Mon Frère
Sébastien Gendron


Ils l'ont foutu en pension à 10 ans parce qu'il était agité. Là, il dit qu'il a appris tellement de trucs qu'il a eu envie d'en apprendre plein d'autres, alors il est pas revenu. Juste pour les vacances et pour la mort de la mère. Il a rencontré une femme, il a eu un métier où il gagne plein d'argent et il m'a laissé cette putain d'exploitation. Je suis devenu paysan pendant qu'il se construisait une belle ronronnade sur du duvet d'oie. Moi, avec mon père qu'à du mal à vivre. Lui, avec une saloperie d'angliches qu'on a jamais vue et qui doit baiser comme on fait des sandwiches. Pas le choix. Et maintenant, il se pointe avec son fric et il me chie la honte devant le voisin avec son marteau-piqueur et ses ouvriers. Parles d'un enculé !
Les types viennent juste de monter sur leur engin et j'impatiente de les voir foutre tout ça par terre, qu'au moins ils servent à quelque chose ces chimpanzés. C'est bien des trucs de naze ça, venir faire sauter un muret de dix mètres de long avec un tank. Enfin, si ça peut le rassurer. Il me tape encore une fois sur l'épaule pour me prévenir qu'il arrive avec ses mots: je me retourne à peine.
Tu viens à table, c'est prêt !
Mouais, une seconde !
Ca va aller vite comme ça ! A la fin de la journée…
Je file sans attendre qu'il ait fini de s'auto-congratuler pour sa pelleteuse. Je traverse l'étable hors de moi, file un coup de poing dans le jarret d'une de ces saloperies de vaches qui arrivent pas à chier dans leur fosse et je ressors de l'autre coté, dans la cour de la ferme où c'est une vraie bassinoire. Je passe par la buanderie, ça sent le gras et les braises froides. Je monte chez moi et m'enferme dans la salle de bain. J'y reste un moment à me regarder dans la glace et à me demander ce qui a bien pu tant nous rapprocher à une époque. A part la ressemblance. La réponse est sans doute dans le bac à douche, sous le robinet d'eau froide.

La dernière fois qu'il nous a vu, c'était pour l'enterrement. Même qu'il a débarqué en plein dans la cérémonie, dans les larmes et toutes ces foutaises dont on nous bourre pour avaler tout ça comme de la petite bière. Il est resté la nuit et il est reparti le lendemain. Le midi, après le repas avec le voisinage, il est venu essayer de me causer d'autre chose, le roi du polissage d'angle.
Alors, c'est quoi les scores ici ?
De ?
Les municipales.
Oh ! Pfff ! Moi, la politique, hein !
Quoi ? Attends, me dis pas que t'as pas voté quand même !
Mais si j'ai voté, qu'est-ce que tu viens me casser les couilles ! L'autre aussi, là, il est venu me casser les couilles pour que j'y aille ! Alors, oui, putain, j'ai voté.
Toinou, pourquoi t'es comme ça ?
Pourquoi je suis comment ? Et toi ! Tu t'es demandé pourquoi t'étais aussi con ?
Il encaisse mais ça met plus d'une minute à descendre. Et puis il remet un service. Je commence à comprendre où il veut en venir. Ca tombe bien, moi aussi j'ai envie d'y aller
Je suis peut-être con, mais j'espère que toi t'as fait preuve d'intelligence, frangin !
Qu'est-ce que ça veut dire, ça encore ?
Je viens d'en parler avec Papa. Et il m'a dit que Tourneville était mort juste entre les deux tours.
Et alors ?
Et alors ? !
C'est normal, à quatre-vingt huit ans ! Tout le monde lui disait qu'il fallait qu'il se retire. Il a passé le premier tour et ça l'a foutu par terre de se retrouver en ballottage…
C'est pas de ça que je te parle, Toinou ! T'as voté pour qui toi, une fois Tourneville enterré ?
Dis-donc ! J'te dois rien Marcel ! Et j'ai pas à souffrir de tes convictions politiques. Je fais ce que je veux, d'accord ?
T'as pas fait ça, Antoine ? T'as pas voté pour Laffont ?
Qu'est-ce qu'il en sait de ce que je dois faire ou pas, ce connard ? Il vit à mille bornes d'ici, à bouffer des chips à l'oignon et à regarder pousser les couillon. Il est pas sur cette terre où il faut qu'on trime des quinze heures par jour pour pouvoir bouffer nos propres haricots pendant que là-haut ça défile et ça change tout tous les jours pour nous enfoncer encore plus le nez dans nos bouses, toute cette bande de communistes qui voudraient tout partager mais surtout pas leurs gains. Laffont, je dis pas que c'est un gars bien. D'ailleurs, ça fait trois ans qu'on l'a mis à la mairie et à part avoir réquisitionné le champ communal pour recevoir chaque été un camp scout et chaque hivers une bande de militaires chevelus qui viennent faire du tir, il a pas foutu grand chose le vétérinaire.
Laffont ou pas Laffont, ce pays se barre en sucettes et c'est sûrement pas des types comme toi qui vont y changer grand chose à partir travailler chez les boches !
Putain, Antoine ! C'est des fachos ! Tu piges ! T'as voté pour des fachos !
Mais je suis déjà loin. Et puis alors ! Fachos, pas fachos, ça veut dire quoi ? Tourneville, c'était un coco et ça l'a pas empêché de rester 38 ans. Alors qu'on sait tous que les cocos c'est pas des tendres, qu'à regarder en Russie. C'est de notoriété publique. Il avait fait son temps. Laffont, c'était le sang neuf dans cette cambrouse. Il parlait de nous foutre des palombières à tous les coins de route et surtout de stopper la vague des saisonniers d'Afrique du Nord qui débarquent chaque année en juin et qui se plaignent de jamais être assez payés. J't'en foutrais ! Moralité, passé septembre, on avait vu autant de bamboulas et de gris que l'année d'avant mais certains s'étaient pas privés de pas les payer du tout et comme c'était tombé en même temps que les manœuvres des scouts, y avait eu du sport avec les señors de la croix de bois. Avec Toto, le fils à Lucien, on a même passé toute une nuit à poursuivre un bicot que j'avais surpris dans le garage des tracteurs en train de me brutaliser un poulet. On avait fini par perdre sa trace mais au moins on s'était bien marré.
Qu'est-ce que vous voulez que j'aille raconter ça à ce sous-fifre, ce guindé, cet emplumé qu'à jamais su faire ailleurs que la où y a une pancarte. Surtout pas ça, il se mettrait à hurler aux loups et puis y partirait en couille. Non. Et puis y a belle lulu qu'on a plus rien à se dire lui et moi.

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