et j'ai tiré comme un dingue dessus pendant qu'elle hurlait tout ce qu'elle savait, j'avais besoin de me rendre compte de quelle odeur ça avait le goût et toutes les conneries qu'on raconte sur les chattes des filles. J'ai senti mes doigts et tout à foutu le camp. Quand je suis rentré en elle, elle a arrêté de gueuler et elle s'est mise à pleurer, tout doucement son corps a cédé et j'ai brusquement pris conscience de l'endroit où je me trouvais, le rebond de ses fesses sur mon pubis m'a achevé et j'ai éjaculé et toute la réalité m'est revenue en pleine tronche. J'ai basculé sur le coté et la panique m'a cueilli sans sommation. J'ai voulu me tourner vers elle mais elle était déjà debout et me regardait comme on croise un condamné. Forte et fermée
Pauvre con ! Je prends même pas la pilule ! Si ça se trouve…
Elle a tourné les talons. Je me suis relevé, je l'ai rejoins et je l'ai supplié de m'excuser, de ne pas m'en vouloir mais elle m'avait un peu chauffé, c'était vrai à la fin, avec sa robe et à danser avec tous les mecs, là dehors, pendant que je faisais carnet de bal. Qu'elle reconnaisse, bordel, que c'était pas raisonnable.
Ta gueule ! Je veux plus en entendre parler ! T'as eu ce que tu voulais, moi pas ! Allez, reconduis-moi, faut que j'me douche maintenant !
C'est moi qui conduisais. Magali disait rien à coté de moi. J'avais l'impression qu'elle comptait des points. Des points de quoi ? Alors la panique est revenue, plus forte. Je me disais qu'elle était en train de préparer un sale coup, qu'après tout, je venais de la violer même si elle avait pas l'attitude d'une fille qu'on vient juste de violer. Et qu'une fille violée, c'est sûrement prêt à vous coller les pires emmerdes sur le dos. Et si je l'avais foutu enceinte, cette pute?! J'avais dix huit ans, je me voyais pas avec un gniard tout droit pondu d'une éjaculation précoce de criminel puceau. Et si elle allait tout raconter, à mon père, pire, aux gendarmes et que se soient les gendarmes qui viennent le dire à mon père…

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